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XVIII. — Les mondes innombrables

On nous dit plus d'une fois que, selon Anaximandre, il y avait des «mondes innombrables dans l'infini ^ », et il est d'usage, actuellement, d'y voir avec Zeller une série infinie de mondes se succédant les uns aux autres dans le temps. L'historien allemand, on peut le concéder tout de suite, a réfuté d'une manière décisive l'idée que les mondes sont coexistants et éternels. Supposer qu'Anaximandre regardât ce monde ou quelque autre comme éternel, c'est contredire directement tout ce que nous savons d'autre part, et notamment la tradition théophrastique selon laquelle il enseignait que le monde était périssable. Nous avons donc à décider entre ces deux opinions : 1° Quoique tous les mondes soient périssables, il peut en exister un nombre illimité en même temps ; 2° Il ne nait jamais un monde nouveau avant que l'ancien ait péri. Or Zeller reconnaît * qu'il n'y a rien, dans la première de ces vues, qui ne puisse se concilier avec ce que nous savons d'Anaximandre, mais il est d'avis que toutes les indications qui nous sont parvenues sur ce point portent à admettre plutôt la seconde. Il me semble à moi que ce n'est pas du tout le cas, et comme la question est d'une importance fondamentale, il est nécessaire de l'examiner une fois de plus.

En premier lieu, la tradition doxographique prouve que Théophraste a discuté les vues de tous les anciens philosophes sur la question de savoir s'il y avait un seul monde ou s'il y en avait un nombre infini, et il est hors de doute

sphérique et fini, qui est renfermé dans l'oùpavôî, et l'infini -nepU^ov qui est en dehors de lui.

1 [Plut.] Strom. frg. 2 (R. P.21 b; DV 2, 10). L'interprétation la plus naturelle des mots àvaxj.<Xoj;-i£vu>v itiv-cuv ayTûiv est de les rapporter à une «MaxJy.ÀT)3'.ç ou cycle de yhzziç et de ç&opà dans chacun d'une multitude de mondes coexistants. Ce serait une bien étrange expression pour désigner une succession de mondes isolés.

2 Zeller, pp. 234 sq.

que lorsqu'il attribuait des « mondes innombrables » aux Atomistes, il entendait des mondes coexistants et non des mondes successifs. Or, s'il avait réellement classé sous une seule rubrique deux opinions aussi différentes, il aurait pour le moins pris la peine de faire ressortir en quoi elles différaient, et il n'y a pas trace d'une distinction de ce genre dans notre tradition. Au contraire, Anaximandre, Anaximène, Archélaos, Xénophane, Diogène, Leucippe, Démocrite et Epicure sont mentionnés tous ensemble comme représentant la doctrine des « mondes innombrables » entourant de tous côtés celui que nous habitons S et la seule différence qu'il relève entre leurs vues est que, selon Epicure, les distances entre ces mondes sont inégales, tandis qu'au dire d'Anaximandre tous les mondes sont équidistants ^ Zeller rejetait ce témoignage, qu'il supposait n'être que celui de Stobée, et pour cette raison que nous ne pouvons avoir confiance en un écrivain qui attribue des « mondes innombrables » à Anaximène, à Archélaos et à Xénophane. J'espère montrer que l'affirmation est parfaitement exacte en ce qui concerne les deux premiers, et qu'elle n'est pas précisément inexacte relativement au dernier ^ Dans tous les cas, on peut prouver que le passage vient d'Aétius*, et il n'y a pas de raison de douter qu'il ne dérive, en dernier ressort, de Théophraste,

1 Aet. II. 1, 3 {Dox. p. 327) Zeller se trompe en entendant ici les mots xarà Ttàaav Tteptaywy^v de la révolution d'un cycle. Ils signifient simplement : « dans quelque direction que nous nous tournions, » et il en est de même de l'expression parallèle -/arà Tcàaoïv iiepîaTaoïv. Les six uepi- OTaoetç sont iipôaw, ôuîato, âvw, zârw, SeÇiâ, àpioxîpâ (Nicom. Introd. p. 85, 11 Hoche), et Polybe emploie ueptoTaatç pour désigner l'espace environnant.

