CLXXI. — Leucippe et Démocrite
Nous avons vu (§§ 31, 122) que l'école deMilet ne prit pas fin avec Anaximène, et c'est un fait frappant que l'homme qui fit la réponse la plus complète à la question posée pour la première fois par Thaïes fut unMilésien^ Il est vrai que l'existence même de Leucippe a été mise en question. Epicure dit qu'il n'y eut jamais un philosophe de ce nom, et la même opinion a été soutenue à une époque tout à fait récente ". D'autre part, Aristote et Théophraste font certainement de lui l'auteur de la théorie atomique, et il semble encore possible de montrer qu'ils avaient raison.
1 Théophraste disait que Leucippe était Eléate ou Milésien(R. P. 185; DV 54 A 8), tandis que Diogène (IX, 30) le dit Eléate ou, selon quelquesuns, Abdéritain. Ces indications constituent un parallèle exact aux divergences déjà notées sur les cités natales des Pj'thagoriciens (ch. VII, p. 325, n. 5). Diogène ajoute que, selon d'autres, Leucippe était Mélien, ce qui est une confusion fréquente. x\étius (I, 7, 1) fait de Diagoras de Mélos un Milésien (cf. Dox. p. 14). Démocrite était appelé Milésien par quelques-uns (Diog. IX, 34; R. P. 186) pour la même raison que Leucippe est appelé Eléate. On peut aussi, à ce propos, rappeler le doute sur la question de savoir si Hérodote se disait lui-même Halicarnassien ou Thurien.
- Diog. X, 13 (R. P. 185 b). Cette opinion a été reprise par E. Rohde. Sur la littérature de cette controverse, voir R. P. 185 b. La réfutation de Rohde par Diels a convaincu les juges les plus compétents. La tentative de Brieger, de rouvrir ce procès (Hennés, XXXVI, p. 166 sq.) est dépourvue de conviction et ne convainc pas du tout. Comme on le verra, cependant, je suis d'accord avec lui sur ce point important que l'Atomisme est postérieur aux systèmes d'Empédocle et d'Anaxagore.
Incidemment, nous verrons comment des écrivains postérieurs en vinrent à l'ignorer, et rendirent ainsi possible la boutade d'Epicure.
La question est intimement liée à celle de la date de Démocrite, qui disait qu'il était un jeune homme quand Anaxagore était un vieillard. Il est peu probable, d'après cette indication, qu'il ait fondé son école à Abdère avant l'année 420, où Apollodore place son akmè K Or Théophraste constatait que Diogène d'Apollonie avait emprunté quelques-unes de ses opinions à Anaxagore et quelques-unes à Leucippe, ce qui ne peut signifier qu'une chose, à savoir qu'il y avait dans l'œuvre de celui-ci des traces de la théorie atomique ". De plus, Diogène d'Apollonie est parodié dans les Nuées d'Aristophane, qui furent jouées en 423, et il résulte de là que l'œuvre de Leucippe doit avoir été connue bien avant cette date. Ce que cette œuvre était, Théophraste nous le dit aussi. C'était le Grand Diakosmos, ordinairement attribué à Démocrite ^ Cela signifie en outre que ce que l'on connaissait plus tard sous le nom d'œuvres de Démocrite, c'étaient en réalité les écrits de l'école d'Abdère,
> Diog. IX. 41 (K. P. 187). (lomme le fait ressortir Diels, cette indication porte à croire qu'Anaxagore était mort lorsque Démocrite écrivait. C'est probablement aussi le motif pour lequel Apollodore fixa l'akmè de Démocrite juste quarante ans après celle d'Anaxagore (Jacoby, p. 290). Nous ne pouvons pas tirer grand'chose de cette autre indication de Démocrite, d'après laquelle il écrivit le Mixpoç Siâxoofioî 750 ans après la chute de Troie : car nous ne pouvons savoir exactement de quelle ère il faisait usage (Jacoby, p. 292).
2 Theophr. ap. Simpl. Phys. p. 25, 1 (R. P. 206 a ; DV 51 A 5).
' Ceci a été soutenu par Thrasyle dans la liste des tétralogies où il avait rangé les (ouvres de Démocrite, comme il rangea celles de Platon. Il indique comme suit le contenu des tétralogies : (1) Méyaç hiâ- •/.oofjLoç (3v oî uept ©socppaatov Aeuwimo'j cpaatv eivat); (2) Mwpo; âtâzoopLoc ; (3) Koap-OYpacptT) ; (4) Ilspl tùiv itXavrjxiuv. Les deux 8i(ixoap.oi ne furent sans doute distingués l'uû de l'autre que lorsqu'ils furent englobés dans le même corpus. Une citation soi-disant du Uspl voù de Leucippe;|^a été conservée dans Stob. I, 160. La plirase : sv toîç AeuxîixTtou xaXou|jiévoiç XÔYOtc dans M. X. G. 980 a 8 paraît se référer à Arist. de Gen. Corr. 325 a 24 (DV .54 A 7) : AEÛxiTCTtoç S'éj^siv oJi^S^t) X^youç x. t. X. et ne prouve quoi «(ue ce soit en aucun cas. Cf. chap. II, p. 140, n. 1.
et que ceux-ci comprenaient, comme cela était naturel, les œuvres de son fondateur. Elles formaient, en fait, un corpus comparable à celui qui nous est parvenu sous le nom d'Hippocrate, et il n'était pas plus possible de distinguer les auteurs des différents traités dans un cas que dans l'autre. Pour toutes ces raisons, nous ne devons pas hésiter à croire qu'Aristote et Théophraste étaient mieux informés sur ce point que les écrivains postérieurs, qui regardaient naturellement la masse comme étant tout entière l'œuvre de Démocrite.
