XII. — L'astronomie babylonienne
La seconde source d'où les Ioniens tirèrent directement ou indirectement des matériaux pour leur cosmologie, est l'astronomie babylonienne. Sans aucun doute, les Babyloniens avaient, à partir d'une date très reculée, enregistré tous les phénomènes célestes, notamment les éclipses. Ils avaient aussi étudié les mouvements des planètes et déterminé les signes du zodiaque. Ils étaient, de plus, en mesure de prédire avec une remarquable exactitude les phénomènes qu'ils avaient observés, au moyen de cycles basés sur les observations enregistrées. Je ne puis voir aucune raison de douter qu'ils eussent remarqué le phénomène de la précession des équinoxes. En vérité, il n'est guère possible qu'ils ne l'aient pas constaté, car leurs observations remontaient à tant de siècles en arrière que l'effet devait en être tout à fait appréciable. Nous savons qu'à une date postérieure, Ptolémée évaluait la précession des équinoxes à un degré en cent ans, et il est extrêmement probable que c'est là justement la valeur babylonienne. En tous cas, elle s'accorde très bien avec leur division du cercle céleste en 360 degrés, et permet de considérer un siècle comme un jour dans la «grande année», conception que nous rencontrerons plus loin ^
« arête ». Ce n'en est pas moins aussi, en réalité, un mot grec, et c'est le nom d'une espèce de gâteau. Les Grecs appelaient les crocodiles lézards, les autruches moineaux, et les obélisques broches, de sorte qu'ils peuvent bien avoir appelé gâteaux les pj'ramides. 11 nous semble entendre un écho du jargon des mercenaires qui gravèrent leurs noms sur le colosse d'Abu-Simbel.
' Trois positions différentes de l'équinoxe sont données dans trois tablettes babyloniennes différentes, à savoir IQo ; 8° lo' et 8" 0' 30" du Bélier. (Kugler, Mondrechnung, p. 10.3; Ginzel, Klio, I, p. 205.) Etant donnée une connaissance de cette nature, et l'habitude de formuler les retours des phénomènes en cycles, il n'est guère concevable que les Babyloniens n'aient pas imaginé un cycle pour les précessions. Il est également compréhensible qu'ils n'aient atteint qu'une grossière
Nous verrons que Thaïes connut probablement le cycle sur lequel se fondaient les Babyloniens pour prédire les éclipses (§ 3) ; mais ce serait une erreur de supposer que l^s pionniers de la science grecque avaient une connaissance détaillée de l'astronomie babylonienne. Les noms des planètes ne furent pas connus avant l'époque de Platon S et les observations enregistrées ne furent pas utilisées avant celle des Alexandrins. Mais, même s'ils l'avaient connue, leur originalité subsisterait. Les Babyloniens étudièrent et notèrent les phénomènes célestes, non pas par intérêt scientifique, mais pour en tirer des conclusions astrologiques. Il n'est pas prouvé du tout que les observations accumulées par eux leur aient jamais suggéré le moindre doute sur la vue primitive du monde, ou qu'ils aient essayé, si ce n'est de la manière la plus grossière, de se rendre compte de ce qu'ils voyaient. Les Grecs, au contraire, bien que ne disposant que d'un nombre bien inférieur de données, firent au moins trois découvertes d'une importance capitale dans le cours de deux ou trois générations. En premier lieu, ils découvrirent que la terre est une sphère, et qu'elle ne repose sur rien du tout. En second lieu, ils découvrirent la théorie vraie des éclipses de lune et de soleil, et, en rapport étroit avec ce fait, ils en vinrent à
approximation, car la période de la précession est en réalité d'environ
27 600 ans et non de 36 000. Il y a lieu de remarquer que «l'année parfaite» de Platon est aussi de 36 000 années solaires (République, édit. Adam, vol. II, p. 302), et qu'elle est probablement en rapport avec la précession des équinoxes. (Cf. Tim., 39 d, passage qui ne s'interprète facilement que si on le rapporte à la précession.) Cette hypothèse quant à l'origine de la « grande année », a été émise par M. Adam (op. cit., p. 305) et est maintenant confirmée par Hilprecht, The Babylonian Expédition of tfie University of Pensylvania (Philadelphia, 1906).
