CXXX. — Les semences
La différence donc, entre la théorie d'Anaxagore et celle d'Empédocle, est celle-ci. Empédocle enseignait que si l'on divise les diverses choses qui constituent ce monde, et en particulier les parties du corps, telles que la chair, les os, etc., à un degré suffisant, on arrive aux quatre « racines» ou éléments, qui sont par conséquent l'ultime réalité, Anaxagore soutenait que, si loin que l'on puisse diviser l'une quelconque de ces choses — et elles sont divisibles à l'infini — on n'arrive jamais à une partie si petite qu'elle
» Phys. p. 44, 1. Il mentionne dans ce qui suit ôspu&TrjTaç .. /.al t}"jyp6- TT]Taç ^TjpOTïjxâç Tî xa'o ùypùTTjTa; [xavoTTjrâî re xal TC'jxvGTïjxaç v.a\ xà; âXXa; xaxà Ttoi&XT)xa èvavxnùxTjxaç. Il observe cependant qu'Alexandre rejetait celte inteiprétation et prenait ensemble âia©£pojoaç ^ xa'i èvavxtaî comme se rapportant tous deux à Démoerite.
* Phys. A, 4. 187 a 25 (DV 21 A 46) : xiv aîv (Ava^ayopav) ânîtpa iroutv ■ci xe ôuoiousp^ xal xàvav-ia. La propre théorie d'Aristote ne diffère de celle-ci qu'en tant qu'il donne à la GXï) la priorité sur les èvavxia.
î Sext. Pyrrh. I, 33 (R. P. 161 & ; DV 46 A 97).
* Cette connexion a déjà été notée par l'éclectique Héraclilien auquel j'attribue FIspl Staîxrjç. I, 3-4 (voir plus haut, chap. III, p. 170, n. 2). Cf. les mots : lyzi Ss à::' àXXïjXojv xo aèv nùp à-o xoù CSaxoî xb ûyp&v' ivt yàp sv ■Jcopt ifjpi-f\(;' xi ôï GSiup àuô xoù Ttupo; xo lijpov hr. yào ■/«'. Èv uSaxt ;t)oÔv.
ne contienne des portions de tous les opposés. La plus petite portion d'os est encore os. D'autre part, n'importe quelle chose peut se transformer en n'importe quelle autre précisément parce que les « semences», comme iUes appelait, de chaque forme de matière contiennent une portion de chaque chose, c'est-à-dire de tous les opposés, quoique en différentes proportions. Si nous avons le droit de nous servir du mot « élément », ce sont ces semences qui sont les éléments dans le système d'Anaxagore.
Aristote exprime cela en disant qu'Anaxagore regarde les oaoïoa p/; comme Grov^iiy.''- . Nous avons vu que le terme de (jTO'.'/îïov est postérieur à Anaxagore, et il est naturel de supposer que le mot oaoïojepr) n'est non plus que le mot emploj^é par Aristote pour désigner les n semences ». Dans son propre système, les ôjiioîOfjispri sont intermédiaires entre les éléments {arovyiicx) dont ils sont composés, et les organes (op^ava) qui sont composés d'eux. Le cœur ne peut pas être divisé en cœurs, mais les parties de la chair sont chair. Cela étant, l'indication d'Aristote est parfaitement intelligible de son propre point de vue, mais il n'y a pas de raison de supposer qu'Anaxagore s'exprimait de cette façon particulière. Tout ce que nous avons le droit d'inférer est qu'il disait que les « semences » substituées par lui aux « racines » d'Empédocle n'étaient pas les opposés en état de séparation, mais que chacune contenait une portion d'elles toutes. Si Anaxagore avait employé
1 Arist. de Gen. Corr. A, 1, 314 a 18 : 6 jjiev yàp ('AvaÇaY°p<^^'' '^ô' 6[ioio- |i.ep^ a-oi)feîa Tti^Tjaiv, otov ôatoùv xat aâpxa xai [xusXov, xal tûv ôAXojv «iv èzâaTu) ajviûvjaov t'o [lépoç èarfv. Ceci fut naturellement répété par Théophraste et par les doxographes; mais il y a lieu de remarquer qu'Aétius, supposant, comme il le fait, qu'Anaxagore usait lui-même de ce terme, lui donne une signification tout à fait fausse. Il dit que les ouoiopspeiai étaient ainsi appelées à cause de la similitude des particules de la Tpocp;^ avec celles du corps {Dox. 279 a 21 ; R. P. 155 /; DV 46 A 46). Lucrèce, I, 830 sq. (R. P. 150 a; DV 46 A 44) dontie de la question une analyse analogue tirée de sources épicuriennes. Evidemment, cela ne peut être concilié avec ce que dit Aristote.
ANAXAGORE DE CLAZOMÈNES 305
lui-même le terme d'«homéoméries ^w, il serait étrange que Simplicius n'eût pas cité un seul fragment le renfermant.
La différence entre les deux systèmes peut être aussi considérée d'un autre point de vue. Anaxagore n'était pas obligé par sa théorie de regarder les éléments d'Empédocle comme premiers, opinion contre laquelle il y avait des objections évidentes, spécialement dans le cas delà terre. Il les expliquait d'une tout autre manière. Quoique chaque chose renferme en elle une portion de chaque chose, les choses paraissent être ce dont il y a le plus en elles (frg. 12 sub fin.). Nous pouvons dire, donc, que l'Air est ce en quoi il y a le plus de froid, le Feu ce en quoi il y a le plus de chaleur, et ainsi de suite, sans abandonner l'idée qu'il y a une portion de froid dans le feu et une portion de chaleur dans l'air -. Les grandes masses qu'Empédocle avait prises pour éléments sont en réalité de vastes collections de toutes sortes de « semences ». Chacune d'elles est, en fait, une
' Il est plus probable que nous avons une trace de la terminologie d'Anaxagore lui-même dans flipi ôiaîtTjc, 3 : iiÉpEct uepiiuv, ôÀa oÀuiv.
î Cf. plus haut, p. 303.
' Arist. de Gen. Corr. A, 1. 3i4 a 29. Le mot ravoiîîpuîa était emplo3'é par Démocrite (Arist. de An. 404 a 8; K. P. 200; DV sVa 28) et il se rencontre dans le llspl 5ta(tif]; (/oc cil.). Il semble naturel de supposer qu'il était emplo^'é par Anaxagore lui-même, puisque celui-ci employait le mot ai:£p(AaTa. Une grande difficulté a et '' causée par l'apparente inclusion de l'Eau et du Feu parmi les ô[j.o'.o\j.îofi dans Arist. Met. A, 3. 984 a 11 {i\. P. 150 a; DV 46 .\ 43i. Bonitz veut que les mots xafla-$p Cîmp ^ itùp signifient « comme nous venons de voir que le Feu et 1 Eau le font dans le système d'Empédocle». En tout cas, y.a^ctr.ip se relie étroitement à ouTiu, et le sens général est qu'.\naxagore applique aux ôaoïoaep^ ce qui, en réalité, est vrai des aror/îia. Il serait préférable de supprimer la vi gule après Tùp et d'en ajouter une après "^rp', car a-j-^y.bhz'. xa't 8taxpisii U.CVOV est explicatif de ojtcu... v.a'^iT.îo. Dans la phrase suivante, jj lis à-/.(i); pour â/.Aio; avec ZcUer. {Arch. Il, p. 261). Voir aus>i Arist. de Cœlo, r, 3. 302 ^ 1 (K. P. l.îO a : DV 46 A 43) où la question est très clairement exposée.