2 Aet. II, 1,8 (Dox. p. 329) : xûv àueipooc àuoçpTjvapiévcuv xoJc xoopLOuç 'Ava^tp.av8poç rb îoov aùtoùç àité^etv àAXi^Xwv, 'Euîxoupo; àvtaov eivat xo [AetaÇù Tti)V xoaiAUJV 8iâaxT]p.a.

3 Sur Anaximène, voir ^ 30 ; sur Xénophane, voir | 59; sur Archélaos, chap. X.

* Cela résulte du fait que la liste de noms est donnée aussi par Théodoret. Voir Append. % 10.

l'école milésienne 65

le nom d'Epicure n'y ayant été ajouté que plus tard. Cela nous est en outre confirmé par ce que dit Simplicius dans son commentaire sur la Physique ^

Ceux qui admettaient des mondes innombrables, par exemple Anaximandre, Leucippe, Démocrite et, à une date postérieure, Epicure, soutenaient qu'ils naissaient et périssaient à l'infini, quelques-uns venant sans cesse à f existence et d'autres périssant.

Il est probable que cette indication nous vient aussi de Théopbraste, par l'intermédiaire d'Alexandre. Simplicius n'invente pas de pareilles choses.

Nous arrivons enfin à une indication très importante, que Cicéron a copiée de Philodème, auteur du traité sur la Religion que l'on a trouvé à Herculanum, ou qu'il a peutêtre tirée de la source immédiate de cette œuvre. « L'opinion d'Anaximandre, fait-il dire à Velleius, était qu'il y a des dieux qui viennent à l'existence, grandissent et meurent à de longs intervalles, et que ces dieux sont les mondes innombrables^», et cette phrase, qu'il faut évidemment mettre en relation avec findication d'Aétius, signifie clairement que, selon Anaximandre, les « cieux innombrables » étaient des dieux \ Or il est bien plus naturel de comprendre les « longs intervalles» dont parle Cicéron comme des intervalles d'espace que comme des intervalles de temps*; et si nous interprétons le passage de cette

1 Simpl. Phys. p. 1121, 3 (R. P.21 b; DV 2, 17). Zeller dit (p 234, n. 4) que, dans un autre passage (de Cœlo, p 273 b 43) Simplicius donne la même indication sous une forme moins affirmative. Mais Ips mots wç Soxst, sur lesquels il fonde son opinion, ne sont pas précisément une expression de doute, et se rapportent en tous cas à la dérivation de la doctrine des « mondes innombrables » de celle de l'ânstpov, et non pas à la doctrine elle-même.

- Cicéron, de Nat. D. 1, 10, 25 (R. P, 21 ; DV 2, 17).

^ Aet. I, 7. 12 (R. P. 21 a; DV 2, 17). La leçon de Stobée, iiîs(pooî oopavoùç, est garantie par le àuîîpo;; xûafious de Cyrille, et par le àut'ipo'j; voù; (i. e. oùvou;) du Pseudo-Galien. Voir Dox. p. 11.

* Il est très simple de supposer que Cicéron trouva SiaaxJifxaoïv dans sa source épicurienne, et c'est un terme technique pour 'les inter^ mundia.

PHILOSOPUIE GRECQUE c

manière, nous obtenons une parfaite concordance de toutes nos autorités.

Ne serait-il pas bien peu naturel, d'ailleurs, d'appliquer cette déclaration que l'Illimité «environne tous les mondes » à des mondes se succédant dans le temps, puisque, selon cette interprétation, il n'aurait jamais, à un moment donné, qu'un monde à «environner»? Déplus, l'argument que mentionne Aristote, à savoir que si ce qui est en dehors des cieux est infini, la substance corporelle doit être infinie, et qu'il doit y avoir des mondes innombrables, ne peut être compris que dans ce sens, et vise certainement à reproduire le raisonnement des Milésiens, car ils étaient les seuls cosmologues à soutenir qu'il y avait une substance corporelle illimitée en dehors des cieux K Enfin, nous le savons par hasard, Pétron, un des plus anciens Pythagoriciens, soutenait qu'il y avait exactement cent quatre-vingt-trois mondes disposés en triangle". Ceci montre que des opinions de cette nature avaient cours bien avant les Atomistes, et a tout l'air d'une tentative pour introduire quelque ordre dans l'univers d'Anaximandre.

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