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CLXXIX. — La pesanteur des atomes

C'est une chose bien connue que, pour Epicure, les atomes étaient naturellement pesants, et qu'en conséquence ils tombaient continuellement dans le vide infini. Toutefois, si l'on en croit la tradition de l'école, la « pesanteur naturelle » des atomes fut une adjonction faite par Epicure lui-même au système atomique primitif. Démocrite, nous dit-on, assignait aux atomes deux propriétés, la grandeur et la forme, auxquelles Epicure en ajouta une ti'oisième, la pesanteur ^ D'autre part, Aristote dit expres-

1 Introd. ,^ VIII.

- Aét. I, 3, 18 (DV 55 A 47, parlant d'Epicure): ou{A.8ePT]xévai. 3è TO?i

sèment quelque part que, selon Démocrite, les atomes étaient plus pesants « en proportion de leur excès », ce qui semble devoir être expliqué par une indication de Théophraste, à teneur de laquelle Démocrite faisait dépendre le poids de la grandeur ^ On observera que, même dans cette alternative, la pesanteur n'est pas représentée comme une propriété primordiale des atomes au même titre que la grandeur.

Il est impossible de résoudre cette apparente contradiction sans retracer brièvement l'histoire des idées grecques sur la pesanteur. Il est clair que la légèreté et la pesanteur sont, parmi les propriétés primordiales des corps, les premières à devoir clairement être reconnues comme telles. La nécessité de soulever des fardeaux doit avoir très vite amené les hommes à les distinguer, quoique, sans doute, sous une forme primitive et plus ou moins animique. Pesanteur et légèreté doivent avoir été tenues pour des choses contenues dans les corps. Et c'est un trait remarquable de la philosophie grecque primitive que, dès l'abord, elle ait été capable de se libérer de cette idée. Elle n'a jamais parlé de la pesanteur comme d'une «chose», au contraire de ce qui arrive, par exemple, pour la chaleur

cù)[iooi Tpta xaùTO, o^fTjfia, {jLÉye&oç, ^ctpoç. ATjfiQxptToç p-èv "(àp eXeye hûo, ué'j'eS'oç T£ xal a^^ma, 6 hh 'Eiiîzo'jpo; toutoic xat tpiTov ^âpoç Tcpooé&Tjxev." àvctY^T) yâp, ifTjoî, xivEîa&at xà aw^ata. x-q xoO |3dipouç TÛ-n-^ff ind (« car autrement») où xtvï]8i^a£xat; ibid. 12, 6. A7]|jL6xpixoç xà npwxâ (ff]ai ciûaaxa, xaûxa S T^v xà vaatâ, pâpoç [j.£v où/, sysiv, xtvEîa9-ai 8è xax' àXXTjXoxuTUÎav èv x(ù àueipo). Cic. de Fato 20 : « vim motus liabebant (atomi) a Democrito impulsionis quam plagam ille appellat, a te, Epicure, gravitatis et ponderis. » Ces passages représentent la tradition de l'école épicurienne, qui se serait difficilement risquée à travestir Démocrite sur un point aussi important. Ses œuvres étaient encore accessibles. Il est confirmé par la tradition académique (de Fin. I, 17), que Démocrite enseignait que les atomes se mouvaient « in infinito inani, in quo nihil nec summum nec infimum nec médium nec extremum sit. » Cette doctrine, nous diton, fut «dépravée » par Epicure.

1 Arist, de Gen. Corr. 326 a 9 (DV r)5 A 60) : xaîxot Papùxspôv ye xaxà t{jv ûuepo)(Yjv (prjatv eivat Ai(][JLÔxpixoç exaoxov xûv àStatpéxujv. Je ne puis croire que cela signifie autre chose que ce que dit Théophraste dans son fragment sur la sensation, | 61 (R. P. 199 ; DV 55 A 135) : ^apù [j.£v oùv x«î •/.oùqïov xû) pey£&£i StatpEî Arjpio/.ptxo;.

et le froid; et, pour autant que nous pouvons nous en rendre compte, aucun des penseurs que nous avons étudiés jusqu'ici n'a jugé nécessaire d'en donner une explication quelconque, ni même d'en dire n'importe quoi ^ Les mouvements et les résistances que la théorie populaire attribue à la pesanteur sont tous expliqués de quelque autre manière. Aristote déclare expressément qu'aucun de ses prédécesseurs n'avait rien dit de la pesanteur et de la légèreté absolues, et qu'ils n'avaient traité que de ce qui est relativement léger et pesant ^

