‹ L'aurore de la philosophie grecqueChapitre 201 sur 240 · CLXV. — Les fragments · texte numérisé non relu

CLXV. — Les fragments

Les fragments que nous possédons nous viennent de Simplicius, et nous les donnons, à l'exception du premier, d'après le texte de Diels \

(1 a) Si rien n'existe, que peut-il en être dit comme d'une chose réelle? 2

1. Ce qui était a toujours été et sera toujours. Car s'il était venu à l'existence, il aurait dû, de toute nécessité, n'être rien avant de venir à l'existence. Or, s'il n'était rien, rien n'aurait pu, de quelque manière que ce soit, sortir de rien. — R. P. 142.

2. Du moment, donc, qu'il n'est pas venu à l'existence, et du moment qu'il est, a toujours été et sera toujours, il n'a ni commencement ni fin. mais est sans limite. Car, s'il était venu à l'existence, il aurait eu un commencement (car il aurait commencé à venir à l'existence à un moment ou à un autre) et une fin (car il aurait cessé de venir à l'existence à un moment ou à un autre) ; mais, s'il n'a ni commencé ni fini, s'il a toujours été et sera toujours, il n'a ni commencement ni fin ; car il n'est possible pour n'importe quoi d'être jamais sans une existence pleine et entière.— R. P; 143.

3. En outre, de même qu'il est toujours, il doit toujours être infini en grandeur. — R. P. 143.

4. Mais rien de ce qui a un commencement ou une fin n'est éternel ou infini. — R. P. 143.

1 II n'est plus nécessaire de discuter les passages que l'on avait l'habitude de donner comme les frg. 1-5 de Mélisses, puisque A. Pabst a prouvé qu'ils ne sont que la paraphrase des fragments authentiques (De Melissi Samii fragmentis, Bonn 1889). Presque en même temps, j'étais arrivé pour mon compte à la même conclusion (voir ma l"^» édition, I 138). Zeller et Diels ont tous deux accepté la démonstration de Pabst, et les fragments supposés ont été relégués dans les notes dans la dernière édition de R. P. .Je crois cependant encore à l'authenticité du fragment que j'ai numéroté 1 a. Voir la note suivante.

- Ces mots sont tirés du début de la paraphrase qui a si longtemps été considérée à tort comme étant de Mélissos (Simpl. Phys. p. 103,18; R. P. 142 a ; DV 20 B 1 note), et Diels les a écartés avec le reste pour cette raison. Je les tiens cependant pour authentiques parce que Simplicius, qui a eu sous les yeux l'œuvre complète de Mélissos, les introduit par les mots : àp^^ê-cai toù a\)'(ypi\>.\iaxoi oÔtioç, et parce qu'ils ont un cachet parfaitement éléate. Il est tout à fait naturel que les premiers mots du livre aient été reproduits au début de la paraphrase.

Pini.OSOPHTB GRECQUE 24

5. S'il n'était pas un, il serait limité par quelque chose d'autre. — R. P. 144 a.

6. Car s'il est (infini), il doit être un ; car s'il était deux, il ne pourrait pas être infini ; car, alors, les deux seraient limités l'un par l'autre K — R. P. 144.

6 a. (Et, du moment qu'il est un, il est absolument pareil ; car s'il n'était pas pareil, il serait plusieurs et non un-.),

7. Ainsi donc, il est éternel et infini, et un, et absolument pareil. Et il ne peut ni périr, ni devenir plus grand; et il ne souffre ni douleur ni peine. Car si l'une quelconque de ces choses lui arrivait, il ne serait plus un. Car s'il est altéré, alors le réel doit, de toute nécessité, ne pas être partout pareil, mais ce qui était auparavant doit périr, et ce qui n'était pas doit venir à l'existence. Or, s'il changeait, ne fût-ce que d'un cheveu, au cours de dix mille années, il périrait en entier dans la somme du temps.

En outre , il n'est pas possible non plus que son ordre soit changé, car l'ordre qu'il avait avant ne périt pas, et ce qui n'était pas ne vient pas à l'existence. Mais, du moment que rien ne lui est ajouté ou n'est détruit ou altéré, comment l'ordre d'une chose réelle quelconque peut-il être changé ? Car si n'importe quelle chose devenait différente, cela équivaudrait à un changement de son ordre.

Il ne souffre pas non plus de peine, car une chose en proie à la peine ne pourrait pas exister du tout. Car une chose en proie à la peine ne pourrait ,toujours être, et elle n'a pas la même force que ce qui est entier. Elle ne serait pas non plus pareille si elle était en proie à la peine ; car ce n'est que par l'addition ou la soustraction de quelque chose qu'elle pourrait éprouver de la peine, et alors elle ne serait pas pareille. Ce qui est entier ne pourrait pas non plus éprouver de la peine ; car alors ce qui était entier et ce qui était réel périrait, et ce qui n'était pas viendrait à l'existence. Et le même argument s'applique au chagrin comme à la peine.

