‹ L'aurore de la philosophie grecqueChapitre 28 sur 240 · DE LA THÉORIE · texte numérisé non relu

DE LA THÉORIE

Il était naturel pour Aristote de regarder cette théorie comme une anticipation ou comme un pressentiment de sa propre doctrine de la « matière indéterminée - ». Il savait

1 Si les mots cités de Théopliraste par Simplicius, Phys. p. 24, 15 (R. P. 16; DV 2, 9) étaient isolés, personne ne les aurait jamais interprétés en ce sens qu'Anaximandre appelait l'Illimité àpy-q. On les aurait naturellement traduits : « 3% ant été le premier à introduire ce nom (i. e. To àuû'.pov) pour l'à^yji » ; mais les termes d'Hippol3'te (Rep. I. 6, 2): TxpûTOç T0JV0ij.a xaXsoaç t^ç o'PX^^' ^^^^ conduit presque tous les savants à comprendre le passage dans son sens le moins évident. Toutefois, nous savons maintenant qu'Hippolyte n'est pas une autorité indépendante, mais repose entièrement sur Théopliraste ; il est donc naturel d'admettre que sa source immédiate, ou lui-même ou un copiste, a laissé tomber le mot toùto devant Tojvo[j.a, et corrompu /.op.(aaç en xaXi- 3aç. Il n'est pas crojable que Théophraste ait donné les deux indications. L'autre passage de Simplicius comparé par Uscner (p. 150, 23) ; TîpôJTOc aiit&ç àpyyjv ovoadtaac to ûiro/îtaîvov, me paraît n'avoir rien à faire avec la question. Il signifie simplement qu'Anaximandre fut le premier à nommer le substratum « cause matérielle ». ce qui est un point tout différent. C'est ainsi que Neuhâuser comprend le passage (Anaximander, p. 7 sq.), mais je ne puis admettre avec lui que le mot ûiiozetjAsvov soit attribué au Milésien.

Arist. Met. A, 2, 1069 b 18 (R. P. 16, e; DV 46 A, 61).

très bien, naturellement, qu'il en était bien lui-même l'auteur; mais il est conforme à sa méthode de représenter ses propres théories comme la formulation précise de vérités que des penseurs plus anciens n'avaient fait que pressentir. Il fallait donc s'attendre à ce qu'il exprimât parfois les vues d'Anaximandre dans les termes mêmes dont il s'est servi pour exposer sa théorie des «éléments». Il savait aussi que l'Illimité était un corps ^; quoiqu'il n'y eût pas de place, dans son propre système, pour une chose corporelle antérieure aux éléments ; il devait donc en parler comme d'un corps illimité «à côté » ou « distinct» des éléments (Trapà roc csroiyiiaC). Personne n'a mis en doute, à ma connaissance, qu'en employant cette expression il n'ait eu en vue Anaximandre.

Dans nombre d'autres passages, Aristote parle d'un penseur que, par hasard, il ne nomme pas, et qui soutenait que la substance primordiale était quelque chose d'(( intermédiaire » entre les éléments ou entre deux d'entre eux*.

Presque tous les commentateurs grecs rapportaient cela aussi à Anaximandre, mais la plupart des écrivains modernes s'inscrivent en faux contre cette opinion. Sans doute, il est facile de montrer qu'Anaximandre ne peut jamais avoir songé à décrire l'Illimité de cette manière, mais ce n'est pas là une objection réelle à l'antique interprétation. Il est difficile de comprendre qu'on se rende plus coupable d'anachronisme en disant que l'Illimité est « inter-

1 Cela est tenu pour prouvé dans Phijs. T, 4, 203 a 16; 204 b 22 (R. P 16 b) et affirmé dans F, 8, 208 a 8 (R. P. 16 a ; DV 2, 14). Cf. Simpl.. Phys. p. 150, 20 (R. P. 18).

- Aristote parle quatre fois de quelque chose d'intermédiaire entre le Feu et l'Air (Ge/i. Corr. B, 1. 328 b 35 ; ib. 5. 332 a 21 ; Phys. A, 4, 187 a, 14; Met. A, 7, 988 a 30). En cinq passages, nous trouvons un intermédiaire entre l'Eau et l'Air {Met. A, 7. 988 a 13; Gen. Corr. B, 5. 332 a 21; Phys. r, 4. 203 a 18; ib 5. 205 a 27; de Cœlo, T, 5. 303 b 12). Une fois {Phys. A, 6. 189 b 1), il parle d'un intermédiaire entre l'Eau et le Feu. Cette variation fait voir tout de suite qu'il ne parle pas en historien. Si jamais un penseur quelconque soutint la doctrine de xo [aeto^Û: Aristote devait savoir parfaitement bien de quels deux éléments il voulait parler.