' Dans la littérature grecque classique, aucune planète n'est nommée par son nom, excepté "Eouspoç et 'Ewu^opoç. Parménide (ou Pythagore) fut le premier à voir qu'elles ne constituaient qu'un seul astre (| 93). Mercure apparaît pour la première fois sous son nom dans le Timée, 38 e, et les autres noms de dieux sont donnés dans YEpin. 987 6 sq., où ils sont dits être « syriens >\ Les noms grecs •&atv(uv, «JasS-wv, ÏIopoEiç *u)Ocp6poç, StiXjîwv, sont peut-être plus vieux, mais cela ne peut être prouvé.
voir, en troisième lieu, que la terre n'est pas le centre de notre système, mais qu'elle y accomplit une révolution comme les autres planètes. Pas beaucoup plus tard, certains Grecs firent même — ou du moins tentèrent — le pas final, consistant à identifier avec le soleil le centre autour duquel se meuvent la terre et les planètes. Ces découvertes seront discutées quand le moment en sera venu ; nous ne les mentionnons ici que pour montrer l'abime qui sépare l'astronomie grecque de tout ce qui l'avait précédée. Pour faire ces découvertes, les Babyloniens eurent à leur disposition autant de milliers d'années que les Grecs eurent de siècles, et il ne semble pas qu'ils aient jamais songé à une seule d'entre elles. L'originalité des Grecs ne peut être sérieusement mise en question tant qu'on ne pourra pas montrer que les Babyloniens avaient une idée — même incorrecte — de ce que nous appelons le système solaire. Nous pouvons résumer tout cela en disant que les Grecs n'empruntèrent à l'Orient ni leur philosophie ni leur science. Toutefois, ils reçurent de l'Egypte certaines règles de mensuration qui, généralisées, donnèrent naissance à la géométrie, et ils apprirent des Babyloniens que les phénomènes célestes se reproduisent suivant certains cycles, avec la plus grande régularité. Ce fragment de connaissance contribua grandement, on n'en saurait douter, à lavancemeiit de la science, car il suggéra aux Grecs de nouvelles questions auxquelles les Babyloniens n'avaient jamais songé \
1 L'exposé de Platon sur cette question se trouve dans l'Epinomis, 986 e 9 sq., et est résumé en ces mots : >,(i|3tM[i£v oi ôjç oTtâsp âv EXXtjvsç ^appotpojv TtapaXâ.jwoi. xâÀXiov toùto £tç téXo? àiîspYàCovTat (987 d 9). Théoa (Adras(os) a bien \u le nœud de la question, Exp., p. 177, 20, Hiller, lequel parle des Chaldéens et des Egyptiens comme àvsu tp'juioXoYtaç i-eXeîç TOio'jfAcvoi ràc [xe&ûSo'JC, Ssov âtxa y.a\ cp'joizûiî itîpî to'Jtcuv ÈittaxoTtstV ôuep 0'. Tiapà to?; 'EXXtjŒ'.v àarpoXoYr^ffavxsç siîïipùjv-o notîîv, rà; -ûapà toutojv Xa^ôvxec àpxàî >'-aî "cûv (patvo;xsv(uv xTjpTjaEt;. Ce dernier passage est important en ce qu'il représente l'opinion épurante à Alexandrie, à l'époque où les faits étaient exactenient connus.
XIII. — Le Caractère scientifique de l'ancienne cosmologie grecque.
Il est nécessaire de dire quelque chose de la valeur scientifique de la philosophie que nous allons étudier. Nous venons de voir que les peuples orientaux étaient, à l'époque dont nous nous occupons, infiniment plus riches que les Grecs en faits accumulés, mais que ces faits n'avaient certainement pas été observés dans une intention scientifique, et que leur possession ne suggéra jamais une révision de la vue primitive du monde. Les Grecs, au contraire, virent que ces faits pouvaient être mis à profit, et ils n'étaient pas peuple à tarder de mettre en pratique la maxime : « Chacun prend son bien où il le trouve. » Le monument le plus frappant de cet esprit qui soit parvenu jusqu'à nous est l'œuvre d'Hérodote ; et la visite qu'il nous raconte de Solon à Crésus — si peu historique qu'elle puisse être, — nous en donne une peinture très vivante et très fidèle. Crésus dit à Solon qu'il a beaucoup entendu parler « de sa sagesse et de ses voyages » ; de tous les voyages que, par besoin de connaissance (cptAocrocpecov), il a entrepris dans beaucoup de pays pour voir ce qui était digne d'être vu (ôecoptV/ç ervexev). Les mots ôecoptyj, cpjAoaocpt/j et lavopfn sont, en fait, les mots d'ordre de l'époque, quoiqu'ils eussent, ne l'oublions pas, un sens un peu différent de celui qu'ils devaient avoir plus tard à Athènes \ L'idée qui leur est commune à tous ne saurait peut-être être mieux rendue en français que par le mot curiosité, et c'est justement ce grand don de curiosité, ce désir de voir toutes les choses merveilleuses — pyramides, inondations, etc. — qui rendit les Grecs capables deramas-
' Cependant, le mot Osiopîa n'a jamais entièrement perdu ses primitives associations d'idées, et les Grecs sentaient toujours que le J^topTjTixôç j3(oç était littéralement la « vie du spectateur ». Son emploi spécial et toute la théorie des « trois vies » paraissent être d'origine pythagoricienne. Voir mon édition de la A/oraZe-d'Aristote, p 19, note»
ser et de faire servir à leur usage toutes les bribes de connaissance qu'ils rencontraient parmi les barbares. Un philosophe grec n'avait pas plus tôt appris une demi-douzaine de propositions géométriques, et entendu dire que les phénomènes célestes reviennent périodiquement, qu'il se mettait à chercher partout des lois dans la nature et, avec une audace splendide, touchant presque à ru/3p!ç, à construire un système de l'univers. Sourions, si nous voulons, du curieux mélange d'imagination enfantine et de véritable esprit scientifique dont témoignent ces efforts, et laissons-nous aller parfois à prendre parti pour les sages du jour qui avertissaient leurs trop hardis contemporains « de ne pas élever leurs pensées au-dessus delà condition humaine» (àv- Op(X)'7vivx cppovsr^). Mais nous ferons bien de nous souvenir en même temps que, même de nos jours, ce sont justement ces anticipations audacieuses sur l'expérience qui rendent le progrès scientifique possible, et que presque tous les anciens investigateurs que nous allons étudier firent quelque addition durable au trésor de la connaissance positive, tout en ouvrant dans chaque direction de nouvelles vues sur le monde.