Cette manière d'envisager les notions populaires de pesanteur et de légèreté est évidemment formulée pour la première fois dans le Timée de Platon \ Il n'y a, y lisonsnous, aucune chose dans le monde telle que « haut » ou « bas ». Le milieu du monde n'est pas « bas », mais «juste au milieu», et il n'y a aucune raison pour qu'un point quelconque de la circonférence soit dit être « au-dessus » ou «au-dessous» d'un autre. C'est, en réalité, la tendance des corps vers leurs semblables qui fait que nous qualifions de pesant un corps qui tombe, et le lieu où il tombe de «bas». D'ans ce passage, Platon exprime réellement l'opinion que professaient plus ou moins consciemment ses prédécesseurs, et qui ne fut mise en question qu'à l'époque d'Aristote *. Pour des raisons qui ne nous concer-

» Dans Aet. I, 12, où sont donnés les placita relatifs au lourd et a* léger, il n'est cité aucun philosophe antérieur à Platon. Parménide (frg. 8, 59) parle de l'élément sombre comme Èa^pi&sî. Je ne crois pas qu'il y ait, dans les fragments des philosophes primitifs, aucuu autre passage où soit seulement mentionnée la pesanteur.

- Arist. de Cœlo A, 1. 308 a 9 : -rcîpi uèv ouv tûjv à-iûXOic >.£-jcop.Évwv (^apéwv ■/a'î xoû^uBv) oùSsv î'pTjtai — ocpà tûv •jipô'cspov.

' Platon, Tim. 61 c 3 sq.

* Zeller dit (p. 876) que personne, dans l'Antiquité, n'a jamais compris par pesanteur autre chose que la propriété en vertu de laquelle les corps se meuvent de haut en bas, si ce n'est que dans les systèmes qui représentent toutes les formes de la matière comme contenues dans une sphère, le « haut » est identifié avec la circonférence et le « bas » avec le centre. Tout ce que je puis dire, à cet égard, c'est qu'aucune théorie pareille de la pesanteur ne se trouve dans les fragments des

nent pas ici, il identifia définitivement la circonférence des cieux avec le « haut » et le centre du monde avec le « bas » et dota les quatre éléments de pesanteur et de légèreté naturelles, afin qu'ils pussent accomplir entre eux leurs mouvements rectilignes. Comme, cependant, Aristote croyait qu'il n'y avait qu'un monde, et comme il n'attribuait pas la pesanteur aux cieux proprement dits, l'efTet de ©ette théorie réactionnaire sur son système cosmique ne fut pas grand ; ce ne fut que lorsqu'Epicure essaya de la combiner avec le vide infini que son vrai caractère se manifesta. Il me semble que le cauchemar de l'Atomisme épicurien ne peut s'expliquer qu'en admettant qu'une doctrine aristotélicienne fut adaptée de force à une théorie qui l'excluait en réalité K II est totalement diftérent de tout ce que nous rencontrons dans les temps primitifs.

Ce bref coup d'œil historique fait immédiatement reconnaître que c'est dans le tourbillon seul que les atomes acquièrent pesanteur et légèreté ^ lesquelles ne sont après tout que les noms populaires de faits dont l'analyse peut être poussée plus loin. Leucippe soutenait, nous dit-on, qu'un des effets du tourbillon fut de rapprocher les atomes semblables de leurs semblables ^ Il nous semble voir,

philosophes primitifs, et ne leur est attribuée où que ce soit : hifu mieux : Platon dit expressément le contraire.

1 Les critiques aristotéliciennes qui peuvent avoir influencé Epicare sont du genre de celles que nous trouvons dans de Cœlo A, 7. 275 b 29 sq. (DV 54 A 19). Aristote 3' soutient que, du moment que Leucippe et Démocrite attribuaient aux atomes une (pâatç iinique, ils étaient forcés de les doter d'un mouvement unique aussi. C'est justement ce que fit Epicure, mais l'argument d'Aristote implique que Leucippe et Démocrite ne le firent pas. Quoiqu'il attribuât la pesanteur aux atomes, Epicure ne pouvait pas admettre l'opinion d'Aristote, que certains corps sont naturellement légers. L'apparence de la légèreté est due à Vlx^'kiiii';, ou pression exercée sur les plus petits atomes par les plus grands.

2 En traitant d'Empédocle, Aristote fait expressément cette distinction. Cf. de Cœlo, B, 13 et spécialement 295 a 32 sq., où il fait ressortir qu'Empédocle ne rend compte ni de la pesanteur des corps sur la terre (oÙy^p ^ Y£ SîvT] TzXri<3iâ^ti itpoç T^jjLâç), ni de la légèreté des coi'ps avant la naissance du tourbillon (icplv Yevéo&at rîjv SÎvtjv).

