XC. — Les croyances des « Mortels
On dit communément que, dans la seconde partie de son poème, Parménide offrait une théorie dualiste de l'origine des choses, et que c'était sa propre explication conjecturale du monde sensible, ou que, comme le dit Gomperz, « ce qu'il expose dans ses Opinions des Mortels, ce ne sont pas simplement les opinions des autres, mais encore les siennes propres, pour autant qu'elles ne reposent pas sur le fondement inébranlable dune prétendue
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nécessité philosophique^)). Or il est vrai qu'Aristote paraît approuver quelque part une opinion de cette nature, mais ce n'en est pas moins un anachronisme ^ Et ce n'est d'ailleurs pas l'opinion réelle d'Aristote. Il se rendait parfaitement bien compte que Parménide n'admettait à aucun degré l'existence du «Non-Etre)); mais c'était une manière naturelle de parler que d'appeler la cosmologie de la seconde partie du poème celle de Parménide. Ses auditeurs comprenaient sans doute immédiatement dans quel sens il fallait l'entendre. En tous cas, la tradition péripatéticienne était que Parménide avait voulu donner, dans la seconde partie de son poème, la croyance du « grand nombre )). C'est ainsi que Théophraste expose la question, et Alexandre semble avoir parlé de la cosmologie comme d'une chose que Parménide lui-même regardait comme entièrement fausse '. L'autre vue vient des Néoplatoniciens, et spécialement de Simplicius, qui regardait très naturellement la Voie de la Vérité comme un exposé du monde intelligible, et la Voie de V Opinion comme une description du sensible. Il est à peine besoin de dire que c'est là un anachronisme presque aussi grand que le parallélisme kantien suggéré par Gomperz*. Parménide lui-
> Penseurs de la Grèce, I, p. 194.
2 Met. A, 5. 986 b 31 (R. P. 121 a; DV 18 A 24). La façon dont Aristote expose la question est due à son interprétation du frg. 8, qui, selon lui, signifie que l'une des deux «formes» doit être identifiée avec To ov, et l'autre avec to [it) ov. Cf. Gen. Corr. A, 3. 318 b 6 (DV 65 A 42) : waitep IlapasvîSTjî Xé^Et 8ûo, to Sv xa\ xo iat] 5v slvai çâoxwv. Cette dernière phrase montre clairement que lorsqu'Aristote dit : nop{x£v(2Tiç, il entend ce que nous appellerions « Parménide ». Il ne peut pas avoir supposé que Parménide admît l'existence du piTj 5v dans un sens quelconque (cf. Platon, Soph. 241 dô).
3 Theophr. Phys. Op. frg. 6 (Dox. p. 482 ; R. P. 121 A ; DV 18 A 7) : xaxà 56Çav 8e -ûv uoXXôiv stç to ^évêoiv àuoSoîJvai twv œaivoaévcuv Sûo •notcûv tàç àp^âc- Sur Alexandre, cf. Simpl. Phijs. p. 38, 24.
4 Simpl. Phys. p. 39, 10 (R. P. 121 b ; DV 18 A 34). Gomperz, Penseurs de la Grèce, p. 194. Ed. Meyer dit {Gesch. des Altert. IV, § 510, note) : «Comment s'imaginer aussi qu'un maître de sagesse n'enseignât rien à ses élèves sur la façon dont ils devaient envisager le monde sensible, même si ce monde n'était qu'une illusion?» Ceci implique: (l)que la
même nous dit dans le langage le plus net qu'il n'y a pas de vérité du tout dans la théorie qu'il expose, et il la donne simplement pour la croyance des « mortels ». Ce fut là ce qui conduisit Théophraste à en parler comme de l'opinion du « grand nombre ».
