XIX. — Origine des corps célestes
Les doxographes ne nous ont pas laissés dans l'ignorance relativement au processus par lequel les diverses parties du monde sont sorties de l'Illimité. Voici une indication qui vient, en dernière analyse, de Théophraste :
II dit qu'à l'origine de ce monde une chose capable de produire le chaud et le froid fut séparée dé l'éternel. Il s'en forma
1 Arist. Phys. V, 4, 203 b 25 : àiteîpou S'Ôvtoç toù s^io (se. toù oùpavoù), xal aû>(ia àiietpov elvat §ox£î y.o.\ xoapioi (se. ànetpo'.)- H y a lieu d'observer que les mots suivants — t'' yàp |J.àXXov toO xevoO èvtaù&a ^ èvtaù&a ; — montrent clairement que ceci se rapporte tout aussi bien aux Atomistes ; mais le àTisipov a(b\>.a ne s'applique pas à eux. Ce qui semble probable, c'est plutôt que ceux qui faisaient de l'Illimité un corps, comme ceux qui en faisaient un xevov, soutenaient dans le même sens la doctrine des à-iieipot xocpoi.
2 Voir plus loin, §53. Cf. Diels, Elcmeiitum, pp. 63 sq.
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une sphère de flamme qui se développa autour de l'air qui encercle la Terre, comme l'écorce croît autour d'un arbre. Quand elle eut été déchirée et enfermée en de certains anneaux, le soleil, la lune et les étoiles vinrent à l'existence. — Ps. Plut. Strom, fr. 2. (R. P. 19 ; DV, 2, 10 )
Nous voyons par là que lorsqu'une portion de l'Infini eut été séparée du reste pour former un monde, elle se différencia tout d'abord dans les deux opposés, le chaud et le froid. Le chaud apparaît comme une sphère de flamme entourant le froid ; le froid comme une terre environnée d'air. On ne nous dit pas, toutefois, dans cet extrait, comment le froid en vint à se différencier en terre, air et eau ; mais il y a un passage dans la Météorologie d'Aristote qui jette quelque lumière sur le sujet. Nous y lisons :
Mais ceux qui sont plus sages dans la sagesse des hommes indiquent une origine pour la mer. D'abord, disent-ils, toute la région terrestre était humide, et quand elle eut été séchée par le soleil, la portion d'elle qui s'évapora produisit les vents et les révolutions du soleil et de la lune, tandis que la portion qui en subsista fut la mer. Ils pensent donc que la mer, en se desséchant, devient toujours plus petite, et qu'à la fin elle sera entièrement sèche, Meleor. B. I, 353 b, 5.
Et ceux-là tombent dans la même absurdité, qui disent que la terre et la partie terrestre du monde étaient humides à l'origine, mais que l'air s'éleva par suite de la chaleur du soleil, que l'ensemble du monde fut ainsi agrandi, et que c'est là la cause des vents et des mouvements des cieux ^ Ib, 2, 355 a, 2 (R. P. 20a;DV51 a9).
Dans son commentaire sur ce passage, Alexandre nous dit que c'était l'opinion d'Anaximandre et de Diogène, et ce témoignage est amplement confirmé par la théorie d'Anaximandre sur la mer, telle qu'elle est formulée par les doxographes (§ 20). Nous concluons donc qu'après la première séparation du chaud et du froid, la chaleur de la sphère de flamme transforma en air ou en vapeur — c'est tout un à
> La difBculté que soulève Zeller relativement au sens qu'a ici le mot TpOTtai (p. 223, n. 2) parait imaginaire. La lune a certainement un mouvement de déclinaison, et par conséquent des TpoTtai (Dreyer, Planetary Systems, p. 17, n. J).
