‹ L'aurore de la philosophie grecqueChapitre 189 sur 240 · CL. — Le feu central · texte numérisé non relu

CL. — Le feu central

Le système planétaire qu'Aristote attribue aux « Pythagoriciens», et Aétius à Philolaos est vraiment remarquable *. La terre n'est plus au milieu du monde ; cette place est occupée par un feu central qui ne doit pas être identifié avec le soleil. Autour de ce feu gravitent dix corps. D'abord

1 Arist. de An. A, 3. 407 b 20 (R. P. 86 c ; DV 45 B 39).

2 Platon, Phd. 85 e sq ; et sur Echécrate, ib. 88 d.

3 Platon, Phd. 86 & 7 — c 5.

< Pour les autorités, voir R. P. 81-83 (DV 32 A 16, 17; 45 B 35-37). L'attribution de la théorie à Philolaos est peut-être due à Posidonius. Les « trois livres » existaient sans aucun doute de son temps.

vient Vantichton ou anti-terre, et ensuite la terre, qui passe ainsi au rang de planète. Après la terre, vient la lune, puis le soleil, les cinq planètes et le ciel des étoiles fixes. Nous ne voyons pas le feu central etVantichton parce que le côté de la terre sur lequel nous vivons leur est toujours opposé. Ceci doit s'expliquer par l'analogie de la lune. Ce corps nous présente toujours la même face, et les hommes vivant sur la face contraire ne verraient jamais la terre. Ceci implique, naturellement, que tous ces corps tournent sur leurs axes dans le même temps qu'ils gravitent autour du feu central ^

Il est un peu difficile d'accepter l'opinion que ce système était enseigné par Philolaos. Aristote ne mentionne jamais celui-ciàproposdecelui-là,et dans le Phédon Platon faitdela terre et de sa position dans l'univers une description entièrement opposée à ce système, mais qui n'en est pas moins acceptée sans résistance par Simmias, le disciple de Philolaos ". C'est indubitablement une théorie pythagoricienne, cependant, et elle témoigne d'un progrès marqué sur les idées ioniennes alors courantes à Athènes. Il est clair aussi que Platon expose à titre de nouveauté l'opinion que la terre n'a pas besoin du support de l'air ou de quoi que ce soit de pareil pour tenir en place. Anaxagore lui-même n'avait pas été capable de se débarrasser de cette idée, et Démocrite la soutenait encore *. La conclusion qui découle naturellement du Phédon serait certainement que la théo-

' Platon (Tim. 40 a 7) attribue aux corps célestes une rotation sur leur axe, qui doit être de même nature. Il est tout à fait probable que les Pythagoriciens faisaient déjà ainsi, quoique Aristote n'ait pas su discerner ce point. Il dit (de Cœlo, B, 8 290 a 24) : aXXà [atjv Ôti où8s xuÀtetat rà ôorpa, çavspov t6 (lèv yàp x'jXi6[aîvov ozpé^osobai à\â-(x-r^, rnç 8è oeÀTjvTjc àel SfjXov iati to xaXo'J[x£vov itpootuiïov. C'est là, il va sans dire, précisément ce qui prouve qu'elle tourne.

* Platon, Phd. 108 c 4 sq. Simmias se rallie à cette doctrine par ces mots emphatiques : Kat ôp&wç -j-^-

3 Le caractère primitif de l'astronomie enseignée par Démocrite, comparée à celle de Platon, est la meilleure preuve de la valeur des recherches pythagoriciennes.

rie d'une terre sphérique, maintenue au milieu du monde par son équilibre, était celle de Philolaos lui-même. S'il en était ainsi, la doctrine du feu central appartiendrait à une génération un peu plus jeune de l'école, et Platon pourrait l'avoir apprise d'Archytas et de ses amis après avoir écrit le Phédon. Quoi qu'il en soit, elle est d'une telle importance que nous ne pouvons la passer ici sous silence. On suppose généralement que la révolution de la terre autour du feu central avait pour but de rendre compte de l'alternative du jour et de la nuit, et il est clair qu'un mouvement circulaire de ce genre aurait le même effet que la rotation de la terre sur son axe. Comme c'est toujours le même côté de la terre qui est tourné vers le feu central, le côté sur lequel nous vivons sera tourné vers le soleil quand la terre se trouvera du même côté du feu central, mais lui sera opposée quand ce feu se trouvera entre la terre et le soleil. Cette opinion paraît tirer quelque confirmation d'un passage d'Aristote, où il est dit que la terre, « étant en mouvement autour du centre, produit le jour et la nuit ^ ». Cette remarque, toutefois, prouverait plus qu'il ne faut; car, dans le Timée, Platon appelle la terre « la gardienne et l'artisan de la nuit et du jour », tout en déclarant, en même temps, que l'alternative du jour et de la nuit est causée par la révolution diurne du ciel '. Cela s'explique, et d'une manière sans aucun doute tout à fait juste, si l'on dit que, même si la terre était considérée comme en repos, on pourrait encore lui attribuer la production du jour et de la nuit; car la nuit est due à l'interposition de la terre entre le soleil et l'hémisphère qui lui est opposé. Si nous songeons depuis combien peu de temps on savait que la nuit est l'ombre de la terre, nous comprendrons combien il a pu importer de dire ceci explicitement.

