XVI. — La substance primordiale
est infinie.
La raison qui conduisit Anaximandre à concevoir la substance primordiale comme infinie fut, à n'en pas douter, celle qu'indique Aristote, à savoir « que le devenir ne devait subir aucune interruption^». Il n'est pas probable, cependant, qu'il se soit exprimé dans ces termes, bien que les doxograplies les rapportent comme étant de lui. Il nous suffit, à nous, de savoir que Théophraste, qui avait vu son livre, lui attribue la pensée. Et certainement la façon dont il concevait le monde devait lui faire sentir avec une force peu commune la nécessité d'une provision illimitée de matière. Les «opposés» dont notre monde est fait sont, nous l'avons vu, en guerre les uns avec les autres, et leur lutte est marquée «d'injustes» empiétements de
1 Pour la littérature de cette controverse, voir R. P. 15. Une vive lumière a été jetée sur cette question et des questions similaires par W. A. Heidel, Qualitative Change in Pre-Socratic Philosopluj (Arch. XIX, p. 333).
2 Phys. r. 8.208 a 8 (R. P. 16 a ; DV 2, 14). Que cela se rapporte à Anaximandre, cela ressort de Aet. V, 3, 3 (R. P. 16 a ; DV 2, 14). Le même argument est donné dans Phys. F, 4. 203 b 18, passage dans lequel Anaximandre vient d'être nommé par son nom, tcù oGtwç ctv [aovov [aïj ôiioXEÎueiv Y^^EOiv xat cpôopâv, t'i àîtetpov e'rj ô&ev àcpaipelxat xô yc)fvô[Aevov. Je ne puis croire, cependant, que les arguments donnés au commencement de ce chapitre (203 b 1 ; R. P. 17 ; DV 2, 15) soient d' Anaximandre. Us portent le cachet de la dialectique éléate, et sont, en fait, ceux de Mélissos.
l'école milésienne 61
l'un sur l'autre. Le chaud commet une « injustice» en été, le froid en hiver. Pour que l'équilibre se rétablisse, il faut qu'ils soient réabsorbés dans leur principe commun, et cela conduirait à la longue à la destruction de toute chose sauf de l'infini lui-même, s'il n'y avait de celui-ci une quantité inépuisable, d'où les composés puissent continuellement se séparer à nouveau. Nous devons donc nous représenter une masse infinie, qui n'est aucun des opposés que nous connaissons, et qui s'étend sans bornes de chaque côté des cieux qui entourent le monde où nous vivons ^. Cette rtiasse est un corps, et c'est d'elle qu'émergea un jour notre monde par la séparation des opposés ; ceux-ci seront réabsorbés une fois, les uns comme les autres, dans l'Illimité, et notre monde cessera d'être.