‹ L'aurore de la philosophie grecqueChapitre 24 sur 240 · X. — L'eau · texte numérisé non relu

X. — L'eau

Aristote et Théophraste, suivis de Simplicius et des doxographes, suggèrent plusieurs explications de cette réponse. Ces explications, Aristote les donne comme conjecturales ; seuls, les écrivains postérieurs les reproduisent comme tout à fait certaines K Le plus probable semble être qu'Aristote attribua simplement à Thaïes les arguments dont se servit plus tard Hippon de Samos pour défendre une thèse analogue ^ Ainsi s'expliquerait leur caractère physiologique. Le développement de la médecine scientifique avait rendu les arguments biologiques très populaires au V^ siècle ; mais, à l'époque de Thaïes, ce à quoi l'on s'intéressait surtout, ce n'était pas la physiologie, mais bien plutôt ce que nous appellerions la météorologie, et c'est par conséquent de ce point de vue que nous devons essayer de comprendre la théorie.

Or, il n'est pas très difficile de se rendre compte com-

■ Met. A. 3, 983 Z) 22; Aet. I, 3, 1; Simpl. Phys. p. 36, 10 (R. P. 10, 12. 12 a). La dernière des explications données par Aristote, à savoir que Thaïes fut influencé par des théories cosmogoniques antérieures sur Okéanos et Téth3's a étrangement été supposée plus historique que le reste, alors que c'est une simple boutade de Platon prise à la lettre. Platon dit plus d'une fois {Tht. 180 d 2; Crat. 402 b 4) qu'Heraclite et ses prédécesseurs lo-. pÉov:£;i dérivèrent leur philosophie d'Homère (//. XIV, 201), et même de sources plus anciennes (Orph. frg. 2, Diels, Vors. V' éd. p. 491, 2« éd. p. 66 B 2). En citant cette suggestion, Aristote l'attribue à « quelques-uns », — terme qui signifie souvent Platon, — et il appelle les initiateurs de la théorie iraa-aÀaiojç. comme l'avait fait Platon (Met. A 3, 984 6 28; cf. Tht. 181 b 3). C'est là un exemple caractéristique de la manière dont Aristote puise l'histoire chez Platon. ^'oir Append. j 2.

- Cf. Arist. de An. A. 2, 405 b 2 (R. P. 220; DV 26 A 10) avec les passages cités dans la note précédente. La même supposition est faite dans la 5' édition de Zeller (p. 188, n. 1), que je n'avais pas vue quand j'ai écrit la phrase ci-dessus. Dôring, Thaïes \Zcitschr. f. Philos. 18%, p. 179 sq.i exprime la même opinion. Nous savons maintenant que, bien qu'Aristote se refuse à considérer Hippon comme ua philosophe {Met. A. 3, 984 a 3; R. P. 219 a; DV 26 A 7), il était discuté dans l'histoire de la médecine connue sous le nom de latrika et attribuée à Ménon. Voir Diels dans Hermès, XXVIII. p. 420 (DV 26 A 11).

PHII.OSOPniE GRECQUE 4

ment des considérations de nature météorologique conduisirent Thaïes à adopter l'opinion qu'il soutint. De toutes les choses que nous connaissons, c'est l'eau qui paraît prendre les formes les plus variées. Elle nous est familière à l'état solide, à l'état liquide et à l'état de vapeur, de sorte que Thaïes peut fort bien s'être imaginé voir se dérouler devant ses yeux le processus du monde, partant de l'eau pour revenir à l'eau. Le phénomène de l'évaporation éveille naturellement partout l'idée que le feu des corps célestes ' est entretenu par l'humidité qu'ils tirent de la mer. Même de nos jours, quand les rayons du soleil deviennent visibles, les gens des campagnes disent que « le soleil pompe l'eau». L'eau retombe sur la terre sous forme de pluie, et finalement, à ce que pensaient les premiers cosmologues, elle se transforme en terre. Cela nous paraît étrange, mais peut avoir paru plus naturel à des hommes familiers avec le fleuve d'Egypte, qui avait formé le Delta, et avec ces torrents de l'Asie-Mineure qui déposent de si abondantes alluvions. A l'heure qu'il est, la baie de Latmos, au bord de laquelle s'élevait Milet, est complètement comblée. Enfin, pensaient-ils, la terre redevient eau - idée déduite de l'observation de la rosée, des brouillards nocturnes et des sources souterraines. Car, dans les temps primitifs, on ne supposait pas que celles-ci eussent le moindre rapport avec les pluies. Les «eaux sous la terre» étaient regardées comme une source d'humidité entièrement indépendante '.

