‹ L'aurore de la philosophie grecqueChapitre 179 sur 240 · CXL. — Platon et les Pythagoriciens · texte numérisé non relu

CXL. — Platon et les Pythagoriciens

Tel fut, pour autant que nous pouvons le connaître, le Philolaos historique, et c'est une figure assez remarquable.

' Chose qui montre excellemment combien de lacunes renferme notre tradition (Introd. | XIll), ce lait était absolument inconnu jusqu'à la publication des extraits des lalrika de Ménon contenus dans l'Anonj'me de Londres, L'extrait qui se rapporte à Philolaos est donné et discuté par Diels, Hermès, XXVUI, p. 417 sq. (DV 32 A 27).

2 Hermès, loc. cit.

Il est d'usage, cependant, de le représenter sous un autre jour, et l'on a même parlé de lui comme d'un « précurseur de Copernic». Pour comprendre ce fait, nous aurons à considérer un peu l'histoire de ce que l'on ne peut appeler qu'une conspiration littéraire. Tant qu'elle n'a pas été tirée au clair, il n'est pas possible d'apprécier l'importance réelle de Philolaoset de ses disciples immédiats.

Comme nous pouvons le voir par le Phédon et le Gorgias, Platon était intime avec ces hommes, et leur enseignement religieux l'impressionnait profondément, quoique — cela est évident aussi — il n'en fît pas sa propre foi. Il était encore plus attiré par le côté scientifique du Pythagorisme, qui, jusqu'à la fin, exerça une grande influence sur lui. Son propre système a, dans sa forme finale, de nombreux points de contact avec le Pythagorisme, comme il prend soin de le marquer dans le Philèbe '. Mais, justement parce qu'il en était si près, il était en état de le développer selon certaines tendances, qui peuvent s'être ou ne s'être pas recommandées à Archytas, mais qui ne sont pas faites pour nous éclairer sur les vues de Philolaos et d'Eurylos. Si Platon avait jamais entendu parler d'un système cosmologique tel que celui dont on fait habituellement honneur à Philolaos, il serait bien étrange qu'il attribue le système développé des Pythagoriciens à Timée de Locres, dont nous ne savons rien que ce qu'il lui a plu de nous en dire. Ce qu'il nous dit de Philolaos est, comme nous l'avons vu, d'un caractère tout à fait différent.

Or Platon avait beaucoup d'ennemis et de détracteurs, et cette circonstance les mettait à même de porter contre lui l'accusation de plagiat. Aristoxène était l'un de ces ennemis, et nous savons qu'il fit l'extraordinaire déclaration que la plus grande partie de la République se trouvait dans une œuvre de Protagoras *. C'est à lui que paraît aussi remonter l'histoire d'après laquelle Platon acheta de Philo-

» Plato, Phileb. 16 c sq. — ^ Diog. III, 37. Sur des accusations du même genre, cf. Zeller, Plato, p. 429, n. 7.

laos «trois livres pythagoriciens», et en tira la substance du Timée, A l'en croire, ces «trois livres» étaient venus en possession de Philolaos, et comme celui-ci était tombé dans une grande pauvreté, Dion put, sur la prière de Platon, les acheter de lui ou d'un de ses parents, au prix de cent mines \ Il est certain, dans tous les cas, que cette histoire avait déjà cours au troisième siècle, car lesillographe Timon de Phlionte apostrophe Platon en ces termes : « Et de toi aussi, Platon, le désir s'empara d'avoir des disciples. Car, en échange de beaucoup de pièces d'argent, tu as obtenu un petit livre, et, partant de là, tu as appris à écrire le Timée^.)) Au dire d'Hermi'ppos, l'élève de Callimaque, «un écrivain» affirmait que Platon lui-même avait acheté ces livres des parents de Philolaos au prix de quarante mines d'Alexandrie, et en avait copié le Timée, tandis que Satyros, l'Aristarchéen, dit qu'il les obtint par l'intermédiaire de Dion et les paya cent mines*. Ni l'un ni l'autre de ces récits ne suggère que le livre fût de Philolaos lui-même; ils donnent plutôt à entendre que Platon acheta, ou bien un livre de Pythagore,ou du moins des notes authentiques prises à ses cours par un de ses élèves et tombées dans les mains de Philolaos. A une date postérieure, on supposait généralement qu'il s'agissait de l'ouvrage de Timée de Locres intitulé l'Ame d« Monde^; mais il est maintenant prouvé et hors de doute que ce livre ne peut avoir existé avant le premier siècle après Jésus-Christ. Nous ne savons rien de Timée, excepté ce que Platon lui-même nous en dit, et il se peut même qu'il n'ait pas plus existé que l'Etranger d'Elée. Son nom ne se trouve pas parmi les Locriens dans le catalogue des Pythagoriciens que nous a

