LV. — Sa vie
Nous avons vu comment Pythagore s'identifiait luimême avec le mouvement religieux de son époque ; nous avons maintenant à considérer une manifestation très différente de la réaction contre la conception des dieux que les poètes avaient rendue familière au peuple grec. Xénophane niait absolument les dieux anthropomorphiques, mais il ne fut affecté en aucune mesure par la résurrection — qui se produisait partout autour de lui — d'idées plus anciennes. Nous possédons encore un fragment d'une élégie dans laquelle il ridiculisait Pythagore et la doctrine de la transmigration. Un jour, dit-on, il passait dans la rue au moment où l'on battait un chien. « Arrêtez, dit-il, ne le battez pas ! C'est l'âme d'un ami ! Je l'ai reconnu au son de sa voix '. » On rapporte aussi qu'il combattait les opinions de Thaïes et de Pythagore, et qu'il attaquait Epiménide, ce qui est assez probable, quoique dans les frag-
ï Voir chap. IV, §| 92 et 93, et chap. VII, || 150-152.
2 Voir frg. 7 (DV; = 18 Karst) ap. Diog. VIII. 36 (R. P. 88).
ments qui nous sont parvenus de lui on ne trouve aucune trace de cette attitude ^ Il est surtout important pour avoir été l'initiateur de cette lutte entre la philosophie et la poésie, qui atteignit son point culminant dans la République de Platon.
II n'est pas facile de déterminer la date de Xénophane. Timée dit qu'il était contemporain d'Hiéron et d'Epicharme, et il paraît bien avoir joué un rôle dans le roman anecdotique de la cour d'Hiéron, qui amusa les Grecs du IV^ siècle, comme celui de Crésus et des Sept Sages amusa ceux du V= ^ Comme Hiéron régna de 478 à 467 avant J.-C, il serait impossible de placer la naissance de Xénophane bien avant 570, même si nous supposions qu'il ait vécu jusqu'à l'âge de cent ans. D'autre part, au dire de Sextus et de Clément, Apollodore donnait la XLe Olympiade (620-616) comme date de sa naissance, et le premier ajoute que ses jours se prolongèrent jusqu'à l'époque de Darius et de Cyrus ^ En revanche, Diogène, dont les informations en ces matières viennent pour la plupart d'Apollodore, dit qu'il florissait dans la LX^ Olympiade (540-537), et Diels est d'avis qu'en réalité c'est ce
> Diog. IX, 18 (R. P. 97), Nous savons que Xénophane s'était occupé de la prédiction d'une éclipse par Thaïes (chap. I, p. 41, n. 1). Nous verrons que sa propre opinion sur le soleil ne se conciliait guère avec la possibilité de faire pareille prédiction, de sorte que ce fut peut-être à ce propos qu'il contredit Thaïes.
2 Timée, ap. Clem. Strom. I, p. 533 (R. P. 95, DV 11 A 8). Il n'y a qu'une anecdote qui nous montre en fait Xénophane en conversation avec Hiéron (Plut. Reg. apophth. 175 e), mais il est naturel de voir dans Arist. Met. T, 5. 1010 a 4 une allusion à une remarque à lui faite par Epicharme. Aristote a plus d'une anecdote sur Xénophane, et il semble très probable qu'il les empruntait au roman dont le Hiéron de Xénophon est un écho.
3 Clem. loc. cit. ; Sext. Math. I, 257. La mention de Cyrus est confirmée par Hipp. Réf. I, 94. Diels pense que Darius fut mentionné d'abord pour des raisons métriques; mais personne n'a expliqué d'une manière satisfaisante pourquoi Cyrus aurait été mentionné si l'on ne voulait pas insister sur la date plus ancienne. Sur toute cette question, voir Jacoby, p. 204 sq,, qui a certainement tort de supposer que ày^^i xwv Aapsîou xal Kûpoy )(p6v(uv peut signifier « durant les temps de Darius et de Cyrus. »
qu'a dit aussi Apollodore ^ Quoi qu'il en soit, il est évident que la date de 540 av. J.-C. est basée sur la supposition qu'il se rendit à Elée l'année de la fondation de cette ville, et n'est, par conséquent, qu'une simple combinaison*.
Ce que nous savons de certain, c'est que Xénophane mena une vie errante à partir de vingt-cinq ans, et qu'il se livrait encore à la poésie à l'âge de quatre-vingt-douze. Il dit lui-même (frg. 8 = 24 Karst ; R. P. 97) :
Voici maintenant soixante-sept ans que mon âme chargée de soucis ^ parcourt d'un bout à l'autre le pays d'Hellas, et vingtcinq ans s'étaient déjà écoulés depuis ma naissance, si je puis dire quelque chose de vrai en ces matières.
