‹ L'aurore de la philosophie grecqueChapitre 12 sur 240 · X. — Prétendue origine orientale · texte numérisé non relu

X. — Prétendue origine orientale

Mais la question de beaucoup la plus importante que nous ayons à envisager est celle de savoir quelle a été la nature et l'étendue de l'influence exercée sur l'esprit grec par ce que l'on appelle la sagesse orientale. C'est une idée répandue encore maintenant que les Grecs ont dérivé en une certaine mesure leur philosophie de l'Egypte et de Babylone, et nous devons, par conséquent, essayer de comprendre aussi clairement que possible la portée réelle de cette affirmation. Et, pour commencer, nous devons observer qu'aucun écrivain de l'époque durant laquelle la philosophie grecque fleurit ne dit qu'elle soit venue de l'Orient.

' Hérodote, I, 163.

Hérodote n'aurait pas manqué de mentionner ce fait s'il en avait entendu parler, car il y eût trouvé confirmation de sa propre croyance en l'origine égyptienne de la religion et de la civilisation helléniques ^ Platon, qui, pour d'autres motifs, avait un très grand respect pour les Egyptiens, donne clairement à entendre que c'était un peuple pratique plutôt que philosophe ". Aristote ne fait naître en Egypte que les mathématiques ^ (point sur lequel nous reviendrons), bien que cela eût bien mieux servi son raisonnement de mentionner une philosophie égyptienne. C'est donc qu'il n'en connaissait point. Ce n'est qu'à une date bien postérieure, quand les prêtres égyptiens et les Juifs d'Alexandrie s'efforcent à l'envi de découvrir dans leur propre passé les sources de la philosophie grecque, que nous trouvons des déclarations précises à l'effet de prouver qu'elle vient de Phénicie ou d'Egypte. Ici, toutefois, nous devons noter soigneusement deux choses. En premier lieu, le mot « philosophie » en était venu, en ce temps-là, à inclure une théologie d'un type plus ou moins mystique, et était même appliqué à des formes variées d'ascétisme *. En second lieu, ce qu'on appelle philosophie égyptienne ne fut que le résultat de la transformation de mythes primitifs en allégories. Nous sommes encore en mesure de juger par nous-mêmes de l'interprétation que

1 Tout ce qu'il sait dire, c'est que le culte de Dionysos et la doctrine de la transmigration vinrent d'Egypte (11, 49, 123). Nous verrons que ces affirmations sont inexactes tant l'une' que l'autre ; mais, même dans le cas contraire, cela n'impliquerait aucune conséquence directe pour la philosophie.

2 Dans la République, 435 c, il déclare que xô S-upLoeiSéç est la caractéristique des Thraces et des Scythes, et tô (piXo|xa9-£ç celle des Hellènes, et dit que l'on trouve xo <pt).o-/prj[xaxov en Phénicie et en Egypte. Dans les Lois, où les Egyptiens sont si vivement loués de leur conservatisme en matière d'art, il dit (747 b, 6) que les études mathématiques n'ont de valeur que si l'on éloigne toute àveXeo&epîa et toute (ptXo^pT][iaTÎa , des âmes des étudiants. Autrement, on produit itavoupYia au lieu de oo(pîa, comme on peut le voir par l'exemple des Phéniciens, des Egyptiens et de plusieurs autres peuples.

3 Arist., Métaph., A, 1, 981 t, 23.

4 Voir Zeller, p. 3, n. 2. Philon applique le terme de irâxptoç ^iXooo^ia à la théologie des Esséniens et des Théi'apeutes.

faisait Philon de V Ancien Testament, et nous pouvons être certains que les allégoristes égyptiens étaient encore plus arbitraires, car ils travaillaient sur des matériaux beaucoup moins favorables. Rien ne peut être plus grossier que le mythe d'Isis et d'Osiris ^ ; cependant, il est d'abord interprété conformément aux idées de la philosophie grecque postérieure, et ensuite déclaré source originelle de cette philosophie.

On peut dire que cette méthode d'interprétation a atteint son point culminant chez le néo-pythagoricien Nouménios, de qui elle passa aux apologistes chrétiens. C'est Nouménios qui demande ce qu'est Platon « sinon un Moïse atticisant^)). Il semble probable, en vérité, qu'il songeait, en disant cela, à certaines ressemblances marquées entre les Lois de Platon et le code lévitique, ressemblances dues au fait que certaines idées légales primitives sont modifiées dans les unes comme dans l'autre d'une manière analogue ; mais, dans tous les cas. Clément et Eusèbe donnent à cette remarque une application beaucoup plus étendue ^. A la Renaissance, cette absurde confusion renaquit avec tout le reste, et certaines idées dérivées de la Praeparatio Evangelica continuèrent pendant longtemps à donner une apparence de vérité aux vues acceptées sur ce point. Cudworth lui-même parle avec complaisance de l'ancienne a Moschical or Mosaical philosophy», enseignée par Thaïes etparPythagore *. Il est important de se rendre exactement compte de

' Sur ce point, voir Lang, Mythes, Cultes et Religions, p. 425 sq.