Son explication, cependant, quoique préférable à celle de Simplicius, n'est pas non plus convaincante. Le « grand nombre » est aussi loin que possible de croire à un dualisme nettement formulé, tel que l'exposait Parménide, et c'est une hypothèse hautement artificielle que de prêter à celui-ci l'intention de montrer comment la conception populaire du monde pouvait le mieux être systématisée. Le « grand nombre » aurait difficilement été convaincu de son erreur si on lui eût présenté ses croyances sous une forme qu'il n'eût certainement pas reconnue. Cette interprétation, en vérité, paraît la plus incroyable de toutes. Elle trouve cependant encore des adhérents, de sorte qu'il est nécessaire de faire ressortir que les opinions en question sont appelées « opinions des mortels » simplement parce que c'est une déesse qui les expose. Il y a lieu de noter, en outre, que Parménide interdit deux voies de recherche, et nous avons vu que la seconde de ces voies, qui est expressément aussi attribuée aux « mortels », doit être le système d'Heraclite. Nous pouvons donc sûrement nous attendre à trouver que l'autre voie était aussi le système de quelque école contemporaine, et il semble difficile d'en découvrir une d'importance suffisante, à part la pythagoricienne. Or il est admis de chacun qu'il y a des idées pythagoriciennes dans la seconde partie du poème, et il est par conséquent à présumer, en l'absence de preuves du contraire, que tout le système vient de la même source. Il ne semble pas que Parménide ait dit, relativement à
distinction entre l'apparence et la réalité avait été clairement perçue, et (2) que l'on concédait à l'apparence une certaine vérité hj^pothétique et relative. Ce sont là de palpables auachronismes. Ces deux opinions sont platoniciennes, et Platon ne les exprime même pas encore dans ses premiers écrits.
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Heraclite, rien de plus que les mots auxquels nous avons fait allusion, et dans lesquels il interdit la seconde voie de recherche. Il implique, en vérité, qu'il n'y a réellement que deux voies imaginables, et que la tentative faite par Heraclite pour les combiner était futile \ En tous cas, les Pythagoriciens étaient de bien plus sérieux adversaires en Italie à cette daté, et c'est certainement à leur égard que nous devrions nous attendre à voir Parménide préciser son attitude.
On peut cependant encore se demander pourquoi il aurait pris la peine de formuler en hexamètres une conception qu'il estimait fausse. Ici, il devient important de rappeler qu'il avait été lui-même Pythagoricien, et que le poème est un désaveu de ses propres croyances. En pareil cas, les hommes sentent communément la nécessité de montrer en quoi leurs anciennes opinions étaient erronées. La déesse lui dit qu'il doit apprendre aussi de ces opinions « comment les hommes auraient dû juger que les choses qui leur apparaissent étaient réellement-». Jusqu'ici, cela est clair ; mais cela n'explique pas complètement la question. Nous trouvons un nouvel indice dans un autre passage. Il doit apprendre ces croyances <( pour qu'aucune opinion des mortels ne puisse jamais triompher de lui » (frg. 8). Si nous nous souvenons qu'à cette époque le système pythagoricien n'était transmis que par tradition orale, nous verrons peut-être ce que cela signifie, Parmé-
1 (X frg. 4 et 6, et spécialement les mots : aiTtsp ô8ol aoùvai StCrjOiôç ît3i voTjoau La troisième voie, celle d'Heraclite, n'est ajoutée que comme pensée subséquente — aàtàp sTtEt-' àuo t^ç x. t. X.
- .Je lis xp^i^ ûoxtuû);' îlvai au frg. 1, avec Diels, mais je ne puis accepter sa traduction : « wie man bei grûndlicher Durchforschung annehmen mûsste, dass sich jenes Scbeinwesen verhalte. » Il faut, je crois, prendre 1of^^ Soxiaôaai (i. e. Soxtaâoa'. tout à fait strictement, et yp^v avec l'infinitif signifie « auraient dû ». Le sujet le plus naturel de l'infinitif en ce cas est ^poxojç, tandis que stvot doit dépendre de Soxi- {itbaai, et avoir pour sujet •:à 5o/.ojvTa. Cette manière d'interpi'éter est confirmée par le frg. 8 : twv aîav où ypeiûv èotiv, si on l'entend comme je l'entends avec Zeller. \'oir plus haut, p. 203, n. 4.
nide fondait une école dissidente, et il était tout à fait nécessaire pour lui d'instruire ses disciples du système qu'ils pouvaient être appelés à combattre. En tous cas, ils ne pouvaient pas le rejeter d'une manière intelligente sans le connaître, et, à cette connaissance, Parménide avait à pourvoir lui-même \