XCI. — La cosmologie dualiste
La thèse que la seconde partie du poème de Parménide était une esquisse de la cosmologie pythagoricienne contemporaine n'est sans doute pas susceptible d'être rigoureusement démontrée, mais elle peut, je crois, être amenée à un très haut degré de probabilité. L'histoire entière du Pythagorisme jusqu'à la fin du V^ siècle est certainement conjecturale; mais si nous rencontrons chez Parménide des idées sans relation aucune avec sa propre conception du monde, et si nous trouvons précisément les mêmes idées dans le Pj^thagorisme postérieur, la conclusion la plus naturelle qu'on puisse tirer du fait sera sûrement que les Pythagoriciens postérieurs dérivaient ces idées de leurs prédécesseurs, et qu'elles faisaient partie du fonds originel
1 L'idée que les opinions contenues dans la seconde partie sont celles des autres, et ne sont données en aucun sens comme vraies, est de Diels. Les objections de Wilamowitz (Hermès. XXXIV, p. 203 sq.) ne me paraissent pas concluantes. Si nous l'entendons bien, Parménide ne dit jamais que « cette explication hypothétique soit.... meilleure que celle de n'importe qui d'autre. » (E. Me3er, IV, § 510, note.) Ce qu'il dit, c'est que cette explication est entièrement fausse. Il me semble toutefois que Diels a affaibli sa cause en refusant d'identifier la théorie ici exposée avec le Pythagorisme, et en la rapportant surtout à Heraclite. Heraclite n'était notoirement pas un dualiste, et je ne puis m'imaginer que le représenter comme tel eût été même ce que Diels appelle une « caricature » de sa théorie. Les caricatures doivent avoir quelques points de ressemblance. Je suis encore plus surpris de voir que Patin, qui fait de h uâvra sîvxi la pierre angulaire de l'Héraclitisme, ait adopté cette opinion (Parmenides iin Kampfe gegen Heraklit, 1899). E. Mcvcr, loc. cit., seml)le penser que si Zenon a modifié la 8o^a de Parménide dans un sens empédocléen (Diog. IX, 29; R. P. 140), cela prouve qu'elle était supposée renfermer une part de vérité. Tout au contraire, si cela était A'rai, cela prouverait seulement que Zenon avait à combattre d'autres adversaires que Parménide.
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de la société à laquelle ils appartenaient. Cela ne sera que confirmé si nous constatons qu'elles sont des développements de certains traits de la cosmologie ionienne. Pytha- ^ore venait de Samos, qui fut toujours dans les rapports les plus étroits avec Milet; et ce ne fut pas, pour autant que nous pouvons nous en rendre compte, dans ses vues cosmologiques qu'il déploya surtout son originalité. Nous avons déjà fait remarquer plus haut (§ 53) que l'idée de la respiration du monde provenait d'Anaximène, et nous ne devrions pas être surpris de trouver aussi chez lui des traces d'Anaximandre. Or, si nous en étions réduits à ce qu'Aristote nous dit sur ce sujet, il serait presque impossible de se former un jugement; mais les indications qu'il fournit demandent, comme d'habitude, à être examinées avec un soin particulier. Il dit, en tout premier lieu, que les deux éléments de Parménide étaient le Chaud et le Froid ^ Sur ce point, il est justifié par les fragments en ce sens que, du moment que le feu dont parle Parménide est évidemment chaud, l'autre « forme », qui a toutes les qualités opposées, doit de toute nécessité être froide. Néanmoins, l'emploi habituel des termes « le chaud » et « le froid » est une accommodation au propre système d'Aristote. Chez Parménide lui-même, ils étaient simplement une couple d'attributs parmi d'autres.
Plus trompeuse encore est l'identification que fait Aristote de ces attributs avec le Feu et la Terre. Il n'est pas tout à fait certain qu'il ait voulu dire que Parménide lui-même faisait cette identification; mais, en somme, il est très probable qu'il l'a voulu, et Théophraste l'a certainement suivi en cela*. C'est une autre question de savoir si cela est
' Met. A, 5. 98K b U (DV 18 A 24): &£p!xov y.a: 'l-J-xpov; Phijs. A, 5, 188 a 20 (DV 18 B 8): Gen. Corr. A. li. ;il8 b\\ (DV 55 A 52); B, 3. 330 b 14 (D V 18 A 35).
