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II. — La vue primitive du monde

Dans les plus anciens temps dont nous ayons gardé quelque souvenir, la vue primitive du monde est déjà en train de disparaître rapidement. Nous sommes réduits, pour nous en faire une idée, à rechercher çà et là, dans les plus vieilles œuvres littéraires, les traits épars qui en constituent une sorte de sombre arrière-fond, ainsi que les nombreux mythes étranges et les rites plus étranges encore qui continuèrent à vivre, comme pour en porter témoignage, non seulement dans les parties reculées de la Grèce, mais même dans les «mystères» des Etats les plus cultivés. Autant que nous pouvons nous en rendre compte, ce devait être une chose essentiellement faite de pièces et de morceaux, prête à s'écrouler dès que soufflerait sur elle la fraîche brise d'une expérience plus large et d'une curiosité plus hardie. La seule explication du monde qu'elle pût offrir, c'était un conte bizarre sur l'origine des choses. Dans son ensemble, une histoire comme celle d'Ouranos, de Gaia et de Kronos se place, ainsi que l'a montré A. Lang, dans Custom and Myth, au même niveau que le conte maori de Papa et de Rangi, mais, dans ses détails, le mythe grec est certainement le plus sauvage des deux.

Nous ne devons pas nous laisser induire en erreur par des métaphores sur « l'enfance de la race », quoique ces métaphores, précisément, soient assez suggestives, à

1 On observera que Démocrite tombe en dehors de la période ainsi délimitée. L'usage généralement suivi, de joindre aux philosophes présocratiques ce contemporain et cadet de Socrate, obscurcit le cours véritable du développement historique. Démocrite est postérieur à Protagoras, et sa théorie est déjà conditionnée par le problème de la, connaissance. (Voir Brochard, Protagoras et Démocrite, Arch. II, p. 368.) Il a aussi une théorie morale en règle. (E. Meyer, Gesch. des Alterth. IV, § 514, note.)

INTRODUCTION à

condition d'être bien comprises. Nos idées sur la vraie nature de l'esprit de l'enfant sont exposées à être colorées par cette théorie de la préexistence, qui a trouvé peut-être sa plus haute expression dans VOde on the Intimations of Immortality, de Wordsworth. Nous transférons ces idées à la race en général, et ainsi nous sommes conduits à nous représenter les hommes qui créèrent et propagèrent les mythes comme des créatures simples et innocentes, lesquelles, étant plus rapprochées que nous du commencement des choses, en avaient peut-être une plus claire vision. Une vue plus exacte de ce que sont réellement les pensées des enfants aidera à nous mettre dans la bonne voie. Abandonnés à eux-mêmes, les enfants sont souvent tourmentés par les vagues terreurs que leur inspirent les objets environnants, et ils n'osent les confier à qui que ce soit. Leurs jeux sont basés sur une théorie animiste des choses, et ils ont une grande foi dans la chance et le hasard. Ils sont dévots, aussi, de ce culte du bric-à-brac qu'est le fétichisme ; et les affreuses vieilles poupées qu'ils chérissent souvent plus que les plus élégants articles des magasins de jouets nous rappellent forcément les informes blocs de bois et de pierre que Pausanias trouvait dans les sanctuaires de plus d'un magnifique temple grec. A Sparte, les Tyndarides étaient une couple de planches, et la vieille image de Héra à Samos était un bloc grossièrement taillé K Il ne faut pas oublier, d'autre part, que même aux temps les plus reculés dont nous ayons quelque souvenir, le monde était déjà très vieux. Ces Grecs qui, les premiers, essayèrent de comprendre la nature, n'étaient pas du tout dans la situation d'hommes qui s'engagent dans un sentier non encore frayé. Il existait déjà une vue passablement consistante du monde, quoique sans doute elle fût plutôt impliquée et supposée dans le rituel et le mythe que distinctement conçue comme telle. Les premiers penseurs firent

> Voir E. Meyer, Gesch. des Alterth. II, § 64 ; Menzies, History of Religion, pp. 272-276.

une chose beaucoup plus grande que ne l'eût été un simple commencement. En se dépouillant de la vue sauvage des choses, ils renouvelèrent leur jeunesse et, avec elle, comme il apparut, la jeunesse du monde, en un temps où le monde semblait frappé de sénilité.

La merveille est qu'ils furent capables de le faire aussi complètement qu'ils le firent. Tel mythe sauvage put être conservé çà et là au grand scandale des philosophes ; des fétiches, des totems et des rites magiques purent se cacher dans les trous et dans les cavernes, avec les taupes et les chauves-souris, pour être déterrés, bien longtemps après, par les curieux en ces matières. Mais la superstition qui envahit tout, celle que nous appelons primitive, parce que nous ne savons ni comment elle naquit ni d'où elle vint, avait disparu à jamais, et nous voyons qu'Hérodote note avec une surprise non feinte l'existence, parmi les « barbares», de croyances et d'usages que ses propres aïeux, en des temps qui n'étaient pas très éloignés, avaient enseignés et pratiqués avec autant de zèle que le fit jamais un Lybien ou un Scythe. Et même alors, il aurait pu constater qu'ils survivaient presque tous dans les « hauts lieux » de la Grèce.

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