On ne saurait justifier non plus l'idée que la science grecque n'a dû le jour qu'à un hasard plus ou moins heureux, et non pas à l'observation et à l'expérience. La nature de notre tradition, qui consiste essentiellement en placita — c'est-à-dire en ce que nous appelons «résultats » — tend, sans doute, à créer cette impression. Il est rare qu'on nous dise pourquoi un ancien philosophe avait telle ou telle vue, et l'aspect d'une chaîne d'(( opinions » suggère le dogmatisme. Il y a cependant certaines exceptions au caractère général de la tradition, et il n'est pas déraisonnable de supposer que si les Grecs de l'époque postérieure avaient eu intérêt en la matière, ces exceptions seraient beaucoup plus nombreuses. Nous verrons qu'Anaximandre fit, dans le domaine de la biologie marine, plusieurs remarquables découvertes que les recherches du XIX^ siècle ont pleine-
ment confirmées (§ 21), et que Xénophane lui-même prenait pour point de départ d'une de ses théories les fossiles et les pétrifications trouvés en des lieux très éloignés les uns des autres, Malte, Paros et Syracuse (§59). Cela suffit pour montrer que la théorie, si communément soutenue par les premiers philosophes, que la terre était primitivement recouverte d'eau, n'était pas d'origine mythologique, mais qu'elle était basée ou, dans tous les cas, confirmée par des observations biologiques et paléontologiques d'un type tout à fait moderne et scientifique. Userait à coup sûr absurde de s'imaginer que les hommes qui pouvaient faire ces observations n'eurent pas la curiosité ou l'habileté d'en faire nombre d'autres dont le souvenir s'est perdu. En vérité, l'idée que les Grecs n'étaient pas observateurs est presque ridiculement fausse, comme le prouvent deux simples considérations. L'exactitude anatomique de la sculpture grecque témoigne d'un sens de l'observation très exercé et de l'ordre le plus élevé, tandis que la fixation des saisons par le lever et le coucher héliacal des étoiles dénote une connaissance des phénomènes célestes qui n'est nullement commune de nos jours ^ Nous savons ensuite que les Grecs étaient bons observateurs dans les matières touchant à l'agriculture, à la navigation et aux arts, et nous savons qu'ils étaient curieux des choses de l'univers. Est-il concevable qu'ils n'aient pas usé de leurs facultés d'observation pour satisfaire cette curiosité? Il est vrai, sans doute, qu'ils n'avaient pas nos instruments de précision, mais un grand nombre de découvertes pouvaient être faites au moyen d'appareils très simples. Il n'est pas à supposer qu'Anaximandre construisit son gnomon uniquement pour que les Spartiates pussent se rendre compte des saisons ".
' Ces deux points sont justement mis en relief par Staigmùller, Beitrâge zur Gesch. der Natiirwissenschaften im klassischen Alterthume (Progr. Stuttgart, 1899, p. 8).
2 Le gnomon n'était pas un cadran solaire, mais une tige dressée verticalement sur une surface plane, au milieu de trois cercles concentriques. Ces cercles étaient disposés de telle manière que l'extrémité
II n'est d'ailleurs pas vrai que les Grecs ne fissent aucun usage de l'expérience. La méthode expérimentale date de l'époque où les écoles médicales commencèrent à influencer le développement de la philosophie, et nous voyons que la première expérience d'un tj'pe moderne qui ait été enregistrée est celle d'Empédocle, avec la clepsydre. Nous possédons le récit qu'il en fit lui-même (frg.lOO) et nous pouvons voir de combien peu il s'en fallut qu'elle ne le fît anticiper à la fois sur Harvey et sur Torricelli. Encore une fois, il est inconcevable qu'un peuple avide de savoir ait appliqué la méthode expérimentale en un seul cas, et ne l'ait pas étendue à l'élucidation d'autres problèmes.
