‹ L'aurore de la philosophie grecqueChapitre 180 sur 240 · CXLI. — Les fragments de Philolaos · texte numérisé non relu

CXLI. — Les fragments de Philolaos

Boeckh soutenait avec beaucoup d'habileté et de science que tous les fragments conservés sous le nom de Philolaos étaient authentiques; mais, aujourd'hui, personne n'irait aussi loin. Le long extrait sur l'àme est abandonné même de ceux qui se prononcent pour l'authenticité des autres ^ On ne peut pas dire, a priori, que celte opinion soit très plausible. Boekb a vu qu'il n'y avait pas de raison de supposer qu'il y ait jamais eu plus d'un ouvrage, et il en tirait la conclusion que nous devons accepter tous les fragments comme authentiques ou les rejeter tous comme apocryphes ^ Comme, cependant, Zeller et Diels tiennent encore pour l'authenticité de la plupart des fragments, nous ne pouvons les ignorer complètement. Des arguments basés sur la doctrine qu'ils renferment présenteraient, il est vrai, rapi)arence d'un cercle vicieux en ce point de la discussion. Ce n'est qu'en relation avec nos autres preuves qu'ils peuvent être introduits. Mais il est deux objections sérieuses aux fragments, qui peuvent être mentionnées tout de suite. Elles sont sutfisamment fortes pour justifier notre

laos, p. 36 sq. Bœckli s'en réfère à un groupe sculptural représentant trois Bakchai, qu'il suppose être Iiio, Agave et Autonoé.

' Ce passage est donné dans R. P. 68 (DV 32 B 21 . Pour une discussion complète de ce fragment et des autres, voir B3'water, On the fragments attribiited to Philolaos the Pylhagorean (Journ. of Phil. I, p. 21 sq ).

2 Bœckh, Philolaos, p. 38; Diels [Vors. p. 246) distingue les Bakchai des trois livres Ihp'i œJaioç [ibid. p. 289). Mais comme il identifie ces derniers avec les u trois livres » achetés de Philolaos, et les tient pour authentiques, cela n'affecte pas le raisonnement d'une manière sérieuse.

refus d'en user jusqu'à ce que nous ayons établi d'après d'autres sources quelles doctrines peuvent légitimement être attribuées aux Pythagoriciens de cette date.

En premier lieu, nous devons poser une question qui n'a pas encore été envisagée. Est-il probable que Philolaos ait écrit en dialecte dorien? L'ionien a été le dialecte de toute science et de toute philosophie jusqu'à l'époque de la guerre du Péloponnèse, et il n'y a pas de raison de supposer que les premiers Pj'thagoriciens en aient employé un autres Pythagore était lui-même Ionien, et il n'est pas du tout évident qu'à son époque les Etats achéens dans lesquels il fonda son ordre eussent déjà adopté le dorien". Alcméon de Crotone paraît avoir écrit en ionien'. Diels affirme, il est vrai, que Philolaos et ensuite Archytas furent les premiers Pythagoriciens à user du dialecte de leurs patries* ; mais on ne peut guère dire que Philolaos ait eu une patrie % et les fragments d'Archytas ne sont pas écrits dans le dialecte de Tarente, mais dans ce qu'on peut appeler le « do-

1 Voir Diels dans Archiv, III, p. 460 sq. *

2 Sur le dialecte achéen, voir O. Hoffmann dans Collitz und Bechtel, Dialekt-Inschriften, vol. II, p. 151. Avec quelle lenteur le dorien pénétra dans les E'.ats chakidiens, on peut le voir par l'inscription de Mikj^thos de Rhegion Dial. Inschr. III, 2, p. 498), laquelle est postérieure à 468/67, et est composée en un dialecte mélangé. Il n'y a pas de raison de supposer que le dialecte achéen de Crotone fût moins vivace.

