I. — MlLET ET LA LyDIE
C'est à Milet que la plus ancienne école de cosmologie scientifique eut son siège. A l'époque où elle fut fondée, les Milésiens étaient dans une situation exceptionnellement favorable aux recherches scientifiques comme aux entreprises commerciales. Ils étaient, il est vrai, entrés en conflit plus d'une fois avec leurs voisins, les Lydiens, dont les souverains s'efforçaient alors d'étendre leur domination jusqu'à la côte; mais, vers la fin du VIP siècle avant J.-C, Thrasybule, tyran de Milet, avait réussi à signer un arrangement avec le roi Alyatte, et une alliance fut conclue entre eux, qui non seulement sauva, dans le présent, Milet d'un désastre pareil à celui qui frappa Smyrne, mais la garantit de toute inquiétude pour l'avenir. Même un demi-siècle plus tard, lorsque Crésus, reprenant la politique extérieure de son père, déclara la guerre à Ephèse et la prit, Milet fut en mesure de maintenir les anciennes relations découlant du traité, et ne devint jamais, strictement parlant, ^sujette des Lydiens. Il n'est guère possible de douter que le sentiment de sécurité dû à cette situation exceptionnelle n'ait été pour quelque chose dans le développement de la recherche scientifique. La prospérité matérielle est la base sans laquelle ne sauraient s'accomplir les plus hauts efforts intellectuels, et, à cette époque-là, Milet était en
possession de toutes les élégances de la vie à un degré inconnu dans l'Hellade continentale.
Mais ce ne fut pas seulement de cette manière que les relations avec la Lydie favorisèrent le développement de la science à Milet. Ce qu'on appela plus tard hellénisme paraît avoir été traditionnel dans la dynastie des Mermnades. Il peut bien y avoir quelque chose de vrai dans cette affirmation d'Hérodote que tous les «sophistes» du temps affluaient à la cour de Sardes \ La tradition qui représente Crésus comme ce que nous appellerions le «patron» de la sagesse grecque, était complètement formée au V^ siècle, et si peu historiques qu'en puissent être les détails, il est évident qu'elle n'est pas, de fait, sans avoir quelque fondement. Il faut noter comme particulièrement digne d'attention ce «récit répandu parmi les Grecs», suivant lequel Thaïes l'accompagnait dans sa malheureuse campagne contre Pteria, apparemment en qualité d'ingénieur militaire. Hérodote, il est vrai, ne croit pas qu'il ait détourné le cours de l'Halys ^ mais il ne s'inscrit pas en faux contre cette histoire en raison d'une improbabilité a priori, et il est tout à fait clair que ceux qui la racontaient n'éprouvaient aucune difficulté à admettre le rapport qu'elle présuppose entre le philosophe et le roi.
1 Herod I 29. Quelques autres points peuvent être relevés en confirmation de ce qui a été dit de V «hellénisme » des Mermnades. Alyatte eut deux femmes, dont l'une, la mère de Crésus, était Canenne; 1 autre était Ionienne, et il eut d'elle un fils qui reçut le nom grec de Pantaléon (ib 92). Les offrandes de Gygès étaient exposées dans le trésor de Kypsélos à Delphes {ib. 14) et celles d'Alyatte étaient une des cunosites de la ville (ib. 25). Crésus, lui aussi, fit preuve d'une grande libéralité envers Delphes (ib. 50) et envers plusieurs autres ^^"f^u^JT^J, .S^^f !,^;^'- 92). Il donna la plupart des colonnes du f^^^^mPledEphese. Mentionnons aussi à ce propos les histoires de Miltiade (VI, 3/) et d Aie méon (ib. 125).
2 Herod. I, 75. Il se refuse à le croire parce qu'il avait entendu parler probablement par les Grecs de Sinope, de la haute antiquité du pont de la route royale entre Ancyre et Pteria (Ramsay, ^«'« f "«/'?• ^^^j Xanthos rapportait une tradition d'après laquelle ce f"* Th^^^^.J"» engagea Crésus à monter sur son bûcher seulement quand il sut qu une averse arrivait.
l'école milésienne 39
Il faut ajouter que l'alliance avec la Lydie facilita grandement les relations avec Babylone et l'Egypte. La Lydie était un poste avancé de la civilisation babylonienne, et Crésus vivait en excellents termes tant avec les rois d'Egypte qu'avec ceux de Babylone. Il est digne de remarque, aussi, qu'Amasis d'Egypte avait les mêmes sympathies pour la Grèce que Crésus, et que les Milésiens possédaient un temple à eux, à Naucratis ^
IL — Son origine.
On ne saurait mettre en doute que le fondateur de l'école milésienne, et par conséquent le premier des cosmologues, n'ait été Thaïes " ; mais tout ce que l'on peut réellement prétendre savoir de lui nous vient d'Hérodote, et le roman des Sept Sages existait déjà quand il écrivait. Il nous dit tout d'abord que Thaïes était d'origine phénicienne, indication que d'autres écrivains expliquaient en disant qu'il appartenait aux Thélides, noble maison qui prétendait descendre de Kadmos et d'Agénor ^ Ce fait est évidemment en rapport avec l'opinion d'Hérodote, suivant laquelle il y avait des « Kadméens » de Béotie parmi les colons primitifs de rionie, et il est certain qu'il y avait réellement des gens nommés Kadméens dans plusieurs cités ioniennes *. Quant à savoir s'ils étaient d'origine sémitique, c'est naturellement
^ Herod. II, 178, où l'historien dit qu'Amasis était cptAéÀXtjv. Il contribua de ses deniers à la reconstruction du temple de Delphes après le grand incendie (ib. 180).
2 En fait, Simplicius cite une indication de Tliéophraste suivant laquelle Thaïes aurait eu plusieurs prédécesseurs (Dox., p. 475, 11). Cela ne doit cependant pas nous préoccuper ; car le scholiaste d'Apollonius de Rhodes (II, 1248) nous dit que Théophraste faisait de Prométhée le premier philosophe, ce qui est simplement une application du littéralisme péripatéticien à une remarque de Platon (Philèbe 16 c 6). Cf. Appendice, % 2.
3 Herod. I, 170 (R. P. 9 d D V 1 A 4) ; Diog. I, 22 (R. P. 9).
^ Strabon, XIV p. 633, 636; Pausan. VII, 2, 7. Priène était appelée Kadmé, et le plus ancien annaliste de Milet portait le nom de Kadmos. Voir E. Meyer, Gesch. des Altert. II, | 158.
une autre question. Hérodote mentionne probablement l'origine présumée de Thaïes pour la seule raison que celuici passait pour avoir introduit de Phénicie certains progrès dans l'art de la navigation \ Dans tous les cas, le nom d'Examyés, que portait son père, ne tend pas à prouver qu'il fût Sémite. C'est un nom carien, et les Cariens avaient été presque complètement assimilés par les Ioniens. Sur les monuments, on trouve des noms grecs et des noms cariens alternant dans les mêmes familles, et il n'y a donc aucune raison de supposer que Thaïes lut autre chose qu'un citoyen ordinaire de Milet, quoique peut-être avec du sang carien dans les veines -.