CLXX. — Opposition a Anaxagore
Le plus remarquable fragment de Mélisses est peut-être le dernier (frg. 8), Il paraît être dirigé contre Anaxagore ; tout au moins le langage employé semble-t-il lui être plus applicable qu'à qui que ce soit d'autre. Anaxagore avait admis (§ 137, fin) que nos perceptions, si loin qu'elles aillent, ne s'accordent pas entièrement avec sa théorie, tout en soutenant que cela n'était imputable qu'à leur faiblesse. Mélissos, tirant avantage de cet aveu, déclare que si nous cessons de voir dans les sens les témoins ultimes de la réalité, nous ne sommes pas en droit de rejeter la théorie éléate. Avec une pénétration admirable, il fait ressortir que si nous devons dire avec Anaxagore que les choses sont une pluralité, nous sommes obligés de dire aussi que chacune d'elles est constituée de la même manière que l'Un des Eléates. En d'autres termes, le seul pluralisme qui se puisse soutenir est la théorie atomique.
Mélissos a été longtemps et induement déprécié en raison des critiques d'Aristote ; mais ces critiques, nous l'avons vu, se basent essentiellement sur une objection quelque peu pédantesque à la fausse conversion qu'on relève dans la première partie de l'argument. Mélissos ne savait rien des règles de la conversion ; .s'il les avait connues, il lui eût été facile de rendre son raisonnement formellement correct sans modifier son système. Sa grandeur consiste en ceci, que non seulement c'est lui qui a réellement fait de l'Éléatisme un système, mais qu'il a su voir, avant que les pluralistes la vissent eux-mêmes, la seule voie suivant laquelle on pouvait élaborer sans contradiction la théorie qui fait des choses une pluralité ^ Il
• Bàumker, op. cit. p. 58, n. 3 : « Que Mélissos fût uu esprit médiocre, c'est une fable convenue. On va la répétant après Aristote, qui était incapable d'apprécier les Eléates en général, et qui comprend spécialement mal Mélissos. »
est significatif que Polybos, le neveu d'Hippocrate, reproche de « mettre sur pied la doctrine de Mélissos » à ces « sophistes » qui enseignaient qu'il y avait une seule substance primordiale \
* Ilepl <pûatoç àv&piuuou, c. 1 ; DV 20 A 6 : àXk' sfJLOtye Soxéouoiv ol TOtoùtoi àv&pu)uoiaÙTOîé(uuToùç ■xaza^akXziv èv Toîotv ôvôjiaai ■z&vXô'iwv aùxâiv ûiiô àouvEOtïjç, Tov §è Meîvîcjoo'j Xôyov ôp&oùv. Les métaphores sont prises de la lutte, et elles étaient courantes à cette date (cf. le xata^âXXovtEç de Protagora^. Platon laisse voir une appréciation de Mélissos plus généreuse que celle d'Aristote. A Théét. 180 e 2 (DV 18 B 8 = 118, 4), il mentionne les Eléates comme BléXiouoî te xal Happ-eviSat, et à 183 e 4 (DV 18 A 5), il s'excuse presque de donner la prééminence à Parménide.