CLIII. — Les choses, images
DES nombres.
Nous avons encore à examiner une opinion qu'Aristote attribue quelquefois aux Pythagoriciens, à savoir que les choses sont « semblables à des nombres ». Le Stagirite ne paraît pas regarder cette opinion comme inconciliable avec la doctrine que les choses sont des nombres, quoiqu'il soit difficile de se rendre compte comment il pouvait les concilier ^ Il n'est pas douteux, cependant, que, selon Aristoxène, les Pythagoriciens enseignaient que les choses
> Tim. 39 a 5 — 6 2, et spécialement les mots : rà tâ;(iaTa •nspuôv-ca ûito -ù)v ,3pa8'jT£p(uv £(patv£TO xaTaXau.,3àvovTa xaxaXofi^àvsa&at (ils semblent être dépassés, quoiqu'ils dépassent).
" Platon, Lois, 822 a 4 sq. [Je crois maintenant que la théorie du mouvement composé est pythagoricienne, et que le passage des Lois doit être interprété autrement. J. Burnet 1918 ]
» Cf. spécialement Met. A, 6. 787 b 10 (R. P. 65 d ; DV 45 B 12). Ce n'est pas tout à fait la même chose quand il dit (A, 5. 985 b 23 sq. ; R. P. ibid. ; DV 45 B 4) que les Pythagoriciens percevaient bien des analogies entre les choses et les nombres. Ceci se rapporte aux analogies numériques de la Justice*, de l'Occasion, etc.
étaient semblables à des nombres S et il y a d'autres traces d'une tentative faite à l'effet de prouver que c'était là la doctrine primitive. On produisit une lettre, soi-disant de Théano, femme de Pythagore, dans laquelle elle dit qu'à ce qu'elle apprend beaucoup d'Hellènes pensent que Pythagore disait que les choses étaient faites de nombres, tandis qu'en réalité il disait qu'elles étaient faites selon le nombre*. Il est amusant de noter que cette théorie du IV^ siècle dut être, à son tour, déclarée apocryphe, et, en effet — c'est Jamblique qui nous le dit — c'était Hippasos qui disaitque le nombre était le modèle des choses'.
Quand cette opinion prévaut dans son esprit, Aristote semble ne trouver qu'une différence de mots entre Platon et les Pythagoriciens : la métaphore « participation» serait simplement substituée à celle d' a imitation». Ce n'est pas ici le lieu de discuter la signification de ce qu'on appelle la «théorie des idées» de Platon ; mais il faut rendre attentif à ce fait qu'Aristote est abondamment justifié par le Phédon à attribuer aux Pythagoriciens la doctrine de 1' «imitation ». Les arguments avancés en faveur de l'immortalité dans la première partie de ce dialogue proviennent de sources variées. Ceux qui sont tirés de la doctrine de la réminiscence, que l'on a parfois supposée être pj^thagoricienne, ne sont connus aux Pythagoriciens que par ouïdire, et Simmias demande qu'on lui explique toute la psychologie du sujets Mais quand on en vient à la question de savoir ce que c'est que nos sensations nous rappellent, son attitude change. L'opinion que l'égal proprement dit est seul réel, et que les choses que nous appelons égales n'en sont qu'une imitation imparfaite, lui est tout à
» Aristoxène, ap. Stob. I, pr. 6 (p. 20 ; DV 45 B 2): IIu&aYÔpoç... iiôvTa xà npaYJAaxa àTtsixotCwv toIç àpi&^oîç.
2 Stob. Ed. I, p. 125, 19 (R. P. 65 d).
3 lambl. in Nicom. p. 10, 20 (R. P. 56 c DV 8, 11).
4 Platon, Phd. 73 a sq.
fait familière ^ Il n'en demande aucune preuve, et il est finalement convaincu de l'immortalité de l'àme justement parce que Socrate lui fait voir que la théorie des formes l'implique.