» Arist. de Cselo, B, 13. 293 a 18 sq. (R. P. 83 ; DV 45 B 37).

* Platon, Tim. 40 c 1 ; {■^fjv) (pûXaxa xa'i 8t)[aioupyÔv vuxtÔç te xal rj\).ipaç èuTjyavTjoaTO. D'autre part, vj^ [ièv oùv igp-Épa xe -jfÉYovev outujç xaî Sià xaùra, >5 rn; [tidç xal tppovt[xujT(ixT]ç x'jxXrjaecuc iiepioSoç (39 c 1).

Quoi qu'il en soit, il est parfaitement incroyable que le ciel des étoiles fixes ait été regardé comme stationnaire. C'eût été le plus surprenant paradoxe qu'un homme de science eût jamais avancé, et les poètes comiques et la littérature populaire en général n'eussent pas manqué de crier aussitôt à l'athéisme. Et, surtout, Aristote n'eùt-il pas fait quelque remarque à ce sujet? Il faisait du mouvement circulaire des cieux la vraie clef de voûte de son système, et il eût tenu pour blasphème la théorie d'un ciel stationnaire. Or il argumente contre ceux qui, comme les Pythagoriciens et Platon, regardaient la terre comme en mouvement ^ ; mais il n'attribue à personne l'opinion que les cieux soient stationnaires. Il n'y a pas de connexion nécessaire entre les deux idées. Tous les corps célestes peuvent se mouvoir aussi rapidement qu'il nous plait, pourvu que leurs mouvements relatifs soient tels qu'ils permettent de rendre compte des phénomènes '.

Il semble probable que la théorie de la révolution de la terre autour du feu central dérive en réalité de l'explication que donnait Empédocle de la lumière du soleil. Les deux choses sont mises en étroit rapport par Aétius, au dire duquel Empédocle croyait à deux soleils, et que Philolaos crovait à deux ou même à trois ^ La théorie d'Empédocle

1 Arist. de Cœlo, B, 13. 293 b 15 sq.

2 Boeckh admettait un mouvement très lent du ciel des étoiles fixes, par lequel il supposait d'abord pouvoir rendre compte de la précession des équinoxes, mais, plus tard, il abandonna cette hj'pothèse (Untersuchungen, p. 93). Mais, comme l'admet Dreyer (Planetary Systems, p. 49), il n'est « pas nécessaire de supposer avec Bœckh que le mouvement de la sphère des étoiles fixes ait été excessivement lent, puisque, dans tous les cas, il pouvait se dérober à l'observation directe. »

» Aet. II. 20, 13 (ch. IV, p. 271, n. 4); cf. ibid. 12 (de Philolaos) : iaxe tpôitov "civà SiTTOÙî inXtO'jç YÎYvïo&ai. tô te èv tuI oùpava it'jp(û?îç xai xo àiz oÙtoO it'jpoïiSs; xatà -o £30i!'rpOci5é;' eî [at] tiç xa\ xpiTOv Xé^ît zr^^J àito toi èvônTpou zat' àvâx/.oaiv SiacjTreipouLÉvYjv Tpoç r^\i-ii aù")fi^v. Ici, to îv tu5 oùpavu» ■nopiiSsç est le feu central, conformément à l'emploi du mot oùpavoc expliqué dans un autre passage d'.\étius, Stob. Ed. I, p. 196, 18 (R. P. 81 ; DV 32 A 16i. Il me paraît que ces étranges notices doivent être les restes d'une tentative destinée à montrer comment l'hypothèse hélio-

n'est pas satisfaisante, en ce sens qu'elle donne de la nuit deux explications inconciliables. La nuit est, nous l'avons vu, l'ombre de la terre ; mais, en même temps, Empédocle reconnaissait un hémisphère diurne de feu, et un hémisphère nocturne, où le feu n'entrait qu'en faible proportion ^ Tout cela pouvait être simplifié par l'hypothèse d'un feu central, vraie source de lumière. Pareille théorie devait, en fait, être l'aboutissement naturel des découvertes récentes relativement à la lumière de la lune et à la cause des éclipses, à condition qu'elle fût étendue de manière à inclure le soleil.