* Les maigres fragments d'Alcméon renferment une seule forme dorienne, ïyovrt (frg. 1 , mais Alcméon se donne à lui même la qualité de KpoTdjv'.TjTT);, ce qui est très significatif, car la forme achéeune — aussi bien que dorienne — est Kporujvtâra; Il n'écrivait donc pas en un dialecte mélangé comme celui dont il est question dans la note ci-dessus. Le plus sûr paraît être d'admettre avec Wachtler, De Alcmœone Crotoniuta, p. 21 sq., qu'il se servait de l'ionien.

* Archiv, III, p. 460.

5 II est expressément appelé Crotoniate dans les extraits des 'latpwci de Ménon cf. Diog. VIII, 84). II est vrai qu'Aristoxène l'appelait Tarentin, qualité qu'il attribuait aussi à Kurytos (Diog. VIII, 46), mais cela signifie seulement qu'il s'établit à Tarente après avoir quitté Thébes. Ces variations sont communes dans le cas des philosophes itinérants. EurN'tos est aussi apiielé Crotoniate et Métaponlin iJambl. V. Pyth. 148, 266i. Cf. aussi la note 1 de notre chap. IX sur Leucippe et la note sur Hippoa § 185.

rien commun)). Archytas peut avoir trouvé convenable d'employer ce dialecte, mais il est d'une génération au moins plus jeune que Philolaos, ce qui fait une grande différence. Nous avons la preuve qu'au temps de Philolaos, et après lui, l'ionien était encore employé par les citoyens des Etats doriens dans des écrits scientifiques. Diogène d'Apollonie, en Crète, et l'historien syracusain Anliochus écrivirent en ionien, et les écrivains médicaux des villes doriennes de Cos et de Cnide continuèrent à user du même dialecte. L'œuvre apocryphe de Pythagore, dont nous avons parlé plus haut, et que quelques-uns attribuaient à Lysis, était en ionien; il en était de même du livre sur les Akousmata attribué à Andocyde S qui montre que, même à l'époque alexandrine, on estimait encore que l'ionien était le dialecte consacré pour les écrits pythagoriciens.

En second lieu, il ne peut y avoir de doute que l'un des fragments ne se rapporte aux cinq solides réguliers, dont quatre sont identifiés avec les éléments d'Empédocle^ Or Platon nous donne à entendre, dans un passage bien connu de la République, qu'à l'époque où il écrivait la sléréomé- Irie n'avait pas encore été étudiée comme elle le méritait ^ et nous avons le témoignage exprès que les cinq « ligures platoniciennes», comme on les appelait, furent découvertes à l'Académie. Dans les scholies d'Euclide, nous lisons que les Pythagoriciens ne connaissaient que le cube, la pyramide (tétraèdre), et le dodécaèdre, et que l'octaèdre et l'icosaèdre furent découverts par Théétète *. Cela nous

1 Sur Andocyde, voir Diels, Vois. p. 281. Comme le fait ressortir Diels {Archiv III, p. 461), Lucien lui-même avait suffisamment le sens du style pour faire parler Pytliagore en ionien.

* Cf. frg. 12 = 20 M (R. P. 79) : ik èv -zà. otpaîpa otifiara •névre èvri. •'' Plato, Rep., 528 b.

* Heiberg, Euclid, vol. V, p. 654, 1 : Ev tojtw t(Û ^i^Xtu), toutïoti tuî ty', YpâcpîTai ta Xey6[X£va tlXatuivoç £ Qyr^\i.aTa- â aùtoù aèv oùx èanv, tpta 8s twv itpoetpTjaévcDV e o)(Y)[j.âTU)v twv fl'j'^aYopEiujv saxtv, o te x'j3oç xai r^ Ti'jpaijnc^ xot TO Siuôs/.âeSpov, GsaiTrjTou hï xo ôzToteSpov xat xo sïxoactsSpov. Ce n'est pas une objection de dire, comme le fait Newbold (Arch. XIX, p. 204), que

autorise pleinement à regarder les «fragments de Philolaos» comme un peu plus que suspects. En les examinant de plus près, nous y trouverons d'autres anachronismes encore.

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