XL — Théologie.

De l'avis d'Aristote lui-même, la troisième des propositions énoncées plus haut implique que Thaïes croyait à une « âme du monde », mais le Stagirite a bien soin de faire

1 L'opinion ici exprimée ressemble fort à celle de l'interprétateur allégorisant d'Homère, Heraclite (R. P. 12 a). Mais cette dernière est aussi une conjecture, probablement d'origine stoïcienne, comme les autres sont d'origine péripatéticienne.

l'école milésienne 51

remarquer que ce n'est là qu'une inférence '■. La doctrine de l'âme du monde est ensuite attribuée à Thaïes d'une manière tout à fait positive par Aétius ; celui-ci l'exprime dans la phraséologie stoïcienne qu'il trouva dans sa source immédiate, et identifie le monde-intellect avec Dieu^ Cicéron trouva un exposé analogue de la question dans le manuel épicurien dont il se servait, mais il fait un pas de plus. Eliminant le panthéisme stoïcien, il fait du mondeintellect un démiurge platonicien, et affirme que, selon Thaïes, il y avait un esprit divin qui formait toutes choses de l'eau '. Tout cela est dérivé de la prudente déclaration d'Aristote, et ne peut avoir une autorité plus grande que cette déclaration. Nous n'avons donc pas à nous occuper de la vieille question controversée de savoir si Thaïes était ou n'était pas athée. En réalité, elle n'a pas de sens. Si nous en jugeons par ses successeurs, il peut fort bien avoir qualifié l'eau de divine, mais s'il avait une croyance religieuse quelconque, nous pouvons être certains qu'elle n'avait aucun rapport avec sa théorie cosmologique.

Nous ne devons pas attacher trop d'importance non plus à cette déclaration que « toutes choses sont pleines de dieux». On l'interprète souvent en ce sens que Thaïes attribuait une « vie plastique » à la matière, ou qu'il était « hylozoïste». Nous avons déjà vu à quels malentendus cette manière de parler pouvait prêter *, et nous ferons bien de l'éviter. Il serait dangereux de considérer un apophtegme de ce genre comme preuve de quoi que ce soit ; il y a des chances pour que Thaïes l'ait prononcé en sa qualité de

• Arist. de An. A, 5, 411 a 7 (R. P. 13 ; DV 1 A 22».

2 Aet. I, 7, 11 = Stob. I, 56 (R. P. 14 ; DV 1 A 23). Sur les sources indiquées ici, voir Append., | 11, 12.

-î Cicéron, de Nat. D. l, 10, 15 (R. P. 13 fe: DV 1 A 23). Sur la source (le Cicéron, voir Dox. p. 125, 128. Le papyrus de Philodème trouvé à Herculanum a malheureusement une lacune juste en cet endroit, mais il n'est pas probable que le manuel épicurien ait anticipé sur la méprise de Cicéron.

J Voir Introd. % VIII.

« Sage » plutôt qu'en sa qualité de fondateur de l'école milésieiine. D'ailleurs, des maximes comme celle-là sont la plupart du temps anonymes au début, et sont attribuées tantôt à un Sage, tantôt à l'autre ^ D'autre part. Thaïes a très probablement dit que l'aimant et l'ambre avaient des âmes. Ce n'est pas là un apotlitegme, mais une proposition qui peut aller de pair avec celle qui fait flotter la terre sur l'eau. C'est, de fait, justement ce que nous pourrions nous attendre à trouver dans une remarque d'Hécatée sur Thaïes. On aurait tort, cependant, d'en tirer des conclusions quant à ses vues sur le monde ; car de dire que l'aimant et l'ambre sont vivants, c'est donner à entendre que les autres choses ne le sont pas ".

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