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XXXVII. — Caractère de la tradition

Ce n'est pas chose facile de faire de la vie de Pythagore et de sa doctrine un exposé qui puisse prétendre à être tenu pour historique. Nos principales sources d'information ^ sont les Vies composées par Jamblique, Porphyre et Diogène Laërce. Celle de Jamblique est une misérable compilation, basée surtout sur l'ouvrage du mathématicien Nicomaque de Gerasa, en Judée, et sur le roman d'Apollonius de Tyane, qui se considérait lui-même comme un second Pythagore, et prenait, en conséquence, de grandes libertés avec ses matériaux". Porphyre est, comme écrivain, à un niveau beaucoup plus élevé que Jamblique, mais ses autorités ne nous inspirent pas plus de confiance. Lui aussi fit usage de Nicomaque et d'un certain romancier nommé Antonius Diogène, auteur d'un livre intitulé Merveilles d'au delà de Thulé '. Diogène cite, comme d'ha-

' Voir l'admirable étude de E. Rohde : Die Quellen des lamblichus in seiner Biographie des Pythagoras (Rh. Mus. XXVI, XXVII).

2 Jamblique était disciple de Porph5're et contemporain de Constantin. La Vie de Pythagore a éti' éditée par Nauck (1884). Nicomaque appartient au commencement du 2« siècle après J.-G. Il n'y a aucune preuve qu'il ait rien ajouté aux autorités qu'il suivait, mais elles étaient déjà viciées par les fables néo-pythagoriciennes. Néanmoins, c'est à lui que nous devons surtout la conservation des précieux témoignages d'Aristoxène.

* L'importance de la Vie qui se trouve dans Diogène Laërce gîl dans le fait qu'elle nous donne l'histoire courante à Alexandrie avant

bitude, un nombre considérable d'autorités, et les indications qu'il donne doivent être estimées suivant la nature des sources d'où elles ont été tirées. Jusqu'ici, il faut l'avouer, nos matériaux ne semblent pas promettre beaucoup. Un examen plus approfondi montre, cependant, que de nombreux fragments de deux autorités beaucoup plus anciennes, Aristoxène et Dicéarque, sont enchâssés dans la masse. Ces écrivains étaient tous deux disciples d'Aristote ; ils étaient natifs de l'Italie méridionale, et contemporains de la dernière génération des Pythagoriciens. Tous deux composèrent des Vies de Pythagore, et Aristoxène, qui était personnellement intime avec les derniers représentants du pythagorisme scientifique, fit encore une collection des sentences de ses amis. L'histoire néo-pythagoricienne, telle que nous l'avons dans Jamblique, est un tissu de fables incroyables et fantastiques; mais, si nous y trions les indications qui remontent à Aristoxène et à Dicéarque, nous pouvons facilement construire un récit raisonnable, dans lequel Pythagore apparaît non comme un faiseur de miracles et un innovateur religieux, mais simplement comme un moraliste et un homme d'Etat. Nous pourrions alors être tentés de supposer que c'est là la tradition authentique ; mais ce serait encore une erreur. Il y a, en fait, une troisième couche, encore plus ancienne, dans les Vies, et celle-ci s'accorde avec les dernières indications pour faire de Pythagore un artisan de prodiges et un réformateur des croyances.

Quelques-uns des miracles les plus frappants de Pythagore sont racontés sur l'autorité du Trépied d'Andron et de l'ouvrage d'Aristote sur les Pythagoriciens K Ces traités

l'apparition du néo-pythagorisme et la promulgation de l'évangile selon. Apollonius de Tyane.

1 Andron d'Ephèse écrivit sur les Sept sages un livre appelé le Trépied, par allusion à l'histoire bien connue. Les faits attribués à Pythagore dans le traité aristotélicien nous font penser à une légende religieuse. Il tue, par exemple, un serpent venimeux en le mordant; il fut

appartiennent tous deux au IV^ siècle avant J.-C, et n'ont par conséquent pas été influencés par les fantaisies néopythagoriciennes. De plus, ce n'est qu'en supposant l'existence encore plus ancienne de cette opinion que nous pouvons expliquer les allusions d'Hérodote. Les Grecs de l'Hellespont lui disaient que Salmoxis ou Zamolxis avait été l'esclave de Pythagore S et Salmoxis est une figure de la même catégorie qu'Abaris et Aristée.

Il semble donc que les plus anciennes et les plus récentes indications s'accordent à représenter Pythagore comme un homme de la classe à laquelle appartenaient Epiménide et Onomacrite — en fait comme une sorte de «guérisseur» ; mais, pour une raison ou pour une autre, une tentative fut faite pour sauver sa mémoire de cette imputation, et cette tentative eut lieu au IV^ siècle avant J.-C. La signification en apparaîtra dans la suite de notre exposé.

XXXVIIL — Vie de Pythagore.