1 Jambl. V. Pijth. 199 (DV 4, 17). Diels a certainement raison d'attribuer cette tiistoire à Aristoxène (Arch. III, p. 461, n. 26).

» Timon, ap. Gell. III, 17 (frg. XXVI Wa ; 54 Diels; R. P. 60 a).

' Sur Hermippos et Satyros, voir Diog. III, 9; VIII, 84, 85.

* Ainsi Jambl. in Nicom. p. 105, 11 ; Proclus, in Tim. p. 1, Diehl.

conservé Jamblique ^ Cette œuvre ne remplit d'ailleurs pas la condition la plus importante, celle d'être en trois livres, qui est partout un des éléments essentiels de l'anecdote ^

Pas un des écrivains que nous venons de mentionner ne déclare avoir vu les fameux « trois livres ^w; mais, à une date postérieure, deux œuvres au moins prétendaient les représenter. Diels a montré comment un traité en trois sections intitulé DoticîrjTixov, tto/jtjxov, cp-jTr/.ov, fut composé dans le dialecte ionien et attribué à Pythagore.il mettait fortement à contribution les I\-jO:iyop'.xoLi. à7T0cpa<7£jç d'Aristoxène, mais la date en est incertaine*. Au premier siècle avant Jésus-Christ, Démétrius Magnes était en mesure de citer les premiers mots de l'œuvre publiée par Philolaos^ Mais celle-ci était écrite en dialecte dorien. Démétrius ne dit pas expressément qu'elle fût de Philolaos luimême, quoique ce soit sans aucun doute la même dont un certain nombre d'extraits ont été conservés sous son nom dans Stobée et chez des écrivains postérieurs. Si elle prétendait être de Philolaos, cela n'était pas tout à fait en accord avec l'anecdote primitive ; mais il est aisé de voir comment son nom peut y avoir été attaché. On nous dit que l'autre livre qui passait pour être de Pythagore était en réalité de Lysis*. Boeckh a montré que l'œuvre attribuée à Philolaos consistait probablement aussi en trois livres, et Proclus la citait sous le titre de Bakchai \ titre

1 Diels. Yors. p. 269.

2 C- sont TÔ &p'j).0'Ju6vo TpCai^i^Xia (Jambl. V. Pyth. 199), -rà îtapÔTjta Toîa 0t3)âa (Diog. VIII, 15).

3 Comme le dit Bywater {Journ. of Phil. I, p. 29). l'histoire de cette œuvre « reads like the historj', not so much of a book, as of a literary ignis fatiius floating before the minds of Imaginative writers ».

* Diels, Ein gefàlschtes Pythagorasbuch (Archiv, III, p. 451 sq.).

5 Diog. VIII, 85 (R. P. 63 b). Diels lit : upôJTOv èxJoOvat tîuv n-jôa^opixtuv <^i3Xia xo't sTtiYpdtf^ai n£p'i> «tûoeiuc.

6 Diog. VIII, 7.

• Proclus, in Eucl p. 22, 15 (Friedlein; DV 32 B 19). Cf. Bœckh, Philo-

fantastique, qui rappelle les «Muses» d'Hérodote. Deux des extraits qu'en donne Stobée le portent. Il faut avouer que toute l'histoire est très suspecte; mais comme quelques-unes des meilleures autorités tiennent encore ces fragments pour partiellement authentiques, est nécessaire de les examiner de plus près.

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