cette date — une partie de l'intérieur humide et froid du monde, et que l'expansion de cette vapeur fit éclater en anneaux la sphère de flamme elle-même. Je donne, telle qu'elle nous a été conservée par Hippolyte, avec quelques suppléments fournis par Aétius, la théorie qu'il adopta pour expliquer comment les corps célestes sortirent de ces anneaux :
Les corps célestes sont des roues de feu séparées du feu qui encercle le monde, et encloses dans l'air. Et elles ont des évents pour respirer, sortes de trous pareils à des tuyaux, par lesquels sont vus les corps célestes. Pour celte raison, aussi, lorsque les évents sont obstrués, les éclipses se produisent. Et la lune semble tantôt croître et tantôt décroître, selon que ces trous s'ouvrent ou se ferment. Le cercle du soleil est vingt-sept fois plus grand que celui (de la terre, tandis que celui) de la lune est dix-huit fois aussi grand *. Le soleil est le plus haut de tous, et les roues des étoiles fixes sont les plus basses. — Hipp./?e/. I, 6 (R. P. 20; DV2, 11).
Anaximandre disait que les étoiles sont des condensations d'air pareilles à des cerceaux, pleines de feu, soufflant des flammes à un certain point par des orifices. Le soleil est le plus haut de toutes ; après lui vient la lune, et au-dessous de celle-ci les étoiles fixes et les planètes. — Aétius, II, 13, 7; 15, 6 (R. P. 19 a ; DV 2, 18).
Anaximandre disait que le soleil est un anneau vingt-huit fois aussi grand que la terre, semblable à une roue de char, avec une jante' creuse et pleine de feu, montrant le feu à un certain point, comme à travers la bouche d'un soufflet. — Aét. II, 20, 1 (R. P. 19 a; DV 2, 21.)
Anaximandre disait que le soleil est égal à la terre, mais que l'anneau par lequel il respire et par lequel il est mû en cercle est vingt-sept fois aussi grand que la terre. — Aét.II, 21, 1. {Dox., p. 351; DV2, 21.)
Anaximandre disait que la lune est un anneau dix-huit fois aussi grand que la terre... — Aét. II, 25, 1. [Dox. p. 355; DV 2, 22 ^)
1 Je suppose avec Diels (Dox. p. 560), que quelques mots sont tombés dans noire texte d'Hippol3'^te. Mais, d'accord avec Tannery, Science hellène (1887). p. 91, j'ai suppléé « dix-huit lois» plutôt que «dix-neuf lois». Zeiler(p. 224, n. 2) préfère le texte de notre manuscrit d'Hippolyte au témoignage d'Aélius.
- Aétius dit de plus que la lune ressemble à une roue de char creuse et pleine de feu, avec une èxnvo^. La différence entre les dimensions
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Anaximandre soutenait que le tonnerre et l'éclair sont causés par le vent. Quand il est enfermé dans un nuage épais et qu'il s'échappe avec violence, la rupture du nuage produit le bruit, et la déchirure offre l'aspect lumineux par contraste avec l'obscurité du nuage.— Aét. IIL 3, 1 (Dox. p. 367 ; DV, 2, 23).
Anaximandre soutenait que le vent est un courant d'air (c'està-dire de vapeur) qui s'élève quand ses particules les plus fines et les plus humides sont mises en mouvement ou dissoutes par le soleil. - Aét. III, 6,1 (Dox. p. 374 ; DV, 2, 24).
La pluie est produite par l'humidité pompée de la terre par le soleil. — Hipp. Réf. I, 6, 7 {Dox. p. 560; DV, 2, 11).
Nous avons vu plus haut que la sphère de flamme fut. brisée en anneaux par l'expansion de l'air ou de la vapeur que sa propre chaleur avait tirée de l'intérieur humide et froid. Nous devons nous rappeler qu'Anaximandre ne savait rien de l'anneau de Saturne. Ces anneaux sont au nombre de trois : celui du soleil, celui de la lune, et enfin, à la moindre distance de la terre, le cercle des étoiles. Le cercle du soleil est vingt-sept fois, et celui de la lune dix-huit fois aussi grand que la terre, d'où nous pouvons peut-être inférer que le cercle des étoiles est neuf fois aussi grand. Les nombres neuf, dix-huit, vingt-sept, jouent un rôle considérable dans les cosmogonies primitives ^ Nous ne voyons pas le cercle complet des anneaux de feu, parce que la vapeur qui les a formés entoure le feu et devient un anneau extérieur opaque. Ces anneaux extérieurs, toutefois, ont, sur un point de leur circonférence, des ouvertures à travers lesquelles le feu s'échappe, et ces ouvertures sont les corps célestes que nous voyons ^
indiquées par Hippolyte et par Aétius est due au fait que l'un parle de la circonférence intérieure, l'autre de la circonférence extérieure des anneaux. Cf. Tanner^-, Science hellène, p. 91, et Diels, l'eber Anaximanders Kosmos (Arch. X, pp. 231 sq.).