Il y a lieu de remarquer encore que Socrate n'introduit pas la théorie à titre de nouveauté. La réalité des « idées » est la sorte de réalité «dont nous parlons toujours», et elles sont expliquées dans un vocabulaire particulier qui est représenté comme celui de l'école. Les termes techniques sont introduits par des formules telles que « nous disons ))^ De qui est cette théorie? On suppose habituellement que c'est celle de Platon lui-même, quoiqu'il soit de mode à l'heure qu'il est de l'appeler sa « théorie primitive des idées », et de dire qu'il la modifia profondément dans la suite. Mais cette manière de voir soulève de sérieuses difficultés. Platon prend bien soin de nous dire qu'il n'était pas présent à la conversation reproduite dans le Phédon. Un philosophe quelconque a-t-il jamais proposé une théorie nouvelle imaginée par lui en la représentant comme déjà familière à nombre de contemporains vivants et distingués? Il est difficile de le croire. Il serait risqué, d'autre part, d'attribuer cette théorie à Socrate, et il ne semble rester d'autre alternative que de supposer que la doctrine des « formes » (îïSr,, ISiai} fut formulée à l'origine dans les cercles pythagoriciens, et développée sous l'influence de Socrate. Il n'y a rien de surprenant à cela. C'est un fait historique que Simmias et Cébès n'étaient pas seulement Pytha-
1 Ibid. 74 a sq.
* Cf. spécialement les mots S ôpjXoOfiîv àzi (76 d 8). Les expressions €Ùtô B êOTtv, oùto xa^ aÛTO et expressions analogues sont supposées familières. « Nous » définissons la réalité au mojen de questions et de réponses, au cours desquelles « nous » rendons compte de son existence (i^ç X&Yov SîSotiîv TOJ îivai, 78 d 1, où Xo^ov... toO eîvai est équivalent de Xoyov T^c o'Jatctç). Quand nous avons fait cela, « nous » mettons dessus le sceau ou l'estampille de aûrô o èartv (75 d2). La terminologie technique implique une école. Comme le fait voir Diels {Elementum, p. 20), c'est dans une école que « la comparaison se condense en une métaphore, et la métaphore en un terme ».
goriciens, mais disciples de Socrate ; car, par une chance heureuse, le bon Xénophon les a inclus dans sa liste des vrais Socratiques ^ Nous avons aussi des raisons suffisantes de croire que les Mégariens avaient adopté une théorie semblable sous des influences analogues, et Platon constate expressément qu'Euclide et Terpsion de Mégare étaient présents à la conversation rapportée dans le Phédon. Il y avait sans doute plus d' « amis des idées ^ » que nous ne le reconnaissons généralement. Il est certain, dans tous les cas, que l'emploi des mots sfè-n et lSé(xt pour exprimer les ultimes réalités est pré-platonicien, et le plus naturel paraît être de le regarder comme d'origine pythagoricienne ^
Nous avons réellement dépassé les limites de cet ouvrage en exposant l histoire du Pythagorisme jusqu'à un point où il devient pratiquement impossible de le distinguer de la forme primitive du Platonisme ; mais il était nécessaire de le faire pour mettre sous leur vrai jour les indications fournies par nos autorités. Il n'est pas probable qu'Aristoxène se soit mépris sur les opinions des hommes qu'il avait connus personnellement, et il ne se peut pas que les renseignements donnés par Aristote n'aient reposé sur rien. Nous devons donc admettre une forme postérieure du Pythagorisme étroitement apparentée au premier Platonisme. Cette forme, toutefois, n'est pas celle qui nous intéresse ici, et nous verrons dans le prochain chapitre que la doctrine du V^ siècle était du type plus primitif déjà décrit.
1 Xén. Mem. I, 2, 48.
2 Platon, Soph. 248 a 4.
3 Voir Diels, Elementum, p. 16 sq. Parménide avait déjà appelé aopçaî les «éléments» pythagoriciens primitifs (§91), et Philistion appelait tSéat les « éléments » d'Kmpédocle. Si l'attribution de cette terminologie aux Pythagoriciens est correcte, nous pouvons dire que les « formes » pythagoriciennes donnèrent naissance d'une part aux atomes de Leucippe et de Démocrite (§ 174), et de l'autre aux « idées » de Platon.