‹ L'aurore de la philosophie grecqueChapitre 216 sur 240 · CLXXXII. — La PERCEPTION · texte numérisé non relu

CLXXXII. — La PERCEPTION

Aétius attribue expressément à Leucippe cette doctrine que les objets de la perception sensible existent, non pas par nature °, mais par simple «convention». Ce renseignement doit provenir de Théophraste, car, ainsi que nous l'avons vu, tous les écrivains postérieurs citent Démocrite seul. Une autre preuve de l'exactitude de cette indication, c'est que nous la trouvons aussi attribuée à Diogène d'Apollonie qui, à ce que nous dit Théophraste, dérivait de Leucippe quelques-unes de ses opinions. Il n'y a rien de surprenant à cela. Parménide avait déjà déclaré que les sens étaient trompeurs, et que la couleur et les choses analogues n'étaient que des « noms '», et Empédocle avait, lui aussi, traité de simples «noms» la naissance et la destruction *. Il n'est pas probable que Leucippe allât beaucoup plus loin. On aurait sans doute tort de lui attribuer la claire distinction qu'établit Démocrite entre la connaissance vraie et la connaissance bâtarde, ou la distinction entre ce que l'on appelle maintenant les qualités primaires

» Diels fait ressortir que l'explication que Leucippe donnait du tonnerre (nupo; èvaTcoXïjçdîVTOç vÉipeot ita)[UTàTOiç izuToiaiv b)^upàv ^povrnv iTiOTeXeîv ànofpa'lvsrat, Aet. III, 3, 10) est toute différente de celle de Démocrite (SpovtfjV... éx a'jyzpîjjLaxoç àvu)[iâXou tÔ TtepiîiXTjcpoî aù-6 vécpoç Tcpoç rf)v x(2Tu> çopàv èx^iaCoiiÉvo-j, ibid. 11). L'explication de Leucippe est dérivée de celle dAnaximandre, tandis que Démocrite est influencé par Anaxagore. Voir Diels, 35. Philol. Vers. 97, 7.

- Aet. IV, 9, 8 : ol p-ev âXXot <o-!)Zti xà aîa&Tjxâ, Asûy-raitoç Se ATifiôxpiToç xat AxoXXtôvioc vô|x<u. Voir Zeller, Arch. V, p. 444.

3 Chap. IV, p. 203, n. 3. Le remarquable parallèleque Gomperz (p. 339) cite de Galilée, et d'après lequel le goût, l'odeur et la couleur non sieno altro che puri nomi, aurait dû par conséquent être cité pour illustrer Parménide plutôt que Démocrite.

* Voir p. 242, frg. 8.

et les qualités secondaires de la matière ^ Ces distinctions, supposent une théorie consciente de la connaissance, et tout ce que nous sommes fondés à dire, c'est que l'on pouvait en trouver déjà les germes dans les écrits de Leucippe et de ses prédécesseurs. Il n'en résulte naturellement pas que Leucippe fût un sceptique, plus qu'Empédocle ou qu'Anaxagore, dont on dit que Démocrite avait cité en l'approuvant la remarque sur ce sujet (frg. 21 a)-.

Il semble y avoir des raisons suffisantes pour attribuer à Leucippe la théorie de la perception par le moyen d'£iS(iÀ(x ou simulacres, théorie qui joue un si grand rôle dans les systèmes de Démocrite et d'Epicure ". C'est un développement tout à fait naturel de la théorie empédocléenne des «effluences» (§ 118). Il ne paraît guère probable, cependant, qu'il entrât dans de grands détails sur ce sujet, et il est plus sûr de faire honneur à Démocrite de l'élaboration de la théorie.

CLXXXIII. — Importance de leucippe.

Il y a, comme nous l'avons vu incidemment, de grandes divergences d'opinion entre les écrivains récents quant à la place de l'Atomisme dans la pensée grecque. La question qui se pose est, en réalité, de savoir si Leucippe élabora sa théorie sur ce que l'on appelle des «bases métaphysiques», c'est-à-dire en partant de la théorie éléate de la réalité, ou si, au contraire, elle fut un simple développement de la science ionienne. L'exposé ci-dessus suggérera la vraie réponse. Pour autant qu'il s'agit de sa théorie générale de la constitution physique du monde, nous avons fait voir,

1 Voir à ce sujet Sext. Math. VII, 135 (R. P. 204; DV 55 B 9).

8 Sext. VII, 140 (DV 46 B 21 a) : « ot{)tc Y^p àSi^Xcov rà <paiv6[ieva», w; Œijotv 'Ava^aY^P"^' °^ ^""^'^ '^°"'^9 ATjjiôxpiToç cuatvcî.

s Voir Zeller, Zu Leukippos (Arch. XV, p. 138). Cette doctrine lui est attribuée dans Aet. IV, 13, 1 (Dox. p. 403; DV 54 A 29); et Alexandre. de Sensu, p. 24, 14 et et 56, 10 (DV 54 A 29) mentionne également son nom à ce propos. Le renseignement doit provenir de Théophraste.

eroyons-nous, qu'elle était entièrement dérivée de sources éléates et pythagoriciennes, tandis que, dans le détail, sa cosmologie était essentiellement une tentative plus ou moins heureuse d'adaptation des conceptions ioniennes plus anciennes à cette nouvelle théorie physique. Dans tous les cas, sa grandeur réside dans le fait qu'il a, le premier, vu comment le corps doit être considéré si l'on en fait l'ultime réalité. L'antique théorie milésienne avait trouvé son expression la plus adéquate dans le système d'Anaximène (I 31), mais la raréfaction et la condensation ne peuvent naturellement être représentées avec netteté que par l'hypothèse de molécules ou d'atomes se rapprochant ou s'écartant dans l'espace. Parménide l'avait vu clairement (frg. 2), et ce fut le criticisme éléate qui força Leucippe à formuler son système comme il le fit, Anaxagore lui-même avait tenu compte des arguments de Zenon sur la divisibilité (§ 128), mais son système de « semences » qualitativement différentes manquait de cette simplicité qui a toujours été le principal attrait de l'Atomisme.

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