' Comme le fait ressortir Diels (Arch. X, p. 229), l'explication donuf^e par Gomperz, p. 53 de la 1« édition ne peut être exacte. [Dans les éditions subséquentes, ce passage a été supprimé.] Elle présuppose la théorie du V« siècle sur les ;jLJ5pot. Anaximandre ne savait rien de la « grande masse » du soleil.
- La véritable signification de cette doctrine a été exposée pour la première fois par Diels {Dox. pp. 25 sq.). Les flammes font éruption
On remarquera qu'il n'est question que de trois cercles, et que le cercle du soleil est le plus élevé. Le cercle des étoiles offre quelque difficulté. C'est, selon toute probabilité, la Voie lactée, dont l'apparence peut bien avoir suggéré toute la théorie ^. Anaximandre doit avoir pensé, senible-t-il, qu'elle avait plus d'un « évent», quoique la tradition soit muette sur ce point. Il n'y a pas la moindre raison de supposer qu'il la considérât comme une sphère. Il n'eût pas manqué de s'apercevoir qu'une sphère ainsi placée aurait rendu le soleil et la lune constamment invisibles. Que dire donc des étoiles fixes qui ne se trouvent pas dans la Voie lactée? Il semble difficile d'en trouver l'explication à moins de supposer qu'elles constituent les « mondes innombrables » dont nous venons de parier. Comme le feu et l'air qui entouraient le monde ont été brisés en anneaux, nos regards doivent pouvoir plonger directement dans l'infini, et les étoiles fixes doivent justement être les mondes, dont chacun est entouré de son enveloppe de feu. Il ne semble pas facile d'expliquer autrement l'ensemble de nos textes, et, si cela est exact, l'indication de quelques auteurs, suivant lesquels Anaximandre regardait les étoiles du ciel comme des dieux, peut être quelque chose de plus que la simple erreur que l'on y voit généralement aujourd'hui ^.
per magni circiini spiracula miindi, comme dit Lucrèce (VI, 493). Le ■npTjutfjpoç aùXciç auquel ces spiracula sont comparés est tout simplemexit le tuyau d'un soufflet, sens que le mot TtpTjaxi^p a dans Apollonius de Rhodes (IV, 776), et n'a aucun rapport avec le phénomène météorologique du même nom. Sur ce dernier, voir chap. III, § 71. Il n'est plus nécessaire, aujourd'hui, de réfuter les anciennes interprétations.
1 Ce ne peut être le zodiaque, car les planètes n'étaient pas encore étudiées séparément à cette époque.
2 Les Placita et Eusèbe ont tous deux tojç àaTspaç oùpavîouç au lieu de TO'jç àiietpo'jç oùpavoûç (voir plus haut, p. 65, n. 3) et il est bien possible que ce ne soit pas là une simple corruption de teste. La source commune peut avoir eu les deux indications. Je n'appuie cependant pas l'interprétation donnée dans mon texte sur cette base très incertaine. Indépendamment de cet argument, c'est, me semble-t-il, le seul moyen ^ de se tirer de cette difficulté.
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L'explication donnée du tonnerre et de l'éclair était tout à fait analogue. Ces phénomènes aussi étaient causés par le feu s'échappant à travers l'air comprimé, c'est-à-dire à travers les nuages orageux. Il semble probable que c'est là le point de départ de toute la théorie, et qu'Anaximandre expliquait les corps célestes par l'analogie de l'éclair, et non vice versa. Cela serait en parfait accord avec la prédilection de l'époque pour la météorologie.