CLXXIII. — Leucippe et les Eléates
On observera que Théophraste, tout en notant l'affiliation de Leucippe à l'école d'Elée, fait ressortir que sa théorie est, prima facie-, exactement contraire à celle que sou-
» Voir plus haut, chap. VI, ,5- 131 et chap. VII, § 145.
- Les mots w; ùoxsl n'impliquent pas l'assentiment à l'opinion introduite par eux; ils s'emploient, en fait, dans la grande majorité des cas, par rapport à des manières de voir que l'écrivain n'accepte pas. La traduction par « à ce qu'il me semble)» dans Gomperz, Penseurs de la Grèce I, p. 362, est donc bien faite pour induire en erreur, et rien ne saurait justifier l'affirmation de Brieger (Hermès XXXVI, p. 165) que Théophraste ne partageait pas l'opinion qu'Aristote exprime dans le
tenait Parménide. Quelques historiens ont pris prétexte de cette déclaration pour nier tout à fait l'éléatisrae de Leucippe ; en réalité, leur négation est basée sur l'idée que le système de Parménide était « métaphysique », et sur une grande répugnance à admettre qu'une hypothèse aussi scientifique que la théorie atomique ait pu avoir une origine « métaphysique ». En définitive, elle découle d'un préjugé, et nous ne devons pas supposer que Théophraste lui-même considérât les deux théories comme si éloignées l'une de l'autre qu'elles le paraissent ^ Comme c'est là réellement le point le plus important dans l'histoire de la philosophie grecque primitive, et comme il donne, si on le comprend bien, la clef de tout le développement de la pensée à cette époque, il vaut la peine de transcrire un passage d'Aristote ^ qui explique la connexion historique d'une manière qui ne laisse rien à désirer.
Leucippe et Démocrite ont décidé de toutes ctio.ses pratiquement par la même méthode et d'après la même théorie, prenant comme point de départ ce qui par nature vient en premier lieu. Quelques-uns des anciens avaient soutenu que le réel doit nécessairement être un et immuable ; car, disaient-ils, l'espace vide n'est pas réel, et le mouvement serait impossible sans espace vide séparé de la matière ; de plus, la réalité ne pourrait pas non plus être multiple, s'il n'y avait rien pour séparer les choses. Et cela ne fait pas de différence de soutenir que le Tout n'est pas continu, mais discret, avec des parties en contact (opinion pythagoricienne), au lieu d'affirmer que la réalité est multiple, non une, et qu'il y a un espace vide. Car,
passage que nous allons citer. Nous éviterions bien des erreurs si nous prenions l'habitude de traduire Soxîî par « on croit » au lieu de « il semble ».
' Ce préjugé se fait sentir d'un bout à l'autre des Penseurs de la Grèce de Gomperz, et porte une sérieuse atteinte à la valeur de cette œuvre fascinante, quoique un peu aventureuse. Il est amusant de noter que, partant du même point de vue, Brieger voit des préventions théologiques dans l'habitude que l'on a de faire d'Anaxagore le dernier des Présocratiques (Hermès XXXVI, p. 185) Je regrette de ne pouvoir me déclarer d'accord ni avec l'un ni avec l'autre, mais l'âpreté avec laquelle chacun a soutenu son point de vue prouve l'importance fondamentale des questions soulevées par les premiers philosophes grecs.
3 Arist. de Gen. Corr. A. 8. 324 b 35 (R. P. 193; DV 54 A 7).
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s'il est divisible à chaque point, il n'y a pas d'Un et par conséquent pas de multiple, et le Tout est vide (Zenon) ; tandis que, si nous disons qu'il est divisible en un point et non en un autre, cela a l'air d'une fiction arbitraire ; car jusqu'à quel point et pour quelle raison une partie du Tout sera-t-elle en cet état et pleine, tandis que le reste sera discret? Et, pour les mêmes raisons, ils disent encore qu'il ne peut pas y avoir de mouvement. En conséquence de ces arguments, donc, allant au delà de la perception et la dédaignant dans la pensée que nous devons nous en tenir au raisonnement, ils disent que le Tout est un et immuable (Parménide). et quelques-uns d'entre eux qu'il est infini (Melissosj, car n'importe quelle limite serait bornée par l'espace vide. Ceci, donc, est l'opinion qu'ils exprimaient sur la vérité, et telles sont les raisons qui les conduisaient à penser ainsi. Or, pour autant que les arguments valent, cette conclusion semble suivre; mais, si nous en appelons aux faits, soutenir pareille opinion paraît folie. Il n'est pas un fou hors de sens à ce point que le feu et la glace lui semblent n'être qu'une même chose ; entre les choses seulement qui sont correctes et les choses qui paraissent correctes par habitude, la folie fait que certaines gens ne voient pas de différence.
Leucippe, cependant, pensait qu'il avait une théorie en harmonie avec la perception sensible, et ne supprimait ni la naissance, ni la destruction, ni le mouvement, ni la multiplicité des choses. Il faisait cette concession à l'expérience, tandis qu'il concédait, d'autre part, à ceux qui imaginèrent l'Un que le mouvement était impossible sans le vide, que le vide n'était pas réel, et que rien de ce qui était réel n'était irréel. « Car, disaitil, ce qui est réel strictement parlant est un absolu plénum, mais le plénum n'est pas un. Au contraire, il y en a un nombre infini, et ils sont invisibles grâce à la petitesse de leurs dimensions. Ils se meuvent dans le vide (car il y a un vide) ; et par leur réunion, ils produisent la naissance, par leur séparation, la destruction. »
II est vrai que Zenon et Mélissos ne sont pas nommés dans ce passage, mais l'allusion à leur théorie est évidente. L'argument de Zenon contre les Pythagoriciens est clairement donné ; et Mélissos était le seul Eléate qui tînt la réalité pour infinie, point qui est directement mentionné. Nous sommes donc justifiés par le langage d'Aristote à expliquer comme suit la genèse de l'Atomisme et son rapport avec TEléatisme. Zenon avait montré que tous les systèmes pluralistes jusqu'alors connus, et spécialement le
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Pythagorisme, étaient incapables de résister aux arguments qu'il tirait de l'infinie divisibilité. Mélissos avait usé du même argument contre Anaxagore, et avait ajouté, par voie de réduction à l'absurde, que s'il y avait plusieurs choses, chacune d'elles devait être telle que lesEléates soutenaient qu'était l'Un. A cela, Leucippe répond : « Pourquoi pas? » Il admettait la force des arguments de Zenon en mettant une limite à la divisibilité, et à chacun des atomes auxquels il arrivait ainsi, il attribuait tous les prédicats de l'Un éléate ; car Parménide avait montré que si cela est, cela doit avoir ces prédicats d'une manière ou de l'autre. La même opinion est impliquée dans un passage de la Physique d'Aristote^ « Quelques-uns, nous dit-on, se pliaient aux deux arguments, au premier, l'argument que toutes choses sont une, si le mot est est employé dans un sens seulement (Parménide), en affirmant la réalité de ce qui n'est pas; au second, celui qui est basé sur la dichotomie (Zenon) en introduisant des grandeurs indivisibles.» Finalement, c'est seulement en envisageant la question de cette manière que nous pouvons attacher un sens à une autre déclaration d'Aristote, selon laquelle Leucippe et Démocrite, aussi bien que les Pythagoriciens, faisaient virtuellement naître toutes choses des nombres*. Leucippe, en fait, donnait aux monades pythagoriciennes le caractère de l'Un parménidien.