XXI. — Les animaux
Ce que nous avons vu jusqu'ici suffit à montrer que les spéculations d'Anaximandre sur le monde étaient d'un caractère extrêmement hardi ; nous en venons maintenant au point culminant de son audace, nous voulons dire sa théorie de l'origine des créatures vivantes. L'analyse qu'en avait fait Théophraste nous a été heureusement conservée par les doxographes :
Les créatures vivantes naquirent de l'élément humide, quand il eut été évaporé par le soleil. L'homme était, au début, semblable à un autre animal, à savoir à un poisson. — Hipp., Réf. L 6 (R. P.22u; DV 2. 11, 6).
Les premiers animaux furent produits dans l'humide, enfermés chacun dans une écorce épineuse. Avec le temps ils firent leur apparition sur la partie la plus sèche. Quand l'écorce éclata ', ils modifièrent leur genre de vie en peu de temps. — Aét. V,* 19, 1 (R. P., 22; DV, 2, 30).
Il dit en outre qu'à l'origine l'homme naquit d'animaux d'une autre espèce. La raison qu'il en donne est que, tandis que les autres animaux trouvent tout de suite leur nourriture par euxmêmes, l'homme a besoin d'Une longue période d'allaitement. Il en résulte que s'il avait été à l'origine ce qu'il est maintenant, il n'aurait jamais survécu. — Ps.-Plut. Stroni. fr. 2 (R. P., ib. DV 4, 2, 10,.
Il prétend qu'au début les êtres huiiiains naquirent dans l'intérieur de poissons, et qu'après avoir été nourris comme les
Anaximandre. cela paraît ressortir de l'emploi d'ôaoïorï]; dans l'anciem sens d' « égalité ».
' Ceci doit être compris à la lumière de ce que nous apprenons plus loin sur les yaXîot. Cf. Arist. Hist. An. Z, 10. 565 a 25 : toT; aèv oùv aw- Aïoiç, ouç xaXoùJiTivsç vs3p(aç ^aXioûç, ôrav -îztoippaifi '•'^'- '■'^■'^'^^^i "^o ôcrpaxov, Yivovrai 0'. vïorrot.
requins ^ et être devenus capables de se protéger eux-mêmes, ils furent finalement jetés sur le rivage, et prirent terre. — Plut. Symp. Qiiaest., 730 f (R. P., ib. ; DV 2, 30).
L'importance de ces textes a parfois été exagérée ; plus souvent encore, elle n'a pas été appréciée comme elle le méritait. Par quelques-uns, Anaximandre a été appelé un précurseur de Darwin, tandis que d'autres n'ont vu dans toutes ses déclarations qu'une survivance mythologique. Il est donc important de remarquer que nous sommes ici en présence d'un des rares cas où nous n'avons pas simplement un placitam, mais une indication, un peu maigre, il est vrai, des observations sur lesquelles ce placitum était basé, et le genre d'argument sur lequel il s'appuyait. Il appert de là qu'Anaximandre avait une notion de ce que l'on entend par l'adaptation au milieu et par la survivance des plus aptes, et qu'il se rendait compte que les mammifères les plus élevés ne pouvaient représenter le type originel de l'animal. Ce type, il le cherchait dans la mer, et il le voyait naturellement dans les poissons, qui présentent la plus grande analogie avec les mammifères. Joh. MûUer a montré, il y a longtemps déjà, que les indications données par Aristote sur le galeus levis étaient plus exactes que celles qu'on doit aux naturalistes plus récents, et nous savons maintenant que les observations sur lesquelles elles reposent avaient déjà été faites par Anaximandre. La manière dont le requin nourrit ses petits lui fournissait justement ce dont il avait besoin pour expliquer la survivance des premiers animaux ^
1 II faut lire woTiep o'i -^akto'i au lieu de (Lousp ol uaÀatoî, avec Dœhner, qui compare Plut, de soll. anim. 982 a, où est décrit le (piXôaTopyov du requin. Voir la note suivante.
- Sur Aristote et le galeus levis, voir Johannes Mùller, Veber den glatten Hai des Aristoteles (K. ]''reuss. Akad. 1842), travail sur lequel mon attention a été dirigée par mon collègue, le professeur d'Arcj Thomson. Le sens exact des mots xpecpouîvoi waitep ci yaXeoi ressort de Arist. Hist. An. Z, 10, 565 b 1 : oi Se xaÀoJ[AEvoi Xeîot xOjv yaÀecuv rà pièv a!à îg^O'JSt uETOt^'J T(I)v ûarspiuv oaoîiuçrotç azuXîoiç, ■rcEpiaTotvTa Se raùxa sic éxaxÉpav TT]v Sixpoav xf^; ûsxépaç y.axa,3aîvsi, zat xà CùJa y''"''"'^' ~^^^ 0[i^aX6v zyovra
l'école milésienne 75