XXXI. — Influence d'Anaximène
Il ne nous est pas précisément facile de nous représenter qu'aux yeux de ses contemporains — et longtemps après encore — Anaximène était une personnalité beaucoup plus importante qu'Anaximandre. Et pourtant le fait est certain. Nous verrons que Pythagore, bien que suivant Anaximandre dans son explication des corps célestes, s'inspirait beaucoup plus d'Anaximène dans sa théorie générale de la réalité (§ 53). Nous verrons en outre que si, à une date plus récente, la science fleurit une fois encore en lonie, ce fut à « la philosophie d'Anaximène » qu'elle se rallia (§ 122). Anaxagone adopta nombre de ses opinions les plus caractéristiques (§ 135) et quelques-unes d'entre elles pénétrèrent même dans la cosmologie des Atomistes*. Diogène
' Hipp. Réf. I, 7, 1 (R. P. 28; DV 3 A 7).
- Aug. de Civ. D. VIII, 2 : « Anaximenes omnes rerum causas infiaito aëri dédit : nec deos negavit aut tacuit ; non tamen ab ipsis aërem factum, sed ipsos ex aëre ortos credidit. » (R. P. 28 b ; DV 3 A 10).
3 Simpl. Phys. p. 1121, 12 (R. P. 28 a ; DV 3 A 11). Le passage tiré des Placita est plus probant que celui de Simplicius. Notez de plus que ce n'est qu'à Anaximène, à Heraclite et à Diogène que, même ici, sont attribués des mondes successifs. En ce qui concerne Anaximandre, Simplicius est parfaitement clair. Sur l'opinion des Stoïciens relativement à Heraclite, voir chap. Ill, | 78, et sur Diogène, chap. X, § 188. Que Simplicius ait suivi une autorité stoïcienne, cela est suggéré par les mots : y.oLi uaxcpov oî àno t^ç StoS;. Cf. aussi Simpl. de Cœlo, p. 202, 13.
4 L'autorité d'Anaximène était si grande que Leucippe et Démocrite adhérèrent tous deux à sa théorie de la forme de la terre, et se représentaient celle-ci comme un disque. Cf. Aét. III, 10, 3-5 (\\t^\ zyi\\xazoç Y^ç), 'Ava^tjjiÉvTjç xpaueCostS^ (tyjv y^v). AEÛxnntoç TU[iT:avosi8^. AïjjjioxptTOC SioxoeiS^ [aÈv Ttù -vXàzti, xoîXtjv hï tcù u-éau). Ceci en dépit du fait que la
l'école milésienne 85
d'Apollonie revint à la doctrine centrale d'Anaximène, et fit une fois de plus de l'air la substance primordiale, quoiqu'il essaj^ât, lui aussi, de la combiner avec les théories d'Anaxagore (§ 188). Nous reviendrons plus tard sur toutes ces questions ; mais il nous a paru opportun de noter dès maintenant qu'Anaximène marque le point culminant du mouvement intellectuel parti de Thaïes, et de montrer comment la « philosophie d'Anaximène » en vint à symboliser la doctrine milésienne tout entière. S'il a pu en être ainsi, c'est uniquement parce qu'elle était réellement l'œuvre d'une école dont Anaximène fut le dernier représentant distingué, et parce que la contribution de celui-ci fut telle qu'elle compléta le système hérité de ses prédécesseurs. Que la théorie de la raréfaction et de la condensation fût réellement pour le système milésien un complément, c'est ce que nous avons déjà vu (§ 26), et tout ce qu'il nous reste à ajouter, c'est que la claire réalisation de ce fait est le meilleur'guide à la fois pour l'intelligence de la cosmologie milésienne elle-même et pour celle des systèmes qui la suivirent. Pour l'essentiel, c'est d'Anaximène que tous prennent leur point de départ.
sphéricité de la terre était déjà un lieu commun dans les cercles où avaient pénétré les idées pythagoriciennes.