‹ L'aurore de la philosophie grecqueChapitre 212 sur 240 · CLXXVI. — CoSxMOlogie · texte numérisé non relu

CLXXVI. — CoSxMOlogie

Il pourrait sembler que c'est une tâche désespérée que de dégager la cosmologie de Leucippe de celle de Démocrite, avec laquelle elle est généralement identifiée ; mais ce fait même nous fournit un point d'appui d'une valeur inappréciable. Pour autant que nous le savons, personne

» Arist. Met. A, 4. 985 b 4 (R. P. 192; DV 54 A 6). Cf. Mélissos, frg. 7 vers la fin.

n'était à même, après Théophraste, de distinguer les doctrines des deux hommes, et il en résulte que toutes les indications précises que l'on trouve dans les écrivains postérieurs sur Leucippe doivent, en définitive, lui être rapportées. Si nous nous basons sur ce principe, il nous sera possible de donner un exposé satisfaisant du système, et nous rencontrerons même quelques opinions particulières à Leucippe, et qui ne furent pas adoptées par Démocrite^

Nous partirons de la plus complète des deux doxographies que l'on trouve dans Diogène, doxographie qui provient d'un abrégé de Théophraste". En voici la traduction :

Il dit que le Tout est infini, et qu'il est en partie plein, en partie vide. Ces parties (le plein et le vide) sont, dit-il, les éléments. D'eux naissent et en eux se résolvent des mondes innombrables. Les mondes se font de la manière suivante. Un grand nombre de corps présentant toutes sortes de figures voltigent, par suite de leu r« séparation de l'infini », dans un w vide immense », et, réunis ensemble, produisent un seul tourbillon. Dans ce tourbillon, quand ils entrèrent en collision les uns avec les autres, et furent mus en cercle de toutes les manières possibles, ceux qui étaient pareils se séparèrent des autres et se réunirent à leurs pareils. Mais comme ils n'étaient plus en état de se mouvoir en équilibre à cause de leur multitude, les plus fins d'entre eux passèrent dans le^ vide extérieur comme à travers un crible ; les autres restèrent réunis, et s'entrelaçant les uns avec les autres, ils tendirent ensemble vers le bas et formèrent une première construction sphérique. Celle-ci était analogue, quant à sa substance, à une membrane ou à une peau contenant en elle-même toutes les espèces de corps. Et comme ces corps étaient mus circulairement en tourbillon, la membrane enveloppante s'amincit par suite de la résistance du centre, parce que les corps contigus continuaient à confluer à cause du contact avec le tourbillon. Et de cette manière naquit la terre, du fait que les choses qui avaient été portées vers le

1 Cf. Zeller, Zu Leukippus {Arch. XV, p. 138).

- Diog. IX, 31 sq. (R. P. 197, 197 c). Ce passage traite expressément de Leucippe, et non de Démocrite ou de « Leucippe et Démocrite ». Sur la distinction entre les doxographies « sommaire » et « détaillée » qui se trouvent dans Diogène, voir Appendice | 15.

centre y restèrent. En outre, la membrane enveloppante fut accrue par la séparation ultérieure de corps venus de l'extérieur, et comme elle était elle-même entraînée en un tourbillon, elle prit possession de toutes les choses avec lesquelles elle était entrée en contact. Quelques-unes de celles-ci s'étant entrelacées, produisirent une construction qui, au premier abord, était humide et vaseuse ; mais quand elles eurent été séchées et qu'elles se mirent à tourner avec le tourbillon qui entraînait l'ensemble, elles s'enflammèrent et produisirent la substance des corps célestes. Le cercle du soleil est le plus extérieur, celui de la lune est le plus rapproché de la terre, et ceux des autres [astres] sont entre les deux. Et tous les corps célestes sont enflammés à cause de la rapidité de leur mouvement, tandis que le soleil est aussi enflammé par les étoiles. Mais la lune ne reçoit qu'une petite portion de feu. Le soleil et la lune sont éclipsés... (Et l'obliquité du zodiaque est produite) par le fait que la terre est inclinée vers le sud ; et ses parties septentrionales ont constamment de la neige et sont froides et gelées. Et le soleil est éclipsé rarement, et la lune continuellement, parce que leurs cercles sont inégaux. Et de même qu'il y a des naissances du monde, il y a des croissances et des disparitions en vertu d'une certaine nécessité, sur la nature de laquelle il ne donne aucune explication claire.

Comme ce passage vient, en substance, de Théopbraste, on doit y voir un exposé fidèle de la cosmologie de Leucippe, et il est d'ailleurs confirmé d'une manière intéressante par certains extraits épicuriens de Grand Diakosmos^. Toutefois ces derniers doUnent, comme il est naturel, un tour nettement épicurien à quelques-unes des doctrines, et ne doivent, par conséquent, être utilisés qu'avec précaution.

CLXXVn. — Rapports avec la cosmologie

ionienne.

L'impression générale que Ton retire de la cosmologie de Leucippe, c'est qu'il ignorait le grand progrès dû aux derniers Pythagoriciens dans la conception générale du

1 Ces extraits se trouvent dans Aét. I, 4 (Dox. p. 289; DV 54 A 24; Usener, Epicurea, frg. 308). Epicure lui-même, dans sa seconde épître (Diog. X, 88; Usener, p. 37, 7) cite la phrase aTtOTOjXTjv ly^o^aa àitô re» àitetpou.

monde, et qu'il n'en avait peut-être jamais entendu parler. Il est aussi réactionnaire dans le détail de sa cosmologie qu'il était hardi dans sa théorie physique générale. Il semble, à le lire, qu'on lise une fois de plus les spéculations d'Anaximène ou même d'Anaximandre, quoiqu'on y rencontre aussi des traces d'Empédocle et d'Anaxagore. L'explication n'est pas difficile à trouver. Leucippe ne pouvait apprendre une cosmologie de ses maîtres éléates, et pour réussir à en construire une sans abandonner la conception parménidienne de la réalité, il se vit contraint de revenir en arrière jusqu'aux systèmes plus anciens de l'Ionie. Le résultat fut malheureux. L'astronomie de Démocrite, pour autant que nous la connaissons, présentait, elle aussi, ce caractère enfantin. Car il n'y a pas de raison de douter de ce que nous dit Sénèque, à savoir que l'Abdéritain ne se hasardait pas à dire combien il y avait de planètes^.

