LX. — Fini ou infini
Aristote a essayé en vain de découvrir, par l'étude des poèmes de Xénophane, si celui-ci regardait le monde comme fini ou comme infini. «Il n'a fait aucune déclaration précise à ce sujet», conclut-il ^ Selon Théophraste, en revanche, Xénophane tenait le monde pour sphérique et fini, puisqu'il le disait «égal en tous sens^». Ceci, toutefois, nous engage dans de très sérieuses difficultés. Ainsi que nous l'avons déjà vu, notre philosophe disait que le soleil se mouvait en ligne droite à l'infini, et cela s'ac-
1 Aet. II, 1, 2 (Dox. p. 327; DV 2, 17) ; Diog. IX, 19 (R. P. 103 c). II est vrai, naturellement, que ce passage de Diogène vient du manuel biographique (Dox. p. 168), mais ce n'en est pas moins chose sérieuse que de nier l'origine théophrastique d'une indication qui se trouve dans Aétius, Hippolj'te et Diogène.
2 Arist. Met. A, 5.986 b 23 (R. P. 101; DV 11 A 30): oùSèv Steaaip^vtosv.
3 Ceci est donné pour une inférence de Simpl. Phys. p. 23, 18(R. P. 108 b ; DV 11 A 31, 9) : 8tà rb ■7iavTa-/6&ev 5[ioiov, et ne vient pas simplement de M. X. G. (977 b 1 ; R.P.108) : itâvTij o'o[xoiov ôvra c^atpoeiS^ etvai. Hippolyte a aussi cette indication (Réf. 1, 14; R. P. 102 a; DV 11 A 33,2); elle remonte donc à Théophraste. Timon de Phlionte comprenait Xénophane de la même manière.car il lui fait appeler l'Un i'aov aTtâvTTj (frg. 60, Diels = 40 Wachsm. ; R. P. 102 a).
corde avec l'idée qu'il se faisait de la terre, à savoir celle d'une plaine infiniment étendue. Plus difficile encore à concilier avec la conception d'un monde sphérique et fini est l'indication du fragment 28, d'après laquelle la terre a une limite supérieure que nous voyons, mais n'a pas de limite inférieure. Ce point est attesté par Aristote, qui nous dit que la terre a «des racines infinies», et ajoute qu'Empédocle blâmait Xénophane davoir soutenu cette opinion ^ Il ressort en outre du fragment d'Empédocle cité par Aristote qu'au dire de Xénophane le «vaste air» s'étendait à l'infini du côté d'en haut". Nous voilà donc tenus de trouver, ou plutôt d'essaj^er de trouver de l'espace pour une terre infinie et un air infini dans un monde sphérique et fini ! Cela vient de ce que nous essayons de trouver de la science dans de la satire. Si, en revanche, nous envisageons ces déclarations du même point de vue que celles qui concernent les corps célestes, nous verrons tout de suite ce qu'elles signifient très probablement. L'histoire d'Ouranos et de Gaia était toujours le principal scandale de la Théogonie, et l'air infini nous débarrasse d'Ouranos. Quant à la terre, si elle s'étend en bas à l'infini, elle nous délivre du Tartare, qu'Homère situait à l'extrême limite de ce côté, aussi loin au-dessous de l'Hadès que le ciel est élevé au-dessus de la terre ^ Ceci n'est naturellement qu'une conjecture ; mais, cela ne fùt-il que possible, nous sommes autorisés à ne pas croire que des contradictions aussi surprenantes se soient trouvées dans un poème cosmologique.
Une plus subtile explication de la difficulté nous est donnée par le Péripatéticien postérieur qui écrivit sur l'école
1 Arist. de Cœlo. B, 13. 294 a 21 (R. P. 103 b; DV 11 A 47),
2 Je prends SaiiÀôî comme attribut, et à-rcEtpova comme prédicat aux deux sujets.
3 II. VIII, 13-16, 478-481, et spécialement les mots : oùâ' eî xz xà vsîaTa TtîîpaB-' iXTjai 1 YO"'ïjC x^i ttÔvto'.o /-. t. ).. Le VIII« livre de l'Iliade doit avoir paru particulièrement mauvais à Xénophane.
éléate un traité dont il existe encore, dans le recueil aristotélicien, une partie généralement connue sous le titre de traité sur Mélissos, Xénophane et Gorgias^. Selon cet écrivain, Xénophane déclarait que le monde n'était ni fini ni infini, et il énumérait une série d'arguments à l'appui de cette thèse, à laquelle il en ajoutait une analogue, à savoir que le monde n'est ni en mouvement ni en repos. Cela a introduit dans nos sources des confusions à perte de vue. Alexandre utilisait ce traité aussi bien que la grande œuvre de Théophraste, et Simplicius supposait que les citations qui en étaient tirées provenaient aussi de Théophraste. N'ayant pas d'exemplaire du poème, il fut complètement déconcerté, et jusqu'il y a peu de temps toutes les analyses de Xénophane ont été viciées par la même confusion. On peut même prétendre que, sans cet écrit, nous aurions fort peu entendu parler de la « philosophie de Xénophane », manière de dire qui, en somme, n'est qu'une survivance de l'époque où l'on ignorait encore que cet exercice scolastique n'avait aucune autorité.
1 Dans l'édition de Bekker, ce traité porte le titre de IIcp'i Esvocpâvouç, irepl Zi^vwvoç, Tiepî Topyiou, mais le meilleur ms. donne pour titres des trois sections : (1) Ilspt Zi^vtovo;, (2) Ilepl Eevoçâvouç, (3) Ilept ropytou. Mais la première section se rapporte clairement à Melissos, de sorte que le traité tout entier est maintenant intitulé De Melisso, Xénophane, Gorgia (M. X. G.). Il a été édité par Apelt dans la bibliothèque Teubner, et plus récemment par Diels (Abh. der K. Preuss. Akad. 1900), qui a aussi donné la section traitant de Xénophane dans P. Ph. Fr., p. 24-29 {Vors. p. 36 sq.). Diels a maintenant abjuré l'opinion qu'il soutenait dans Dox., p. 108, à savoir que l'ouvrage appartient au III« siècle avant J.-C, et pense maintenant qu'il a été a Peripatetico eclectico {i. e. sceptica, platonica, stoica admiscentc) circa Christi natalem conscriptum. S'il en est ainsi, il n'y a pas de raison de douter, comme je le faisais autrefois, que la 2« section traite réellement de Xénophane. L'écrivain n'aurait par conséquent pas connu les poèmes de celui-ci de première main, et l'ordre dans lequel les philosophes sont discutés est celui du passage de la Métaphysique qui a soulevé toute la question. Il est possible qu'une section sur Parménide précédât ce que nous avons maintenant.