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médiaire entre les éléments », qu'en le disant «distinct des éléments», et, en vérité, du moment que l'on introduit les éléments dans la définition, la première forme est, sous plusieurs rapports, la plus adéquate des deux. Dans tous les cas, si nous nous refusons à admettre que ces passages visent Anaximandre, nous devrons dire qu'Aristote témoignait un vif intérêt à un vieux penseur, dont le nom même s'est perdu, et qui non seulement partageait quelques-unes des opinions d'Anaximandre, mais qui, comme le montre certain passage, employait quelques-unes de ses expressions les plus caractéristiques \ Nous pouvons ajouter qu'en un ou deux endroits Aristote a tout l'air d'identifier r« intermédiaire» avec le «distinct» des éléments -.

Il y a même un passage dans lequel il semble parler de l'infini d'Anaximandre comme d'un « mélange », quoique le texte puisse peut-être admettre une autre interprétation ^ Mais cela n'est d'aucune conséquence pour notre interprétation d'Anaximandre lui-même. Il est certain qu'il ne peut rien avoir dit des « éléments », auxquels personne ne pensait avant Empédocle, et ne pouvait penser avant Parmé-

» Arist. de Cœîo, T, 5. 303 b 12 : u5aToc ;j.îv /.îurorîoov. àÉpoç 5î t:uxv6- Tîpov, 0 Ttaptr^îiv (paat lïâvraç toÙç oùpavoùç âiïî'.pov ov. Que cela se rapporte à Idaios d'Himéra, comme le suggère Zeller (p. 258). cela semble très improbable. Aristote ne mentionne nulle part son nom, et le ton dont il parle d'Hippon à Met. A, 3. 984 a 3 (R. P. 219 a ; DV 26 A 7) montre que, selon toute vraisemblance, il n'accordait pas beaucoup d'attention aux épigones de l'école milésienne.

- Cf. Phys. r, 5. 204 b 22 (R. P. 16 b), où Zeller rapporte avec raison xo Ttapà -à GTor^îIa à Anaximandre. Or, à la fin (205 a 25), le passage entier est résumé comme suit : xat 8tà tout' où&sîç xi h xar oiTiEtoov itùp îTcoÎTjaîv où5è -^jv Tûv ©'joio/.oYuJv, afX ^ uSiup tj àipa jj xo uéoov auxôjv. Dans Gen. Corr. B, 1. 328 b 35, nous avons d'abord xi [AsxaÇj xoûxœv Gûmâ ts ôv y.a'i -/topiax6v, et un peu plus loin (329 a 9) : iiîav uXtjv iiapà xà tip-qu-iva- Dans B, 5. 332 a 20, nous avons : où jjlyjv où5' âXÀo x»! yî itapà xaOxa, olov aÉoov XI (zÉpoç ya'i ùoaxo? vj àépoç zal T'jpoç.

3 Met. A, 2, 1069 b 18 (R. P. 16 c ; DV2 46 a 61>. Zeller (p. 205, n. 1) suppose « ein nachlâssiges Zeugma ». Je préférerais dire que ce zai Epiuîoo/.XïO'jç xo SAlyaa a été ajouté après coup, et qu'Aristote voulait dire en réalité : xo 'Avaçay&po-j sv.... xa.\ 'AvaçiiAclvSoo'j. Phys. A, 4. 187 a 20 n'attribue pas le « mélange » à Anaximandre.

nide. Si nous mentionnons la question, c'est uniquement parce qu'elle a fait l'objet d'une longue controverses et parce qu'elle jette une vive lumière sur la valeur historique des indications d'Aristote. Du point de vue de son propre système, ces indications sont abondamment justifiées, mais nous devrons nous souvenir, dans d'autres cas, que lorsqu'il semble attribuer une idée à quelque penseur ancien, nous ne sommes pas le moins du monde tenus de prendre au sens historique ce qu'il nous dit, et de le croire.

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