Rien non plus n'est vide. Car ce qui est vide n'est rien. Ce qui n'est rien ne peut être.

Il ne se meut pas non plus, car il n'a aucun lieu pour se mou-

1 Ce fragment est cité par Simpl. de Cœlo, p. 557, 16 (R. P. 144). L'insertion du mot « infini » est justifiée par la paraphrase (R. P. 144 a) et

par M. X. G. 974 a H : -TCàv Ik à-iiîtpov ôv <£v> slvai" eî fàp S-jo rj itXsîu) e'ï), Tiépat' àv eïvat TaOta Ttpbç àXXïjXa.

- Je me suis hasardé à insérer ce fragment, quoique le texte n'en soit, en fait, cité nulle part, et qu'il ne se trouve pas dans Diels. Il est représenté dans la paraphrase (R. P. 145 a) et dans M. X. G. 974 a 13 (R. P. 144 a).

LES JEUNES ÉLÉATES 371

voir, mais il est plein. Car s'il y avait n'importe quoi de vide, il irait occuper le vide. Mais, du moment qu'il n'v a pas de vide' il n'a aucun lieu où il puisse se porter.

Et il ne peut être dense ni rare; car il n'est pas possible à ce qui est rare d'être aussi plein que ce qui est dense, mais ce qui est rare est par là même plus vide que ce qui est dense.

Voici de quelle manière nous devons distinguer entre ce qui est plein et ce qui n'est pas plein. Si une chose renferme de l'espace pour quelque chose d'autre et l'accueille en elle, elle n'est pas pleine ; mais si elle ne renferme d'espace pour n'importe quoi et ne l'accueille pas en elle, elle est pleine.

Or il doit de toute nécessité être plein, s'il n'existe pas de vide, et s'il est plein, il ne se meut pas. — R P. 145.

8. Cet argument, donc, est la plus grande preuve qu'il n'y a qu'un seul Un ; mais ce qui suit en constitue encore des preuves. S'il y avait plusieurs Uns, ces plusieurs devraient être de la même espèce que je dis qu'est l'Un. Car s'il v a de la terre et de l'eau, de l'air et du fer, de l'or et du feu, et si une chose est vivante et une autre morte, et si les choses sont noires et blanches et tout ce que les hommes disent qu'elles sont réellement, — s'il en est ainsi et si nous voyons et entendons correctement,' chacune de ces choses doit être telle que nous l'avons décidé d'abord, et elles ne peuvent être changées ou. altérées, mais chacune doit être justement comme elle est. Mais nous disons que nous voyons, entendons et comprenons correctement, et cependant nous croyons que ce qui est chaud devient froid', et ce qui est froid chaud, que ce qui est dur devient tendre et ce qui est tendre dur ; que ce qui est vivant meurt, et que des choses sont nées de ce qui ne vit pas ; et que toutes ces choses se modifient, et que ce qu'elles étaient et ce qu'elles sont maintenant ne se ressemblent d'aucune façon. Nous croyons que le fer, qui est dur, est usé par le contact du doigt \ et pareillement de l'or et de la pierre et de tout ce que nous nous imaginons être fort ; et que la terre et la pierre sont faites d'eau ; de sorte qu'il apparaît que nous ne voyons ni ne connaissons des réalités. Or ces choses ne s'accordent pas l'une avec l'autre. Nous avons dit qu'il y avait beaucoup de choses qui étaient éternelles et avaient leurs forznes et leur force propres, et pourtant nous nous imaginons qu'elles soullrent toutes une altération, et qu'elles deviennent difïérentes de ce que nous voyons chaque fois. Il est donc clair qu'en définitive nous n'avons pas vu correctement, et que nous n'avons pas raison de croire que toutes ces choses sont plusieurs. Elles ne changeraient pas si

1 Je lis ô|ioupéwv avec Bergk. Diels garde le ô^oo p'éwv du ms. ; Zeller p. 613, n. 1) conjecture û-rc' îoù p'éwv.

elles étaient réelles, mais chaque chose serait justement ce que nous la croyions être ; car rien n'est plus fort que la vraie réalité. Mais s'il a changé, ce qui était a péri, et ce qui n'était pas est venu à l'existence. Ainsi donc, s'il y avait plusieurs choses, elles devraient avoir exactement la même nature que l'Un. — R. P. 147.

9. Or, s'il doit exister, il doit de toute nécessité être un ; mais s'il est un, il ne peut pas avoir de corps ; car, s'il avait un corps, il aurait des parties, et ne serait plus un. — R. P. 146'.

10. Si ce qui est réel est divisé, il se meut ; mais s'il se meut, il ne saurait être. — R. P. 144 a-.

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