‹ L'aurore de la philosophie grecqueChapitre 8 sur 240 · VI. — Caractéristiques générales · texte numérisé non relu

VI. — Caractéristiques générales

DE l'ancienne cosmologie GRECQUE.

Quel est donc le progrès qui a placé une fois pour toutes les cosmologistes ioniens au-dessus du niveau des Maoris? Grote et Zeller le font consister dans la substitution de causes impersonnelles, agissant suivant une loi, à des causes personnelles, agissant arbitrairement. Mais la distinction entre le personnel et l'impersonnel n'était pas encore réellement sentie dans l'antiquité, et c'est une erreur que d'y attacher trop d'importance. Il semble plutôt que c'est en cessant de dire des contes que les hommes de science de Milet firent un pas réel en avant. Ils renoncèrent à la tâche désespérée de décrire ce qui était quand rien

* C'était là l'opinion de Lobeck, quant à la «théogonie rhapsodique » décrite par Daraascius, et elle a été reprise par Ofto Kern {De Orphei Epimenidis Pberecydis Theogoniis, 1888J. Le caractère grossier de cette théogonie est la meilleure preuve de son antiquité. Cf. Lang, Mythes, Cultes et Religions, chap. X.

- Arist., Met, N, 4, 1091 b 8.

n'était encore, et ils se demandèrent au lieu de cela ce que toutes choses sont en réalité maintenant.

Ex NIHILO NIHIL.

Le grand principe qui est à la base de toute leur pensée — quoiqu'il n'ait pas été formulé avant Parménide — c'est que n'en ne naît de rien, et que rien ne se réduit à rien. Ils ▼oyaient cependant que les choses particulières venaient toujours à l'existence et cessaient d'exister, et il résultait de cela que leur existence n'était pas une existence vraie ou stable. Les seules choses qui fussent réelles et éternelles étaient la matière originelle qui subissait toutes ces transformations, et le mouvement qui donnait naissance à cellesci, auxquelles fut bientôt ajoutée cette loi de proportion ou de compensation qui, en dépit du continuel devenir, et de la disparition continuelle des choses, assurait la permanence et la stabilité relatives des diverses formes d'existence qui contribuent à former le monde. Que ce fussent là, en effet, les idées directrices des premiers cosmologistes, nous ne pouvons naturellement le prouver, tant que nous n'avons pas donné une exposition détaillée de leurs systèmes, mais nous pouvons montrer tout de suite combien il était naturel que de telles pensées leur vinssent. C'est toujours le problème du changement et de la destruction qui excite le premier l'étonnement, cet étonnement qui, eomme le dit Platon, est le point de départ de toute philosophie. Outre cela, il y avait dans la nature ionienne une veine de mélancolie qui la portait à méditer sur l'instabilité des choses. Même avant l'époque de Thaïes, Mimnerme de Colophon chante la tristesse du changement, et, à une date postérieure, quand Simonide se plaint que les générations des hommes tombent comme les feuilles des bois, il touche une corde qu'avaient déjà fait vibrer les premiers chantres de l'Ionie ^ Or, aussi longtemps que les hommes

1 Simonide, fr. 85, 2 Berglc. Iliade, VI, 146.

pouvaient croire que tout ce qu'ils voyaient était vivant comme eux, le spectacle de l'incessante mort et de l'incessante renaissance de la nature n'avait pour effet que de teindre leurs pensées d'une certaine tristesse et de leur inspirer des pièces semblables aux chants funèbres de Linos, que les Grecs empruntèrent à leurs voisins d'Asie^ ; mais quand l'animisme primitif, qui avait vu partout la vie consciente, eut disparu, et que la mythologie polythéistique, qui avait personnifié au moins les plus frappants des phénomènes naturels, fut en train de disparaître, il dut leur sembler qu'il n'y avait nulle part de réalité permanente. De nos jours, nous sommes habitués, bien ou mal, à la notion de choses mortes, obéissant non à des impulsions intérieures, mais seulement à des lois mécaniques. Mais ce n'est point là la vue de l'homme naturel, et nous pouvons être certains que lorsqu'elle s'imposa à lui pour la première fois, elle provoqua en lui un sentiment tout à fait pénible. Et le soulagement ne pouvait se trouver que dans cette réflexion que, comme rien ne vient de rien, rien ne peut se réduire à rien. Il doit donc y avoir quelque chose qui est toujours, quelque chose de fondamental, qui persiste à travers tous les changements, et qui ne cesse d'exister sous une forme que pour réapparaître sous une autre. Il est significatif que ce quelque chose est qualifié d'(( immortel» et de «toujours jeune » ^

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