‹ L'aurore de la philosophie grecqueChapitre 27 sur 240 · XIV. — La substance primordiale n'est · texte numérisé non relu

XIV. — La substance primordiale n'est

PAS UN DES «éléments».

Anaximandre enseignait donc qu'il y avait une substance éternelle et indestructible, dont toute chose naît et à laquelle toute chose retourne, provision illimitée qui supplée continuellement à la dépense qu'entraîne l'existence. Ce n'est là que le développement naturel de la pensée que nous nous sommes hasardé à attribuer à Thaïes, et il est hors de doute qu' Anaximandre — s'il ne la reçut de lui toute formulée — la formula lui-même distinctement. De fait, nous pouvons suivre encore jusqu'à un certain point le raisonnement qui l'y conduisit. Thaïes avait regardé

i Sur l'expression xà xaXoûjAEva oroi^sla, voir Diels, Elementum, p. 25, n. 4. En raison de ce fait, nous devons garder la leçon des manuscrits, zltai, au lieu d'écrire vjvi avec Usener.

- Diels {Vors. p. 13) commence la citation proprement dite par les mots : è^ (Lv os T^ -(hEziç.... L'usage grec, qui est de fondre les citations dans le texte, s'y oppose. 11 est très rare qu'un écrivain grec ouvre abruptement une citation littérale. Il est d'ailleurs plus sûr de ne pas attribuer à Anaximandre les termes Yî''îstî et ©&opâ dans le sens technique que leur donne Platon.

l'eau comme étant, de toutes les choses que nous connaissons, celle dont il est le -plus probable que toutes les autres ne sont que des formes ; Anaximandre paraît s'être demandé comment la substance primordiale pouvait être une de ces choses particulières. Son raisonnement semble nous avoir été conservé par Aristote, qui a écrit le passage suivant dans sa discussion de l'infini :

D'ailleurs, il ne peut pas y avoir un corps un et simple qui soit infini, ni, comme le prétendent quelques-uns, un corps distinct des éléments ~- lesquels en dérivent ensuite — ni un corps sans cette qualification. Car il est des philosophes qui font de ce corps (distinct des éléments) l'infini, au lieu de le placer dans l'air ou dans l'eau, pour éviter que les autres choses ne soient détruites par leur infinité. Ils (les éléments) sont en opposition l'un à l'autre — l'air est froid, l'eau humide, et le feu chaud — et c'est pourquoi, si l'un d'eux était infini, les autres cesseraient d'exister à l'instant. Aussi ces philosophes disent-ils que l'infini est aatre chose que les éléments, et que c'est de lui que ceux-ci procèdent. Arist. Phys. T, 5, 204 b 22 (R. P. 16 b ; DV, 2, 16).

Il est évident que, dans ce passage, Anaximandre est opposé à Thaïes et à Anaximène. II n'y a d'ailleurs aucune raison de douter que le résumé donné de son raisonnement ne soit correct en substance, quoiqu'il soit aristotélicien au point de vue de la forme et que la mention des « éléments » soit un anachronisme ^ Anaximandre fut frappé, semblet-il, de l'opposition qui existe entre les choses qui constituent le monde et la lutte qu'elles se livrent ; le feu, qui est chaud, il le voyait opposé à l'air froid, la terre, qui est sèche, à la mer, qui est humide. Ces adversaires étaient en guerre, et toute prédominance de l'un sur l'autre était une «injustice» dont ils se devaient réciproquement réparation ^ Nous pouvons supposer que l'enchaînement de ses

1 La conception d'éléments ne remonte pas au-delà d'Empédocle (% 106) et le mot 0T0i5(eîa, qui est correctement traduit par elementa, a été emploj^é pour la première fois dans ce sens par Platon. Sur l'histoire de ce terme, voir Diels, Elementum (1899).

2 Le mot important àXX^Xoiç a été omis dans l'Aldine de Simplicius, mais il se trouve dans tous les manuscrits. Nous verrons que, chez Heraclite, «justice » signifie observation d'une balance égalé entre les choses qui furent appelées plus tard les éléments (| 72). Voir aussi Introd., p. 32, note 1.

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pensées était le suivant. Si Thaïes avait eu raison de dire que l'eau était la réalité fondamentale, il ne serait pas facile de voir comment n'importe quoi d'autre aurait iamais pu exister. Un côté de l'opposition, le froid et l'humide, eût pu se donner libre carrière, l'injustice aurait prévalu, et le chaud et'le sec auraient depuis longtemps été mis hors de cause. Nous devons donc avoir quelque chose qui ne soit pas l'un des opposés en guerre que nous connaissons, quelque chose de plus primitif, d'où ces opposés prennent naissance et dans lequel ils se retransforment. Qu'Anaximandre appelât ce quelque chose du nom de <p'jt(ç, les doxographes le prouvent ; l'opinion courante que le mot oipX^i-> dans le sens de « principe premier» fut introduit par lui, est probablement due à une fausse interprétation du texte de Théophraste^

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