Théophraste trouva Leucippe qualifié d'Eléate dans quelques-unes de ses autorités, ce qui, si nous pouvons nous fier aux analogies, signifie qu'il s'était établi à Elée ^ Il est possible que ce départ pour l'ouest ait été en rapport avec la révolution de Milet en 45049 avant J.-C.^ En tous cas, Théophraste dit clairement que Leucippe avait été membre de l'école de Parménide, et la façon dont il s'exprime donne à penser que le fondateur de cette école était encore à sa tête^ Il peut fort bien l'avoir été en effet, si nous acceptons la chronologie de Platon *. Théophraste paraît avoir dit aussi que Leucippe « entendit » Zenon, ce qui est très croyable. Nous verrons dans tous les cas que l'influence de Zenon sur sa pensée est indéniable - .
1 Voir plus haut, p. 379, n. 1.
2 Les aristocrates avaient massacré les démocrates, et ils furent renversés à leur tour par les Athéniens. Cf. [Xen.] 'A&. tîoX. 3, 11. La date est fixée par C. /. A. I, 22 a.
3 Theophr. ap. Simpl. Phys. p. 28, 4 (R. P. 185; DV 54 A 8). Notez la différence de cas dans xoivcuvinoaî napuevI^Tj ttIç (piXoao^îa; et xo'.vujv^aaç T^ç 'AvaÇtu.Évoj; cpiÀo3oa>îaç, expression employée par Théophraste en parlant d'Anaxagore (p. 290, n. 1). Le datif parait impliquer des relations personnelles. 11 est tout à fait inadmissible de traduire : était familier avec la doctrine de Parménide, comme le fait Gomperz, Penseurs de la Grèce, l, p. 362.
* Voir § 84.
5 Cf. Diog. IX, 30 : ouTOç ^xouoe Z^vtuvo; (R. P. 185 b), et Hipp. Réf. l, 12, 1 (DV 54 A 10): Aîuxntuoc... Z^vcovo; sTaîpoç. Diels supposait que le nom de Zenon avait disparu de l'extrait de Théophraste conservé par Simplicius (Dox. 483 a 11 ; DV 54 A 8).
Les relations de Leucippe avec Empédocle et Anaxagore sont plus difficiles à déterminer. On voit aujourd'hui une preuve de la réalité historique de Leucippe en l'existence de traces d'atomisme dans les systèmes de ces philosophes ; mais cette réalité est assez bien établie sans cette supposition qui, d'ailleurs, entraîne de sérieuses difficultés ; elle nous force notamment à tenir Empédocle et Anaxagore pour de simples éclectiques, comme Diogène d'Apollonie*. Le plus fort argument en faveur de l'opinion que Leucippe influença Empédocle est celui qu'on tire de la doctrine des « pores » ; mais nous avons vu que cette doctrine remontait à Alcméon, et il est par conséquent plus probable que ce fut Leucippe qui la dériva d'Empédocle ". Nous avons vu aussi que Zenon écrivit probablement contre Empédocle, et nous savons qu'il influença Leucippe '. Il n'est pas probable du tout non plus qu'Auaxagore sût quoi que ce soit de la théorie de Leucippe. Il est vrai qu'il niait l'existence du vide ; mais il n'en résulte pas qu'un penseur quelconque eût déjà soutenu cette doctrine dans le sens atomiste. Les premiers Pj^tliagoriciens avaient aussi parlé d'un vide, bien qu'ils l'eussent confondu avec l'air atmosphérique ; et les expériences d'Anaxagore avec la clepsydre et les outres gonflées n'avaient de pointe que si elles étaient dirigées
1 Ce point est important, bien que l'argument ait perdu de sa force par la valeur excessive que lui a attribuée Brieger dans l'Hermès, XXXVI, p. 183. Il prétend qu'une réaction comme celle de l'Anaxagoréisme après la découverte du sj'stème atomique serait chose sans exemple dans l'histoire de la philosophie grecque. Diogène d'Apollonie prouve le contraire. Le nœud de la question est qu'EmpédocIe et Anaxagore étaient des hommes de trempe différente. Pour autant qu'il s'agit d'Empédocle, Gomperz expose le cas correctement {Penseurs de la Grèce, I, p. 252, note).
2 Voir plus haut, chap. V, p. 226, n. 4; et Brieger dans l'Hermès, XXXVI, p. 171.
3 Diels soutenait (autrefois du moins) ces deux points. Voir plus haut, p. 357, n. 4, et p. 331, n. 5. Si, comme cela est probable (| 158), Zenon écrivit son livre entre 470 et 460 av. J.-C, Leucippe ne peut guère avoir écrit le sien avant 450, et même s'il l'avait écrit à cette date, c'était trop tard pour influencer Empédocle. Et il se peut fort bien qu'il l'ait écrit plus tard.
contre la théorie pythagoricienne ^ S'il s'était réellement proposé de réfuter Leucippe, il aurait dû recourir à des arguments d'une tout autre nature.