CXXXII. — Le « NOUS
Comme Empédocle, Anaxagore avait besoin de quelque cause externe pour produire le mouvement dans le mélange. Ainsi que l'avait montré Parménide, un corps ne se mouvrailjamais de lui-même, contrairement à ce qu'avaient supposé les Milésiens. Anaxagore appela la cause du mou- ' vement du nom de Nous. C'est ce qui fit dire à Aristote qu'a en homme sobre, il se distinguait de ceux qui l'avaient précédé et qui parlaient au hasard *», et on lui a souvent, à cause de cela, attribué l'introduction de l'élément spirituel dans la philosophie. Toutefois, le désappointement exprimé à la fois par Platon et par Aristote quant à la taçon dont Anaxagore développa sa théorie devrait nous mettre en garde contre une appréciation trop enthousiaste. Platon fait dire à Socrate ' : «J'entendis une fois un homme lire un livre d'Anaxagore, à ce qu'il disait, et où était exprimée l'opinion que ce fut l'Esprit qui ordonna le monde, et qu'il était la cause de toutes choses. Je fus ravi d'entendre parler de cette cause, et je pensais qu'il avait réellement raison... Mais mes espérances exagérées furent complètement renversées quand j'allai plus loin et trouvai que cet homme ne faisait aucun usage du tout de l'Esprit. Ce n'est pas à lui qu'il attribuait une puissance causale quelconque dans l'ordonnance des choses, mais bien à l'air, à l'éther, aux eaux et à une foule d'autres choses
» riujs. Z, 6. 213 a 22 (R. P. 159; DV 46 A 68). Nous possédons une discussion complète des expériences avec la clepsydre dans Probl. 914 b 9 sq. (I)V 46 A 691, passage auquel nous avons déjà recouru pour illustrer Empédocle, frg. 100. Voir plus haut, p. 251, n. 2.
8 Arist. Met. A, 3. 984 b 15 (R. P. 152 ; DV 46 A 58).
» Platon, Phd. 97 b 8 (R. P. 155 d ; DV 46 A 47).
étranges.» Aristote, songeant probablement à ce passage, dit de son côté^ : « Anaxagore use de l'Esprit comme d'un deus ex machina pour rendre compte de la formation du monde; et toutes les fois qu'il est dans l'embarras pour expliquer pourquoi une chose quelconque est nécessairement, il le fait intervenir. Mais, dans d'autres cas, il indique comme cause n'importe quoi plutôt que l'Esprit.» Ces textes sont de nature à nous faire supposer que le Nous d'Anaxagore n'était pas, en réalité, à un niveau plus élevé que l'Amour et la Haine d'Empédocle, et ce sentiment est confirmé par l'examen des déclarations que le philosophe fait lui-même à ce sujet.
Tout d'abor^, le Nous est exempt de mélange (frg. 12), et ne contient pas, comme les autres choses, une portion de tout. Il ne vaudrait guère la peine de dire cela d'un esprit immatériel ; personne ne supposerait qu'il puisse être chaud ou froid. De cet état de pureté, il résulte qu'il «a pouvoir» sur chaque chose, ce qui veut dire, dans la langue d'Anaxagore, qu'il est cause du mouvement des choses*. Heraclite en avait dit autant du Feu, et Empédocle de la Haine. De plus, c'est la plus « subtile » de toutes les choses, de sorte qu'il peut pénétrer partout, et cela n'aurait pas de sens de dire que l'immatériel est «plus subtil» que le matériel. Il est vrai aussi que le Nous « sait toutes choses » ; mais c'était peut-être également le cas du Feu d'Heraclite*, et certainement de l'Air de Diogène*. Zeller
• Arist. Met. A, 4.905 a 18 (R. P. 155 d; DV 46 A':47>.]'' - ^
^ Arist. Phys. 0, 5. 256 b 24 (DV 46 A 56), 8ti xat 'AvaCav^paç i^f^e^ÏÏ^u Tov voùv ar.a^ri (p^oxwv xal iiki^ sîvai, éueiS/^itôp xivi-aïtuç 7p);rjv auTov uoiet sivai ooToj yàp av [a^vwç -/ivotY] «ivTjTo; (ov y.oÀ xpatoiT) àfityfiç cSv. Nous ne citons ce p;.ssîige que pour la signification de xpatsiv. Naturellement, les mots a/'.vrjTo; (Jv ne sont pas donnés comme historiques, et moins encore l'est l'interprétation qui en est donnée à de An. V. 4. 429 a 18 (DV 46 A 10-)). Diogène d'Apollonie |frg. 5j joint Ûn6 xo.too itàvra x.aspvàa»ai (le vieux mot milésien) avec 7:avTu>v xparscv.
3 Si nous gardons le texte du ms., ei3iva,, dans le fragment 1. En tout cas, le nom de t6 aocpov n'implique pas moins.
* Voir frg. 3, 5.
ANAXAGORE DE CLAZOMÈNES 309
soutient, il est vrai, qu'Anaxagore entendait parler de quelque chose d'incorporel ; mais il admet qu'il n'y réussit pas *, et c'est là, historiquement, le point important. Le Nous est certainement envisagé comme occupant un espace, puisqu'il y a en lui (frg. 12) de plus grandes et de plus petites parties.
La vérité est probablement qu'Anaxagore substitua le Nous à l'Amour et à la Haine d'Empédocle, parce qu'il désirait garder la vieille doctrine ionienne d'une substance qui «sait» toutes choses, et l'identifier avec la théorie nouvelle d'une substance qui «meut» toutes choses. Peut-être aussi fut-ce l'intérêt plus vif qu'il avait pour les problèmes physiologiques — c'est-à-dire distincts des problèmes purement cosmologiques — qui le conduisit à parler de l'Esprit plutôt que de l'Ame. Le premier de ces mots suggère certainement avec plus de clarté que le dernier l'idée d'une intention. Mais, en tous cas, l'originalité d'Anaxagore gît beaucoup plus dans sa théorie de la matière que dans celle du Nous.