XIV. — Ecoles de Philosophie
Théophraste, le premier écrivain qui ait traité systématiquement l'histoire de la philosophie grecque \ représentait les premiers cosmologistes comme vivant dans les rapports de maîtres à élèves et comme membres d'associations régulières. Ce fait a été regardé par beaucoup d'écrivains modernes comme un anachronisme, et quelquesuns ont même nié absolument l'existence d'(( écoles » de philosophie. Pareille réaction contre la conception plus ancienne était tout à fait justifiée pour autant qu'elle était dirigée contre les classifications arbitraires telles que les écoles « ioniennes » et « italiennes », tirées des auteurs alexandrins des Successions, par l'intermédiaire de Diogène Laërce. Mais les déclarations expresses de Théophraste ne doivent pas être mises de côté sans de sérieux motifs. Et comme ce p^int est de grande importance, il est nécessaire de l'examiner de plus près avant de nous engager dans notre exposé.
La vue moderne repose en réalité sur une conception erronée de la voie suivant laquelle se développe la civilisation. Dans presque tous les domaines de la vie, nous constatons qu'au début la corporation est tout et que l'individu n'est rien. Les peuples de l'Orient ne dépassèrent guère ce
' Voir Appendice, § 7.
PHILOSOPHIR r.RKCQTJE 3
degré de l'évolution; leur science — ou ce qu'ils nous offrent de tel — est anonyme; c'est l'héritage d'une caste ou d'une guilde, et nous voyons encore clairement, dans certains cas, qu'il en était de même autrefois chez les Grecs. La médecine, par exemple, était à l'origine le «mystère » des Asclépiades, et il y a lieu de supposer que tous les artisans (èri^'.O'jpyoi), parmi lesquels Homère classe les chanteurs (àoiSoC) étaient primitivement organisés de semblable manière. Ce qui distingua les Hellènes des autres peuples, c'est qu'à une date relativement ancienne, ces corporations tombèrent sous l'influence d'individualités éminentes, qui leur donnèrent une nouvelle direction et une impulsion nouvelle. C'est sans aucun doute de cette manière, à peu près, que nous devons nous représenter le rapport d'Homère aux Homérides. A une date postérieure, les Asclépiades produisirent Hippocrate, et si nous étions mieux renseignés sur des guildes telles que celles des Daidalides, il est probable que nous constaterions quelque chose d'analogue. Mais cela n'anéantit pas le caractère corporatif du métier ; en vérité il en est plutôt accentué. La guilde devient ce que nous appelons une «école », et le disciple prend la place de l'apprenti. C'est là un changement capital. Une guilde fermée, sans autres chefs que ses chefs professionnels, est par essence conservatrice, tandis qu'une bande de disciples attachés à un maître qu'ils révèrent est le plus grand facteur de progrès que le monde connaisse.
Il est certain que les écoles athéniennes postérieures étaient des corporations organisées, dont la plus ancienne, l'Académie, se maintint comme telle pendant à peu près neuf cents ans, et la seule question que nous ayons à trancher est de savoir si c'était là une innovation du IV^ siècle avant J.-C, ou plutôt la continuation d'une vieille tradition. Par hasard, nous pouvons nous appuyer sur l'autorité de Platon pour affirmer que les principaux systèmes anciens se transmettaient dans des écoles. Il fait dire à Socrate que
les « hommes d'Ephèse » — les Héraclitiens — formaient de son temps ^ un corps considérable, et l'Etranger du Sophiste et du Politique parle de son école comme encore existant à Elée^ Il est aussi question, dans le Cratyle, d'à Anaxagoréens » ^ et personne ne peut, cela va de soi, douter que les Pythagoriciens ne formassent une société. En fait, il n'y a guère d'école dont l'existence ne soit attestée par une preuve extérieure des plus sérieuses, si ce n'est celle de Milet, et même en ce qui concerne cette dernière, nous pouvons invoquer un fait significatif. Théophraste parle de philosophes d'une date postérieure comme ayant été « associés de la philosophie d'Anaxiraène» *. Nous verrons aussi, dès le prochain chapitre, qu'il y a en faveur de l'existence d'une école milésienne une évidence interne réellement forte. C'est en partant de ce point de vue, donc, que nous allons maintenant étudier les hommes qui ont créé la science hellène.
1 Tht. 179 e 4 : aùrol;... toI; thcA ttjv "E'isaov. Si l'on nie humoristiquement dans ce dialogue que les Héraclitiens eussent des disciples (180 b 8, Iloîotç u.a&T)TaIi;. w oaïu-dvis;) cela implique que c'était là le rapport normal et reconnu.
2 Soph. 242 d 4, tô... itap' v]ulÎv 'EX;aTi/iv e&vo;. Cf. ib. 216 a 3, îraïpov 8s Ttûv àu.^i napjiôv(8T]v xaî ZiQvwva [î-aîptuv] (où éxatpcuv est probablement interpolé, mais donne le sens exact); 217 a 1, ol itspl tôv ixeî tÔtiov.
'■"' Crat. 409 b 6, ôiTiep àXTr]&^ ot 'AvaçaYopeiot Xé^ouoiv.
1 Cf. chap. VI, I 122, et sur l'ensemble de la question, voir Diels, Ueber die âltesten Philosophenschnlen der Griechen dans les Philosophische Aiifsâtze Eduard Zeller gewidmei (Leipzig, 1887).