C'est là, à mon sens, ce qui rend plausible l'opinion de Gomperz, que l'Atomisme était « le fruit mûr tombé de l'arbre cultivé par les anciens philosophes naturalistes de rionie ». La cosmologie détaillée était certainement un fruit de cette nature, et peut-être était-il d'une maturité trop avancée ; mais la théorie atomique proprement dite, dans laquelle se révèle la réelle grandeur de Leucippe, était entièrement éléate dans son origine. Néanmoins ce ne sera pas perdre notre peine que d'examiner aussi la cosmologie, car cet examen nous permettra, mieux que toute autre chose, de faire voir la vraie nature de l'évolution historique dont elle a été l'aboutissement,

CLXXVIII. — Le mouvement éternel.

Leucippe représentait les atomes comme ayant toujours été en mouvement. Aristote exprime cela à sa manière. « Les Atomistes, dit-il, ne se sont « pas donné la peine »

' Sénèque, Quœsl. Nat. VII, 3 (DV 55 A 92). - Gomperz. Penseurs de la Grèce, I, p. 341.

d'expliquer l'origine du mouvement, et ils n'ont pas dit de quelle nature il était. En d'autres termes, ils n'ont pas décidé s'il y avait un « mouvement naturel », ou un mouvement imprimé aux atomes « contrairement à leur nature^». Le Stagirite allait même jusqu'à dire qu'ils en faisaient quelque chose de « spontané », remarque qui a donné lieu à l'opinion erronée que, selon eux, il était dû au hasard ^. Aristote ne dit pas cela cependant ; mais seulement que les Atomistes n'expliquaient le mouvement des atomes d'aucune des manières par lesquelles il expliquait lui-même le mouvement des éléments. Ils ne leur attribuaient ni un mouvement naturel analogue au mouvement circulaire des cieux et au mouvement rectiligne des quatre éléments dans la région sublunaire, et ils ne leur donnaient pas non plus un mouvement forcé, contraire à leur nature propre, comme le mouvement de bas en haut qui peut être imprimé aux éléments lourds et le mouvement de haut en bas qui peut être imprimé aux légers. Le seul fragment de Leucippe qui ait survécu est une négation expresse du hasard. « Rien n'arrive pour rien, disait-il, mais chaque chose arrive pour une cause et par nécessité » \

Si nous représentons la chose historiquement, tout cela signifie que Leucippe ne jugeait pas nécessaire, comme Empédocle et Anaxagore, de supposer une force qui donne naissance au mouvement. Il n'avait pas besoin de l'Amour et de la Haine, ou du Nous, et la raison en est claire. Quoique Empédocle et Anaxagore eussent essayé d'expliquer la multiplicité et le mouvement, ils n'avaient pas

1 Ârist. Phijs. e, 1. 252 a 32 (R. P. 195 a, DV 55 A 56); de Cœlo T, 2. 300 6 8 (R. P. 195; DV 54 A 16); Met. A, 4. 985 b 19 (R. P. ibid.; DV 54 A 6).

2 Arist. Phijs. B, 4. 196 a 24 (R. P. 195 d; DV 55 A 69). Cicéron, de Nat. D. I, 24, 66 (R. P. ibid. DV 54 A 11). Ce dernier passage est la source de l'expression « concours fortuit » (concurrerc = cjvcpl^eiv).

•' Aét. I, 25, 4 (Dox. p. 321 ; DV 54 B 2) : AîuxtTruoî iiâvra xa.z' àviyxrjv, TTjv 8'aÙTÎjv ÛTtâp^siv £Î[J.ap[j.évT]v. Xéyei yàp èv xcô Ilepl voû"'Où§èv^p^tJia {tixTjv f'ifyfzai, otXXà Ttâvxa tr. Àoyou te xal ûit à'^âfxr^ç.

brisé aussi radicalement que Leucippe avec l'Un parménidien. Tous deux partaient d'un état de la matière où les « racines » ou « semences » étaient mélangées de façon à être « toutes ensemble », et il leur fallait par conséquent quelque chose pour rompre cette unité. Leucippe, qui partait, pour ainsi dire, d'un nombre infini d' « Uns » parménidiens, n'avait besoin d'aucun agent extérieur pour les séparer. Ce qu'il avait à faire était justement le contraire. Il avait à fournir une explication de leur réunion, et rien ne pouvait l'empêcher de retourner à la vieille et naturelle idée que le mouvement ne nécessite aucune explication du tout^

Voilà donc ce qui paraît résulter des remarques critiques d'Aristote et de la nature du cas ; mais on observera que cela ne s'accorde pas avec l'opinion de Zeller, d'après lequel le mouvement primordial des atomes est une chute à travers l'espace infini, comme dans le système d'Epicure. Cette opinion dépend évidemment d'une autre, à savoir que les atomes sont doués de pesanteur, et que la pesanteur est la tendance des corps à tomber, de sorte que nous avons maintenant à examiner si, et dans quel sens, la pesanteur est une propriété des atomes.

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