V. — Cosmogonie
Et ce n'est pas sous ce rapport seulement qu'Hésiode se montre fils de son époque. Sa Théogonie est en même temps une cosmogonie, quoiqu'il puisse paraître qu'en ce domaine il suivait les autres plutôt qu'il ne formulait sa propre pensée. Quoi qu'il en soit, il ne fait que mentionner les deux grandes figures cosmogoniques. Chaos et Eros, et il
» Herod., II. 53.
ne les met pas réellement en relation avec son système. La conception du Chaos représente un effort très net pour figurer le commencement des choses. Ce n'est pas un mélange informe, mais plutôt, comme l'indique l'étymologie du mot, le trou ou l'abîme béant où rien n'existe encore S Nous pouvons être certains que cette idée n'est pas primitive. Le sauvage n'a pas l'occasion de se former une idée du commencement absolu de toutes choses ; il prend pour accordé qu'il y avait déjà quelque chose à leur origine. L'autre figure, celle d'Eros, était sans aucun doute destinée à expliquer la tendance à la production, qui donna naissance au processus tout entier. C'est, du moins, ce que les Maoris entendent par là, comme le montre le remarquable passage suivant '.
De la conception l'accroissement, De raccroissement le gonflement.
Du gonflement la pensée.
De la pensée le souvenir.
Du souvenir le désir.
La parole devint féconde, Elle s'unit avec la faible lueur Et elle engendra la nuit.
Hésiode s'est sans doute appuyé sur quelque spéculation primitive de ce genre, mais il ne nous dit rien de précis à ce sujet.
Nous avons des témoignages sur l'abondante production de cosmogonies durant tout le sixième siècle avant J.-C, et nous savons quelque chose des systèmes d'Epiménide, de Phérécyde ^ et d'Acousilaos. Comme il y eut des spéculations de cette nature même avant Hésiode, nous ne devons
1 Le mot -/âo; signifie certainement le «trouw ou !'« abîme», l'orphique x^<s^OL TîsÀtûpiov. Grimm le comparait avec le Scandinave Ginnanga-Gap.
' Cité d'après Taylor, New Zealand, pp. 110-112, par Andrew Lang, il*ns Mythes, Cultes et Religions, p. 346 de la traduction française.
' Sur les restes de Phérécyde, voir Diels, Vorsokratikery 1« édit., pp. 506 sq. ; 2« édit., p. 503, et l'intéressante analyse de Gomperz, Les Penseurs de la Grèce, vol. 1, pp. 93 sq.
pas hésiter à croire que la plus ancienne cosmogonie orphique remonte également à ce siècle ^ Le trait commun à tous ces systèmes est la tentative faite pour remonter au delà de l'abîme, et pour mettre Kronos ou Zeus à la première place. C'est ce qu'Aristote a en vue quand il distingue les « théologiens » de ceux qui étaient à moitié théologiens et à moitié philosophes, et qui plaçaient au commencement ce qu'il y avait de meilleur ^ Il est évident, cependant, que ce procédé est précisément l'inverse du procédé scientifique, et pourrait être poursuivi indéfiniment ; nous n'avons donc rien à faire avec les cosmogonistes dans cette étude, si ce n'est dans la mesure où l'on peut montrer qu'ils ont influencé le cours de plus sobres investigations. En fait, ces spéculations sont encore basées sur la vue primitive du monde, et tombent ainsi en dehors du cadre que nous nous sommes fixé à nous-même.