- Phys. A, 5. 188 a 21 (voir note précédente) : TaOra 8è (9-îouov xa <j;uypôv) TipooaYopeÛEt itùp y.at -jf^v; Met. A, 5. 986 b 34 (v. note préc.) : oiov -jtùp -/.a''. Y^v Xsywv. Cf. Tlicophr. Phtj!:. Op. frg. G {Dox. p. 482; H. P. 121 a;
exact. Simplicius, qui avait le poème devant les yeux (§85), après avoir mentionné le Feu et la Terre, ajoute tout de suite « ou plutôt la Lumière et l'Obscurité ^ », et cela est assez suggestif. Enfin, l'identification, par Aristote, de l'élément dense avec « ce qui n'est pas" », l'irrçel de la première partie du poème, n'est pas très facile à concilier avec l'opinion que c'est la terre. D'autre part, si nous supposons que la seconde des deux « formes », celle qui n'aurait pas dû être « nommée », est l'air ou le vide de Pythagore, nous obtenons une très bonne explication de l'identification qu'en fait Aristote avec « ce qui n'est pas ». Il semble donc que nous soyons justifiés à négliger pour le moment l'identification de l'élément dense avec la terre. Quand nous serons plus avancés dans notre étude, nous serons en mesure de nous rendre compte comment elle a pu prendre naissance*. L'indication que nous donne en outre Théophraste, à savoir que le Chaud était la cause efficiente et le Froid la cause matérielle ou passive*, est assez intelligible si nous les identifions respectivement avec la Limite et l'Illimité, mais elle ne doit naturellement pas être tenue pour historique.
Nous avons vu que Simplicius, le poème de Parménide devant les yeux, corrige Aristote en substituant la Lumière et l'Obscurité au Feu et à la Terre, et, en cela, il est amplement appuyé par les fragments qu'il cite. Parménide luimême appelle l'une des « formes » Lumière, Flamme et Feu, et l'autre Nuit, et nous avons maintenant à considérer si ces deux termes peuvent être identifiés avec la Limite et
DV 18 A 7). [Plut.] Strom. frg. ô (Dox. p. 581 ; DV 18 A 22) : Àsyst hï ttjv •^^v Toû ituxvoû xatappuévToç àépo; '(fjo^hau Zeller, p. 568, n. 1.
' Phgs. p. 25, 15 (DV 18 A 34) : ô>ç nap[J.EvîôriÇ èv toÎç iipôç So^av itùp zal Y^v (yj jiâXXov çû)ç y.at axotoç).
- Met. A, 5. 986 b 35 : toÛtwv Se xaxk [lèv xo ov to ^epjAOv xâ"zu ^àzspo\ 8è xarà to [xyi ôv. Voir plus haut, p. 211, n. 2.
' Voir plus loin, chap. VII, § 147.
* Theophr. Phijs. Op. frg. 6 (Dox. p. i82 ; R. P. 121 «; DV 18 A 7), suivi par les doxographes.
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l'Illimité de Pythagore. Nous avons trouvé (§ 58) de bonnes raisons de croire que l'idée du monde qui respire appartenait à la forme la plus ancienne du Pythagorisme, et il ne peut y avoir aucune difficulté à identifier cette « haleine illimitée » avec l'Obscurité, qui tient très bien la place de l'Illimité. L' « air » ou humidité était toujours regardé comme l'élément sombre \ Et ce qui donne à la vague obscurité un caractère déterminé, c'est certainement la lumière ou feu, et cela peut nous rendre compte du rôle prépondérant donné à cet élément par Hippasos". Nous pouvons donc conclure avec probabilité que la distinction pythagoricienne entre la Limite et l'Illimité, que nous aurons à considérer plus tard (chap. VII), fit sa première apparition sous cette forme grossière. Si, d'autre part, nous identifions l'obscurité avec la Limite, et la lumière avec l'Illimité, comme le font la plupart des critiques, nous nous heurtons à d'insurmontables difficultés.