La grande difficulté pour nous réside naturellement dans l'hypothèse géocentrique d'où il était inévitable que la science partît, quoique pour la dépasser en un temps étonnamment court. Aussi longtemps que la terre est supposée être au centre du monde, la météorologie, au sens récent du mot, est nécessairement identifiée avec l'astronomie. Il nous est difficile de nous sentir à notre aise dans ce point de vue, et en réalité nous n'avons pas de terme approprié pour exprimer ce que les Grecs appelèrent d'abord un o-jpavoç. Il conviendra d'employer comme équivalent le mot « monde », mais étant bien entendu que ce mot ne désigne pas uniquement, ou même principalement, la terre. Le mot plus récent de xocrpoç témoigne du progrès des idées scientifiques. Il a signifié d'abord l'arrangement d'une armée, et ensuite la constitution réglée d'un Etat. C'est de ce domaine qu'il fut transféré au monde, parce que, aux jours les plus anciens, la régularité et la constance de la vie humaine étaient beaucoup plus clairement vues que l'uniformité de la nature. L'homme vivait dans un cercle enchanté de lois et de coutumes, mais, autour de lui, le monde paraissait encore sans lois. Voilà aussi pour-
de l'ombre de la tige touchait le cercle intérieur à midi au solstice d'été, le cercle intermédiaire aux équinoxes, et le cercle extérieur au solstice d'hiver. Voir Bretselineider, Die Géométrie vor Eiiklid, p. 60.
quoi, dès qu'on se rendit compte du cours régulier de la nature, on ne put trouver, pour le désigner, de terme meilleur que Su-n. C'est la même métaphore qui vit encore dans l'expression « loi naturelle » ^
La science du VP siècle s'intéressait donc principalement aux parties du monde qui sont « en haut » (toc fxsTtwpa), et ces parties comprennent, à côté des corps célestes, des choses telles que les nuages, les arcs-en-ciel et les éclairs. C'est ce qui explique comment les corps célestes en vinrent parfois, ce qui nous paraît étrange, à être tenus pour des nuages enflammés. Mais nous devons nous rendre compte que la science- devait commencer et commença légitimement par les hypothèses qui se présentèrent les premières à l'esprit, et que ces hypothèses ne pouvaient se révéler inadéquates qu'à un examen ultérieur et approfondi. C'est justement parce que les Grecs furent le premier peuple à envisager sérieusement l'hypothèse géocentrique qu'ils furent capables de la dépasser. Les pionniers de la pensée grecque ne se faisaient naturellement pas une idée claire de la nature de l'hypothèse scientifique, et ils se figuraient avoir commerce avec l'ultime réalité. Il ne pouvait en être autrement avant la naissance de la logique. En même temps, un sûr instinct les guidait vers la vraie méthode, et nous pouvons voir comment ce fut l'effort pour « sauver les apparences ' » qui opéra réellement dès le début. C'est donc à ces hommes que nous devons la conception d'une science exacte, qui devait finalement prendre
1 Le mot z6a[iOî paraît être pythagoricien dans ce sens. Il n'était pas d'usage général, même au commencement du IV« siècle. Xénophon parle de « ce que les sophistes appellent le xôapç ». {Mem. l, 11.) Au sujet de 8îxt], voir plus loin, §§ 14, 72.
s Cette expression a pris naissance à l'école de Platon. La méthode de recherche qui y était en usage consistait, pour celui qui dirigeait la discussion, à «proposer» (itpoxetveiv, Ttpo|3(iUea&ai) comme un «problème» (itp6?Xï)[ia) de trouver l'« hypothèse » la plus simple (tÎvcuv ÛTtoTe&ÉvTwv) par laquelle on pût rendre compte de tous les faits observés (oujCsiv -ra .Ï>atv6[i£va). C'est sous sa forme irançaise, « sauver les apparences », que cette expression a pris son sens actuel.
le monde entier pour son objet. Ils s'imaginaient — assez absurdement, sans doute — qu'ils pouvaient réaliser cette science dun coup. Nous nous abandonnons parfois, de nos jours, à la même illusion; et cela ne saurait pas plus enlever aux Grecs l'honneur d'avoir été les premiers à distinguer le but véritable, quoique peut-être inaccessible, de la science, qu'il ne pourrait enlever à nos savants l'honneur d'avoir rapproché de nous ce but. Ce qu'ils cherchent encore aujourd'hui, c'est la science telle que l'ont conçue et poursuivie les Grecs.