On est tenté de supposer que, dans ce passage, Xénophane s'en réfère à la conquête de l'Ionie par Harpagos, et qu'il répond, en fait, à la question posée dans un autre poème (frg. 22 = 17 Karst ; R. P. 95 a) * :
Telles sont les choses que nous devons dire au coin du feu, en hiver, quand nous sommes couchés sur de moelleux coussins, buvant du vin doux et grignotant des pois chiches : « De quel pays es-tp, et quel âge as-tu, ô très cher? Et quel âge avais-tu quand le Mède arriva?»
Nous ne pouvons pourtant pas en être siirs, et nous devons nous contenter de ce qui, après tout, est l'essentiel pour le but que nous nous proposons, à savoir qu'il parle de
' Rh. Mus. XXXI, p. 22. Il suppose une ancienne corruption de N en M. Comme Apollodore indiquait l'archonte athénien, et non l'Olympiade, il serait plus probable de supposer une confusion due au fait qu'il y eut deux archontes de même nom.
2 Comme Elée fut fondée par les Phocéens six ans après qu'ils eurent quitté Phocée (Herod. I, 164 sq.), ce fut justement en 540-39 avant J.-C. Cf. la manière dont Apollodore datait Empédocle par l'ère de Thurium (I 98).
' Bergk (Litteraturgesch. II, p. 418, n. 23) supposait que cppovTtc désignait ici l'œuvre littéraire de Xénophane, mais c'est sûrement un anachronisme de prendre ce mot à cette date dans le sens où les Latins employaient cura.
* C'était certainement un autre poème, car il est en hexamètres, tandis que le fragment précédent est en distiques élégiaques.
Pythagore au passé, et que c'est aussi au passé que parle de lui Heraclite \
Au dire de Théophraste, Xénophane avait « entendu » Anaximandre % et nous verrons qu'il était certainement au courant de la cosmologie ionienne. Depuis qu'il eut été chassé de sa ville natale, il vécut en Sicile, principalement à Zankle et à Catane^ De même qu'avant lui Archiloque, il déchargea son àme en écrivant des élégies et des satires qu'il récitait dans les banquets où, comme on peut le supposer, les réfugiés essayaient de conserver les usages de la bonne société ionienne. L'indication d'après laquelle il était rhapsode ne repose sur aucun fondements Le chantre d'élégies n'était pas un professionnel comme le rhapsode, mais il était, socialement, l'égal de ses auditeurs. Dans sa quatre-vingt-douzième année, Xénophane menait encore, nous l'avons vu, une vie errante, ce qui ne s'accorde guère avec le texte qui le fait établir à Elée et y fonder une école, surtout si, comme il y a lieu de le croire, il passa ses derniers jours à la cour d'Hiéron. Il est très probable qu'il visita Elée, et il n'est pas impossible qu'il ait écrit un poème de deux mille hexamètres sur la fondation de cette ville, qui était naturellement un sujet intéressant pour tous les émigrés ioniens S Mais il est très remarquable qu'aucun
' xénophane, frg. 7 (voir plus haut p. 126, n. 2) ; Heraclite, frg. 16, 17 (voir plus loin, p. 149).
2 Diog. IX, 21 (R. P. 96 a).
" Diog. IX, 18 (R. P. 96). L'emploi du vieux nom de Zankle au lieu du nom plus récent de Messine montre que cette indication a été empruntée à une source ancienne — probablement aux élégies de Xénophane lui-même.
* Diog. !X, 18 (R. P. 97) dit : aÙTo; Èppa-WSsi rà ÉauToO, ce qui est tout différent. Nulle part ailleurs il n'est dit qu'il récitait Homère, et le verbe pa'];u)5îlv est emplo3é dans le sens tout à fait général de «réciter». La description colorée de Gomperz {Penseurs de la Grèce I, p. 167) ne repose que sur ce simple mot. 11 n'3' a pas non plus la moindre trace d'influence homérique dans les fragments. Ils sont tous composés dans le stj'le élégiaque usuel.
'' Hiller soupçonne à bon droit {Rh. Mus. XXXIII, p. 529) que cette indication provient de Lobon d'Argos, qui écrivit sur les Sept Sages,
écrivain ancien ne dise expressément qu'il ait jamais été à Elée, et la seule chose — à part le poème douteux dont nous venons de parler — qui le mette en rapport avec cette ville, est une anecdote d'Aristote. Comme les Eléates lui demandaient s'ils devaient sacrifier à Leucothéa et la pleurer, il leur répondit : « Si vous la tenez pour une déesse, ne la pleurez pas ; si vous ne la tenez pas pour telle, ne lui sacrifiez pas. » C'est absolument tout, et ce n'est là qu'un apophtegme \ Il serait étrange que nous n'eussions rien de plus si Xénophane avait réellement trouvé, sur la fin de ses jours, un foyer dans la colonie phocéenne.