Le feu central reçut un certain nombre de noms mythologiques. Il était appelé l'Hestia ou «foyer de l'univers»; la « maison » ou la «citadelle» de Zeus, et la «mère des dieux^». C'était dans la manière de l'école ; mais ces noms ne doivent pas nous faire perdre de vue le tait que nous avons affaire à une hypothèse réellement scientifique. Ce fut une grande chose de voir que c'était par un luminaire central que les phénomènes pouvaient le mieux être « sauvés », et que la terre doit par conséquent être une sphère ayant sa révolution comme les planètes. En vérité, nous sommes presque tentés de dire que fidentification du feu central avec le soleil, laquelle fut suggérée pour la première fois à l'Académie, est un simple détail en comparaison. La grande chose fut que la terre prit définitivement place parmi les planètes, car une fois ce fait établi, nous pouvons chercher à loisir le vrai «foj'er» du système planétaire. Il est probable, en tous cas, que ce fut cette théorie qui permit à Héraclide de Pont et à Aristarque de Samos

centrique sortit de la théorie d'Empédocle sur la lumière du soleil. Le sens est que le feu central était en réalité le soleil, mais que Philolaos le doubla sans nécessité en supposant que le soletl visible était l'image réfléchie du feu central.

» Chap. VI, § 113.

2 Aet. I. 7, 7 (R. P. 81 ; DV 32 A 16) ; Procl. in Tim. p. 106, 22 Diehl (R. P. 83 e; cf. DV 45 B 37, p. 278, 31).

de formuler l'hypothèse héliocentrique S et ce fut certainement le retour d'Aristote à la théorie géocentrique qui obligea Copernic à découvrir une seconde fois la vérité. Ne nous dit-il pas lui-même que ce fut la théorie pythagoricienne qui le mit sur la véritable voie ^?

CLI, — L'antichton.

L'existence de l'antichton était aussi une hypothèse destinée à rendre compte du phénomène des éclipses. Aristote dit quelque part, il est vrai, que les Pythagoriciens l'inventèrent afin de porter à dix le nombre des corps qui gravitent*; mais c'est là une simple boutade, et Aristote était en réalité mieux renseigné. Dans son livre sur les Pythagoriciens, il disait, à ce que l'on nous rapporte, que, selon ceux-ci, les éclipses de lune étaient causées tantôt par l'interposition de la terre, tantôt par celle de l'antichton, et la même indication était donnée par Philippe d'Oponte, autorité très compétente en la matière *. De fait, Aristote montre exactement, dans un autre passage, comment la théorie prit naissance, II nous dit que, de l'avis de quelques-uns, il pouvait y avoir un nombre considérable de

' Sur ces points, voir Staigmûlier, Beitrâge zur Gesch. der Naturwissenschaften im klassischen Altertum (Progr. Stuttgart 1899i et Herakleides Pontikos und das heliokentrische System, dans Archiv XV, p. 141 sq. Pour des raisons qui ressortiront en partie des pages suivantes, je n'exposerais pas le sujet exactement comme le fait Staigmûlier, mais je ne doute pas qu'il n'ait raison pour l'essentiel. Diels s'était déjà rallié à l'opinion qu'Héradide était l'auteur réel de l'hj'pothèse héliocentrique tBerl. Sitzb. 1893, p. 18).

2 Dans sa lettre au pape Paul III, Copernic cite Plut. Plac. III, 13, 2-3 (R. P. 83 a ; DV 32, A 21). et ajoute : « Inde igitur occasionem «actus, cœpi et ego de terrae mobilitate cogitare. » Le passage entier est paraphrasé par Dreyer, )^lanetarij Systems, p. 311. Cf. aussi le passage du ms original, qui a été imprimé pour la première fois dans l'édition de 1873, et traduit par Dreyer, ib. pp. 314 sq.

3 Arist. Met. A, 5. 986 a 3 (R. P. 83 fc ; DV 45 B 4).

* Aet. II, 29, 4 : tûv rij&aYopE'iuv tivsç xaxà ttjv 'ApiSTOTeXeiov '.axopîav xal TT]v 4>tXÎ7titO'j TO'j OitO'jvrîo-j ditocpasiv àv-xjYîta xat àvTtçpôÇei totÈ iaîv t^ç ■y^C, Totè 8e TTjç (zvtÎ^^ovoc (sx/.sÎtisiv ttjv aeXT^vT)v).

corps se mouvant autour du centre, bien qu'invisibles pour nous à cause de l'interposition de la terre, et qu'ils rendaient compte de cette manière du fait qu'il y a plus d'éclipsés de lune que de soleil ^ Cette opinion est mentionnée en relation étroite avec Yantichton, de sorte qu'Aristote, à n'en pas douter, regardait les deux hypothèses comme de même nature. L'histoire de la théorie paraît être celle-ci. Anaximène avait supposé l'existence de planètes sombres pour expliquer la fréquence des éclipses de lune (§ 29), et Anaxagore avait repris cette opinion (§ 135). Certains Pythagoriciens * avaient placé ces planètes sombres entre la terre et le teu central à l'effet de rendre compte de leur invisibilité, et l'étape suivante devait consister à les réduire à un seul corps. Ici encore, nous voyons comment les Pythagoriciens essayèrent de simplifier les hypothèses de leurs prédécesseurs.

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