» Diog. loc. cit. (p. 389).

dans cette manière de parler, l'influence d'Empédocle, quoique la « similitude» soit d'une autre nature. Ce sont les atomes les plus petits qui sont projetés vers la circonférence, tandis que les plus gros tendent vers le centre. Nous pouvons exprimer cela en disant que les plus gros sont lourds et les plus petits légers, et cela rend amplement compte de tout ce que disent Aristote et Théophraste, car il n'existe aucun passage dans lequel les atomes soient nettement qualifiés de lourds ou de légers en dehors du tourbillon ^

Il y a une confirmation frappante de l'opinion que nous venons d'exprimer dans la cosmologie atomiste citée plus haut ^. On y lit que la séparation des atomes les plus grands d'avec les plus petits fut due au fait qu'ils « n'étaient plus capables de se mouvoir en équilibre à cause de leur nombre», ce qui implique qu'ils avaient précédemment été dans un état d'« équilibre » ou d'aéquipoids ». Or le mot jToppoTTîa n'implique pas nécessairement en grec l'idée de poids. Une po-rrri est une simple tendance dans une certaine direction, tendance qui peut résulter du poids ou de quelque autre chose. L'état d'iaopponiy. est donc celui dans lequel la tendance dans une direction est exactement égale à la tendance dans n'importe quelle autre, et un tel état est plus naturellement défini absence de pesanteur que présence de pesanteurs opposées se neutralisant les unes les autres. Cette dernière manière de voir peut être utile du point de vue de la science postérieure, mais il serait imprudent de l'attribuer aux penseurs du V^^ siècle avant J.-C.

Si nous cessons de regarder le « mouvement éternel » des

' Telle paraît être pour l'essentiel l'opinion de Dyrofif, Demokritstudien (1899), p. 31 sq., mais je ne dirais pas comme lui que la légèreté et la pesanteur ne prirent naissance que par la connexion des atomes avec la terre (p. 35). Si au mot « terre » nous substituons celui de « monde o, nous serons plus près de la vérité.

2 Voir plus haut, p. 389.

atomes antérieurement et extérieurement au monde comme dû à leur pesanteur, il n'y a pas de raison de le définir comme une chute. En fait, aucune de nos autorités ne le définit de cette manière, et elles ne nous disent pas non plus ce qu'il était. Le plus sûr est de dire que c'est un mouvement confus de ci et de là \ Il est possible que la comparaison du mouvement des atomes de l'âme avec celui des particules qui s'agitent dans le rayon de soleil qui traverse la fenêtre, comparaison qu'Aristote attribue à Démocrite % eût réellement pour but d'illustrer le mouvement originel des atomes, qui survit encore dans l'âme. Le fait que c'est aussi une comparaison pythagoricienne * ne prouve rien là contre ; car nous avons vu qu'il y a une connexion réelle entre les monades pythagoriciennes et les atomes. Il est significatif aussi que le centre de la comparaison parait avoir été cette circonstance que les particules se meuvent dans le rayon de soleil même quand il n'y a pas de vent, de sorte que ce serait en vérité une illustration tout à fait adéquate du mouvement inhérent aux atomes en dehors des mouvements secondaires produits par le choc et la collision. Ceci, toutefois, n'est que problématique et a pour seul objet de suggérer la sorte de mou-

1 Cette opinion a été émise indépendamment l'un de l'autre par Brieger (Die Urbewegung der Atome iind die Weltentstehung bei Leucipp and Demokrit, 1884), et par Liepmann {Die Mechanik der Leucipp- Demokriiischen Atome, 1885), mais tous deux ont affaibli sans nécessité leur position en admettant que la pesanteur est une propriété primordiale des atomes. D'autre part, Brieger nie que la pesanteur des atomes soit la cause de leur mouvement originel, tandis que, selon Liepmann. il n'y a, antérieurement au tourbillon, et en dehors de lui, qu'une pesanteur latente, une Pseudoschwere, qui n'entre en action que dans le monde. Il est sûrement plus simple de dire que, du moment que cette pesanteur ne produit aucun effet, elle n'fexiste pas encore. Zeller soutient avec raison contre Brieger et Liepmann que si les atomes sont doués de pesanteur, ils doivent tomber, mais, autant que je puis voir, rien de ce qu'il dit ne va à rencontre de leur théorie, telle que je l'ai amendée. Gomperz adopte l'explic tion Brieger-Liepmann. Voir aussi Lortzing, Jahresber., 1903, p. 136 sq.

* Arist. de An. A, 2. 403 b 28 sq. (R. P. 200; DV 54 A 28).

3 Ibid. A, 2. 404 a 17 (R. P. 86 a ; DV 45 B 40).

Tement qu'il est naturel de supposer que Leucippe attribuait à ses atomes.

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