III. — L'ÉCLIPSÉ PRÉDITE PAR ThALÈS
L'indication de beaucoup la plus remarquable qu'Hérodote nous donne sur Thaïes est qu'il prédit l'éclipsé de soleil qui mit fin à la guerre entre les Lydiens et les Mèdes^ Or nous pouvons être sûrs qu'il ignorait tout à fait la vraie cause des éclipses. Anaximandre et ses successeurs l'ignoraient certainement*, et il est incroyable que l'explication juste de ce phénomène ait été donnée une fois pour être si vite oubliée. Même en supposant, toutefois, que Thaïes ait connu la cause des éclipses, personne ne croira que les bribes de géométrie élémentaire qu'il avait rapportées d'Egypte l'eussent mis à même d'en calculer une d'après les éléments du cours de la lune. Mais le fait de la prédic-
1 Diog. I, 23 : KaÀ.Xîp.a^oc 8' aùrov oïSev eûpETrjv t^ç àp/.Tou ti^ç lAtxpàc Kiflii'^ èv TOtç 'lâfi^oiç outcuc
/.ai T^ç â[Jiâiir|ç ski-<[£xo axa&iirjaao&ai Toùî àaxepîoxout, -^ TiXéouoi ^oîvtxeç.
3 Voir Diels, Thaïes ein Sémite? (Arch. II, 165 sq.), et Immisch, Zu Thaïes Abkunft {ib. p. 515). Le nom d'Examyés se rencontre aussi à Colophon (Hermesianax, Leontion, fr. 2, 38 Bgk), et peut être comparé avec d'autres noms cariens tels que Cheramyès et Panamyès.
3 Herod. I, 74.
* Sur les théories professées par Anaximandre et par Heraclite, voir plus loin, ^S 19 et 71.
l'école milésienne 41
tion est trop bien attesté pour pouvoir être rejeté sans examen. Le témoignage d'Hérodote sur un événement qui doit s'être passé une centaine d'années avant sa naissance sera peut-être tenu pour insuffisant ; mais il en est tout autrement de celui de Xénophane, et c'est de ce dernier que nous avons réellement à nous occupera Selon Théophraste, Xénophane était disciple d'Anaximandre, et il se peut fort bien qu'il ait vu Thaïes et se soit entretenu avec lui. En tout cas, il doit avoir connu une foule de gens capables de se rappeler ce qui était arrivé, et qui n'avaient aucun intérêt concevable à en faire un récit inexact. La prédiction de l'éclipsé est réellement mieux attestée qu'aucun autre fait relatif à Thaïes, et il n'en est guère dans la première partie du VI^ siècle avant J.-C. qui soit appuyé sur des preuves plus solides.
Il est parfaitement possible de prédire des éclipses sans en connaître la vraie cause, et il est hors de doute qu'en réalité c'est ce que faisaient les Babyloniens. Sur la base de leurs observations astronomiques, ils avaient établi un cycle de 223 mois lunaires, à l'intérieur duquel les éclipses de soleil et de lune revenaient à intervalles réguliers ". Cela, il est vrai, ne les eût pas mis en état de prédire les éclipses de soleil pour un lieu donné de la surface de la terre ; car ces phénomènes ne sont pas visibles dans tous les lieux où le soleil est, à ce moment, au-dessus de l'horizon. Nous n'occupons pas un point au centre de la terre, et ce que les astronomes appellent la parallaxe géocentrique doit être pris en considération. Tout ce qu'il était donc possible de dire, au moyen du cycle, c'est qu'une éclipse de soleil serait visible quelque part, et qu'il valait la peine d'observer le
1 Diog. I, 23 : oo/.£t 5e /.ari tivaç -reptûTo; iTzpoko'ff^zai xal i^Xtazàç ÈxXeî'^sic xat TpoTià; -npoetiîîîv, iç cpTjaiv E JStjiioc £v ttj tcsoI tûv àaTpoÀoYO'jaïvtuv ÎtcoptGL, ôdcv auT&v xat EîvocpivT); xa\ 'HpoSoro; ^œj\i.à^si.
' Le premier savant qui ait attiré l'attention sur le cycle chaldéen à te point de vue paraît avoir été le Rev. George Costard, fellow du Wadham Collège. Voir sa Dissertation on the Use of Astronomy in History (Londres, 1764), p. 17. Il est inexact d'appeler ce cycle le saros, car le saros était tout autre chose. (Voir Ginzel, Klio I, p. 377.)
ciel. Or, si nous en pouvons juger d'après le rapport qui nous a été conservé d'un astronome chaldéen, c'était justement là la situation dans laquelle se trouvaient les Babyloniens. Ils guettaient les éclipses aux dates déterminées, et quand elles ne se produisaient pas, le fait était interprété comme un heureux présage ^ Il n'en faut pas davantage pour expliquer ce que l'on nous rapporte de Thaïes. Il dit simplement qu'il y aurait une éclipse, et, par un heureux hasard, elle fut visible en Asie-Mineure et dans une circonstance frappante.