- Nouménios, fr. 13, Theod. (R. P. 624). Tî y^P ^^'- IlXctxiuv jj Mwus^C àrrtxîCtuv ;

3 Clément (Strom. I, p. 8, 5 Stàhlin) appelle Platon ô è; 'E^poîtov çtXôoocpoç.

* Strabon (XVI, p. 757), nous apprend que ce fut Posidonius qui introduisit Mochos de Sidon dans l'histoire de la philosophie. C'est à lui que Posidonius attribue la théorie atomique. Mais l'identification de Mochos avec Moïse est un tour de force plus récent. Philon de Byblos publia la prétendue traduction d'une ancienne histoire phénicienne de Sanchuniathon, qui fut utilisée par Porphyre et, plus tard, par Eusèbe. Comment tout cela fut connu dans la suite, nous le voyons par le discours de l'étranger dans le Vicaire de Wakefield, chap. XIV.

cette prévention si profondément enracinée contre l'originalité des Grecs. Elle n'a pas sa source dans les recherches modernes sur les croyances des peuples anciens, car ces recherches n'ont absolument rien mis au jour qui prouve l'existence d'une philosophie phénicienne ou égyptienne. C'est tout simplement un résidu de la passion des Alexandrins pour l'allégorie.

Personne, naturellement, ne se fonderait aujourd'hui sur Clément ou sur Eusébe pour soutenir que la philosophie grecque est d'origine orientale ; l'argument que les modernes aiment à invoquer à cet effet, c'est l'analogie des arts et de la religion. Nous voyons, de plus en plus, dit-on, que les Grecs dérivèrent de l'Orient leur art et nombre de leurs idées religieuses, et l'on allègue qu'ils en dérivèrent aussi, selon toute probabilité, leur philosophie. Le raisonnement est spécieux, mais il n'est pas le moins du monde concluant. Car il ne tient aucun compte de la façon essentiellement différente dont ces choses se transmettent de peuple à peuple. La civilisation matérielle et les arts peuvent passer facilement d'un peuple à l'autre, sans que ces peuples aient un langage commun, et certaines idées religieuses simples peuvent se communiquer par le rituel mieux que par n'importe quelle autre voie. En revanche, la philosophie ne saurait s'exprimer autrement que dans un langage abstrait, et être transmise que par des hommes instruits, soit par le moyen des livres, soit par l'enseignement oral. Or, nous ne connaissons aucun Grec, à l'époque dont nous nous occupons, qui ait su assez bien quelque langue orientale pour lire un livre égj'^ptien ou même pour écouter le discours d'un prêtre égyptien, et ce n'est qu'à une date bien postérieure que nous entendons parler de maîtres orientaux écrivant ou parlant le grec. Les voyageurs grecs en Egypte y recueillirent sans aucun doute quelques mots d'égyptien, et il est certain que les prêtres pouvaient se faire comprendre des Grecs d'une manière ou de l'autre. Ils furent capables de réprimander Hécatéede son orgueil de famille.

et Platon raconte une histoire du même genre au commencement du Timée^. Mais ils durent faire usage d'interprètes, et il est impossible de concevoir comment des idées philosophiques auraient été communiquées par l'intermédiaire de drogmans sans instruction ^

Mais, vraiment, il ne vaut pas la peine de se demander si la communication d'idées philosophiques était possible ou non, tant qu'il n'est pas établi que l'un ou l'autre de ces peuples avait une philosophie à communiquer. Rien de pareil n'a été découvert jusqu'ici et, à notre connaissance, les Hindous ont été le seul peuple, à côté des Grecs, qui ait jamais eu une chose digne de ce nom. Or personne n'insinuera que la philosophie grecque soit venue de l'Inde, et en vérité tout porte à croire que c'est la philosophie hindoue qui est venue de la Grèce. La chronologie de la littérature sanscrite est chose extrêmement difficile ; mais, autant que nous en pouvons juger, les grands systèmes hindous sont postérieurs aux philosophies grecques auxquelles ils ressemblent le plus. Naturellement, le mysticisme des Upanishads et du Bouddhisme sont sortis du sol même de l'Inde, et ils ont profondément influencé la philosophie, mais ils n'étaient pas eux-mêmes des philosophies au sens précis du mot ^

» Hérodote, II, 143; Platon, Timée. 22 b, 3.

2 L'« indigène» deGomperz (Penseurs de la Grèce, 1, 104), qui discute la sagesse de son peuple avec son seigneur grec, ne nie convainc pas non plus. Elle enseignait sans doute à ses servantes les rites de déesses étrangères, mais il n'est pas probable qu'elle parlât théologie avec son mari, et encore moins philosophie ou science. L'emploi du babylonien comme langue internationale rend compte du fait que les Egyptiens savaient quelque chose de l'astronomie babylonienne, mais il n'explique nullement comment les Grecs pou%-aient communiquer avec les Egyptiens. Il est évident que les Grecs ne savaient rien de cette langue internationale, car s'ils en avaient eu connaissance, c'est une chose dont ils eussent parlé avec intérêt. Dans les temps anciens, ils peuvent l'avoir rencontrée dans l'île de Chypre, mais ils l'avaient sans doute oubliée.

3 Sur la possibilité que la philosophie hindoue soit venue de la Grèce, voir Weber, Die Griechen in Indien (Berl. Sitzungsbcr., 189(), p. 901 sq.) et Goblet d'Alviella, Ce que l'Inde doit à la Grèce. Paris, 181-7.

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