XXXIX. — L'ORDRE
Il n'y a pas de raison de croire que les renseignements détaillés qui nous ont été transmis relativement à l'organisation de l'ordre pythagoricien reposent sur une base historique, et nous pouvons encore nous rendre compte de l'origine d'un grand nombre d'entre eux. La distinction, au sein de l'ordre, de degrés que l'on appelait de noms divers : Mathématiciens et Acousmatiques, Esotériques et Exotériques. Pythagoriciens et Pythagoristes *, est une invention destinée à expliquer comment on en vint à avoir deux groupes de gens très différents, qui tous deux prétendaient au titre de disciples de Pythagore au IV^ siècle avant J.-C. Ainsi, encore, l'indication d'après laquelle les Pythagori-
dire que Pythagore avait visité l'Egypte, il l'aurait sûrement dit dans l'un ou l'autre de ces passages. Il n'3' avait aucune raison de garder la réser%e, puisque Pythagore devait être mort quand Hérodote naquit.
1 Porph. V. Pyth. 9 (R. P. 53 a ; DV 4, 8).
2 D'après ce qu'Hérodote nous dit de Démocède (III, 131), nous pouvons voir que l'école médicale de Crotone fut fondée avant l'époque de Pythagore. Cf. Wachtler, De Alcmaeone Crotoniata, p. 91.
3 On peut tenir pour certain que Pythagore passa ses derniers jours à ^étaponte; Aristoxène le dit (ap. Jambl. V. Pyth. 249), et Cicéron (De Fin. V, 4) parle des honneurs qui continuèrent à être rendus à sa mémoire dans cette cité (R. P. 57 c). Cf. aussi Andron, frg. 6 (F. H. G. II, 347).
fSur ces distinctions, voir Porphj^re (F. Pyth. 37) et Jamblique (7. Pyth. 80), cités R. P. 56 et 56 b (DV, 8, 2). Le nom d'àxojauaTixoî est évidemment en relation avec les oxo.jau.a-a dont nous aurons à nous occuper sous peu.
ciens étaient tenus à un inviolable secret, indication qui remonte à Aristoxène^ avait pour but d'expliquer pourquoi l'on ne trouve aucune trace de la philosophie pythagoricienne proprement dite avant Philolaos.
L'Ordre pythagoricien était simplement, à son origine, une fraternité religieuse du type décrit plus haut, et non pas, comme on l'a soutenu quelquefois, une ligue politique ^ Il n'avait rien à faire non plus avec « l'idéal aristocratique dorien». Pythagore était Ionien, et l'Ordre était limité, à ses débuts, aux Etats achéens^ Il n'.y a aucune preuve quelconque que les Pythagoriciens favorisassent le parti aristocratique plutôt que le parti démocratique*.
1 Sur le « silence mystique », voir Aristoxène, ap. Diog. VIII, 15 (R. P. 55 a; DV 4, 12). Tannery, Sur le secret dans l'école de Pythagore {Arch. I, p. 28 sq.), pense que les doctrines mathématiques étaient les secrets de l'école, et qu'ils furent divulgués par Hippasos; mais l'opinion la plus raisonnable est qu'il n'y avait pas de secrets du tout, excepté ceux qui se rapportaient au rituel.
2 Platon, Rep. X, 600 a, implique que Pj^hagore ne revêtit aucune charge publique. L'opinion que la secte pj'thagoricienne était une ligue politique, opinion soutenuefdans les temps modernes par Krische (De societatis a Pythagora conditœ scopo politico, 1830) remonte, comme l'a montré Rohde {lac. cit.), à Dicéarque, le champion de la « Vie Pratique », tout comme l'opinion que c'était à l'origine une société scientifique remonte au mathématicien et musicien Aristoxène. Le premier antidata Archytas, et le dernier antidata Philolaos (voir chap. VII, § 138). C'est ce que Grote a vu clairement (vol. IV, p. 329 sq.).
3 Mej'^er, Gesch. des Alterth. Il, § 502, note. Il est toujours nécessaire d'insister là-dessus, car l'idée que les P3^thagoriciens représentaient r « idéal dorien » a la vie dure. Dans ses Kiilturhistorische Beitràge (fasc. I. p. 59) Max C- P. Schmidt imagine que les écrivains postérieurs appelèrent le fondateur de la secte Pythagoras au lieu de Pythagorès, comme le nomment Heraclite et Démocrite, parce qu'il était devenu (( un Dorien des Doriens ». Le fait est tout simplement que Ilu&ayopaç est la forme attique de Uu&aYop-iQç, et que les écrivains en question écrivaient en dialecte attique. Pareillement, Platon appelle Archytas, qui appartenait à un Etat dorien, Archytès, quoique Aristoxène et d'autres gardassent la forme dorienne de son nom.
* Cylon, le principal adversaire des Pythagoriciens, est décrit par Aristoxène (Jambl. V. Pyth., 248) comme •fivzi xat tiXoûtco npcuxsûwv twv noXiTcùv. Tarente, qui devait devenir le principal siège des Pythagoriciens, était une démocratie. La vérité est que, dans ce temps-là, la nouvelle religion s'adressait au peuple plutôt qu'aux aristocraties, qui
Le but essentiel de l'Ordre était d'assurer à ses membres une satisfaction plus complète de l'instinct religieux que celle que leur fournissait la religion d'Etat. C'était, en fait, une institution à l'effet de cultiver la sainteté. Sous ce rapport, elle ressemblait à une société orphique, bien que, semble-t-il, le dieu principal des Pythagoriciens fût Apollon plutôt que Dionysos. C'est là, sans doute, la raison pour laquelle les Crotoniates identifièrent Pythagore avec Apollon Hyperboréen '. De par la nature des choses, cependant, une société indépendante à l'intérieur d'un Etat grec devait facilement entrer en conflit avec l'ensemble des citoyens. Le seul moyen qu'il y eût pour elle d'affirmer son droit à l'existence était d'identifier l'Etat avec elle-même, c'est-àdire de s'assurer le contrôle du pouvoir souverain. L'histoire de l'Ordre pythagoricien, pour autant qu'on peut la reconstituer, est celle d'u^^e tentative faite pour évincer l'Etat, et son action politique doit être envisagée comme un simple incident de cette tentative.