Nous savons de source certaine, on peut le dire, que Pythagore passa les premières années de sa vie à Samos, et qu'il était fils de Mnésarque "; il «florissait», nous ditvu en même temps à Crotone et à Métaponte; il exhiba sa cuisse d'or à Olympie, et une voix venant du Ciel lui parla comme il traversait la rivière Kasas. Le même auteur nous dit que Pythagore fut identifié par les Crotoniates avec Apollon Hyperboréen (Arist. frg. 186).

1 Herod. IV, 95.

î Cf. Herod. IV, 95, et Heraclite, frg. 17 (R. P. 31 a ; DV 12 B 129). Hérodote le représente comme vivant à Samos. Aristoxène dit, d'autre part, qu'il vint d'une des îles que les Athéniens occupèreut après en avoir chassé les T3'rrhéniens (Diog. Vlll, 1). Cela fait songer à Lcmnos, d'où les Pélasges tj'rrhéniens furent chassés par Miltiade (Herod. VI, 140), ou peut-être à quelque autre île occupée dans le même temps II j avait aussi des Tyrrhéniens à Imbros. Cela explique qu'on ait fait de ai un Etrusque ou un Tyrien. D'autres récits le mettent en rapport avec Phlionte, mais c'est peut-être là une pieuse invention de l'association pythagoricienne qui y florissait au commencement du 1V« siccle avant J.-C. Pausanias (II, 13, 1) rapporte une tradition des Phliasiens suivant laquelle Hippasos, arrière-grand-père de Pythagore, avait émigré de Phlionte à Samos.

on, sous le règne de Polycrate \ Cette date ne peut s'éloigner beaucoup de la vérité, car Heraclite parle déjà de Pythagore au passé ^

Les grands voyages attribués à Pythagore par des écrivains postérieurs sont naturellement apocryphes. Même l'indication suivant laquelle il visita l'Egypte, quoique loin d'être improbable, si nous considérons les relations étroites entre Polycrate de Samos et Amasis, repose sur une autorité insuffisante ^ Hérodote observe, il est vrai, que les Egyptiens s'accordaient, en certaines pratiques, avec les règles appelées orphiques et bakchiques, qui sont en réalité égyptiennes, et avec les pythagoriciennes *; mais cela n'implique pas que les Pythagoriciens les tinssent directement de l'Egypte. Il dit aussi, dans un autre passage, que la croyance à la transmigration venait d'Egypte, quoique certains Grecs, les uns à une date antérieure, les autres à une date postérieure, la fissent passer pour la leur propre. Il refuse, toutefois, de donner leurs noms, de sorte qu'il ne peut guère faire allusion à Pythagore *. Et cela n'importe

> Eratosthène identifiait Pythagore avec le vainqueur olympique de . 01. XLVIII, 1 (588/7 av. J.-C). mais Apollodore plaçait son akmè en 532/1 de l'ère de Polycrate. 11 se basait sans doute sur l'indication d'Aristoxène citée par Porphj^e {V. Pyth. 9), que P3'thagore quitta Samos par haine pour la tyrannie de Pol3'crate (R. P. 53 a ; DV4, 8). Pour une discussion complète, voir Jacoby, pp. 215 sq.

2 Héracl. frg. 16, 17 (R. P. 31, 31 a ; DV 12 B 40, 129).

3 Elle se rencontre pour la première fois dans le BiisUis d'Isocrate, I 28 (R. P. 52 ; DV 4, 4).

* Herod. II, 81 (R. P. 52 a ; DV 4, 1). La virgule après AîpTTTiotoi est évidemment correcte. Hérodote croj'ait que le culte de Dionysos avait été introduit d'Egypte par Mélampous (11, 49), et il veut faire entendre que les Orphiques empruntèrent ces pratiques aux adorateurs de Bakchos, tandis que les Pythagoriciens les reçurent des Orphiques.

" Herod. Il, 123 (R. P. ib.; DV 4,1). Les mots : « dont je connais, mais dont je ' n'écris pas les noms » ne peuvent se rapporter à Pythagore ; car ce n'est que de ses contemporains qu'Hérodote parle de la sorte (cf. I, 51 ; IV, 48). Stein suggère qu'il veut parler d'Empédocle, et cela me paraît convaincant. Hérodote peut l'avoir rencontré à Thurium. Il n'y a non plus aucune raison de supposer que ol y-iv TtpoTspov se rapporte spécialement aux Pythagoriciens. Si Hérodote avait jamais entendu

guère, car les Egyptiens ne croyaient pas à la transmigration du tout, et Hérodote fut tout simplement induit en erreur par les prêtres ou par le symbolisme des monuments. Aristoxène dit que Pythagore quitta Samos pour échapper à la tyrannie de Polycrate ^ Ce fut à Crotone, cité déjà fameuse par son école médicale ^ qu'il fonda sa société. Combien de temps il y resta, nous l'ignorons ; il mourut à Métaponte, où il s'était retiré au premier signe de révolte contre son influence ^

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