IV. — Hésiode
En arrivant à Hésiode, il semble que nous entrions dans un autre monde. Nous voici en présence d'histoires de dieux non seulement fantastiques, mais choquantes, et ces histoires nous sont racontées tout à fait sérieusement. Hésiode fait dire aux Muses : «Nous savons dire bien des choses fausses qui ont l'air de la vérité ; mais nous savons aussi, quand nous voulons, dire ce qui est vrai ^ » Cela signifie qu'il était tout à fait conscient de la différence qu'il y avait entre l'esprit d'Homère et le sien. L'ancienne insouciance s'en est allée, et il est important de dire la vérité sur les dieux. Hésiode sait aussi qu'il appartient à une
1 Sur tout cela, voir spécialement Rohde, Psyché, pp. 14 sq.
2 Hes. Theog., 27. Ce sont les mêmes Muses qui inspiraient Homère, ce qui veut dire, dans notre langage, qu'Hésiode écrivait en hexamètres et dans le dialecte épique. Le nouveau genre littéraire n'a pas encore trouvé le véhicule qui lui convient, et qui est l'élégie.
période plus récente et plus triste que celle d'Homère. En décrivant les âges du monde, il en intercale un cinquième entre ceux du bronze et du fer. C'est l'âge des héros, l'âge que chantait Homère, et il était meilleur que l'âge du bronze, dont il fut précédé, et bien meilleur que celui dont il fut suivi, l'âge du fer, dans lequel vit Hésiode^. Il sent aussi qu'il chante pour d'autres classes de population. C'est à des bergers et à des laboureurs qu'il s'adresse, et les princes pour qui chantait Homère sont devenus des personnages reculés, qui donnent des «jugements tortueux». Pour les gens du commun, il n'y a plus d'espérance que dans un dur et incessant travail. C'est la voix du peuple que nous entendons maintenant pour la première fois, et d'un peuple pour lequel le romantisme et la splendeur du moyen âge grec ne signifient rien. La vue primitive du monde ne fut jamais entièrement morte parmi ces hommes ; il était donc naturel que leur premier porte-parole l'accueillît dans ses poèmes. C'est pourquoi nous trouvons dans Hésiode ces vieux contes, ces contes sauvages, dont Homère dédaignait de parler.
On aurait cependant tort de ne voir dans la Théogonie qu'un simple réveil de l'ancienne superstition. Rien ne peut jamais être ressuscité exactement tel qu'il était, car dans chaque réaction il y a un élément polémique qui la différencie complètement du stade précédent et l'empêche de le reproduire. Hésiode ne pouvait pas ne pas être affecté du nouvel esprit que le commerce et les aventures avaient éveillé au delà de la mer, et il devint pionnier en dépit de lui-même. Les rudiments de la future science et de la future histoire ioniennes doivent être cherchés dans ses poèmes, et il fit réellement plus que quiconque pour hâter la décadence de ces vieilles idées, tout en cherchant à l'arrêter. La Théogonie est une tentative pour réduire en un seul système
1 II y a là une grande vue historique. Ce ne sont pas nos historiens Httodernes, c'est Hésiode qui a montré le premier que le a moyen âge grec» a été une interruption du développement normal.
toutes les histoires relatives aux dieux, et un système est nécessairement fatal à une chose aussi arbitraire que la mythologie. Hésiode n'enseigne pas moins qu'Homère un polythéisme panhellénique ; la seule différence, c'est que, chez lui, cet enseignement est plus directement basé sur les légendes attachées aux cultes locaux, qu'il cherchait ainsi à investir d'une signification nationale. Le résultat en est que, par un renversement complet du rapport primitif, le mythe devient l'essentiel et le culte l'accessoire. Hérodote nous dit que ce furent Homère et Hésiode qui créèrent une théogonie pour les Hellènes, qui donnèrent aux dieux leurs noms, distribuèrent entre eux les emplois et les arts S et cela est parfaitement vrai. Le panthéon olympien prit, dans les esprits des hommes, la place des vieux dieux locaux, et ce fut là aussi bien l'œuvre d'Hésiode que celle d'Homère. L'homme ordinaire n'avait pas des attaches avec cette foule de dieux, mais tout au plus avec un ou deux d'entre eux ; et même ces deux, il aurait eu peine à les reconnaître sous les figures humanisées, dépouillées de toute association locale, que la poésie avait substituées aux objets plus anciens du culte. Les dieux de la Grèce étaient devenus un splendide sujet pour l'art, mais ils s'interposaient entre les Grecs et leurs religions ancestrales. Ils étaient incapables de satisfaire les besoins du peuple, et là est le secret de la renaissance religieuse que nous allons avoir à considérer dans la suite.