LXI. — Dieu et le monde
Dans le passage de la Métaphysique auquel nous venons de faire allusion, Arisiole parle de Xënophane comme du «premier partisan de lUn^», et le contexte montre qu'il voulait donner à entendre par là que Xénophane avait été le premier des Eléates. Nous avons déjà vu que, si l'on en juge par les faits certains de sa vie, il est fort peu vraisemblable qu'il se soit fixé à Elée et y ait fondé une école, et il est à croire que, comme d'habitude en cas pareil, Aristote reproduit simplement certaines indications de Platon. En tout cas, Platon avait parlé des Eléates comme des «partisans du Tout^», et il avait aussi dit de l'école qu'elle était .« partie de Xénophane et même d'une date plus ancienne^». Ces derniers mots, toutefois, montrent assez clairement ce qu'il voulait donner à entendre par là. De même qu'il appelait les Héracliliens «successeurs d'Homère et de maîtres encore plus anciens*», il rattachait l'école éléate à Xénophane et à des autorités plus anciennes encore. Nous avons vu dans d'autres cas comment ces remarques plaisantes et ironiques de Platon furent prises au sérieux par ses successeurs, et nous ne devons pas
1 Met. A, 5, 986 b 21 (R. P. 101 ; DV 11 A 30) : irpôiro; toJtwv U'^aç. Le verbe évîCstv ne se rencontre nulle part ailleurs, mais il est clairement formé sur l'ana'ggie de uYjStCîiv, <piXtT:ii:iCîtv, etc II n'est pas probable qu'il signifie «unifier». Aristi^te aurait pu dire évuioaç, s'il avait voulu exprimer cette idée.
* Tht. 181 a 6 : TOù ôXoo oTastùûrat. Le substantif oxajtwTTjî n'a pas d'autre sens que celui de « partisan ». Il n'y a pas de verbe araoïoO» signifiant «rendre stationnaire », et pareille formation serait contraire à toute analogie. La dérivation aTaaiJjTac... àno t^ç a-àoiux; apparaît pour la première fois dans Sext. Math. X, 46, passage dont nous pouvons inférer qu'Aristote employait le mot, non qu'il donna la dérivation.
3 Soph. 242 d 5 (R. P. 101 b ; DV 11 A 29). Si ce passage implique que Xénophane s'établit à Elée, cela l'implique aussi de ses prédécesseurs. Mais quand Elée fut fondée, Xénophane était déjà dans la force de l'âge.
* Tht. 179 e 3 : tùv 'HpaxXeiTîîwv ^. wsntp oô Xévsiç, 'OaTjpîtwv xa'i en ita- XaioT£pu)v. Dans ce passage, Homère est aux Héraclitièns exactement ce que Xénophane est aux Eléates dans le Sophiste.
laisser celle-ci influencer indûment notre opinion générale sur Xénophane.
Aristole nous dit en outre que Xénophane, «considérant le monde entier S disait que l'Un était dieu». Ceci fait clairement allusion aux fragments 23 à 26, où tous les attributs humains sont déniés à un dieu qui est affirmé un, et «le plus grand parmi les dieux et les hommes». On peut ajouter que ces vers sont beaucoup plus piquants, si nous pouvons les concevoir en relation étroite avec les fragments lia 16, au lieu de les attribuer en partie aux satires et en partie à un poème cosmologique. C'était probablement dans le même contexte que Xénophane disait le monde ou Dieu « égal en tous sens '», et contestait qu'il respirât*. L'indication suivant laquelle il n'y a pas d'hégémonie parmi les dieux* s'accorde aussi fort bien avec le fragment 26. Un dieu n'a pas de besoins, et il ne convient pas à un dieu d'être le serviteur des autres, comme c'est le cas dans Homère pour Iris et pour Hermès.
LXn. — Monothéisme ou polythéisme ?
Que ce «dieu» soit justement le monde, Aristote nous l'affirme, et cet emploi du mot Bi6(; est tout à fait conforme à celui qu'en fait Anaximandre. Xénophane lui attribuait des sensations, sans lui reconnaître des organes spéciaux
1 Met. 981 b 24. Ces mots ne peuvent pas signifier « levant ses regards vers le Ciel » ou quelque chose d'analogue. Ils sont entendus comme je les entends par Bonitz (im Hinblicke auf den ganzen Himmel) et par Zeller (im Hinblick auf das Weltganze). Le mot àro^Xéiteiv était devenu beaucoup trop incolore pour exprimer l'autre idée, et oùpavôc, nous le savons, désigne ce qui fut plus tard appelé xôo[ioç.
2 Voir plus haut, p. 138, n. 3.
3 Diog. IX, 19 (R. P. 103 c) : ôXov 8' opâv -/.aï ôXov àxoûeiv, (xtj [iÉvtoi àvaiivelv. Voir plus haut, p. 122, n. 2.
* [Plut.] Strom. frg. 4 (DV 11 A 32) : àitocpaiveTot 8s xal Tept ôeûv mç oùSeaiàç ^yeaovîac £v aùroîç O'jsrjç" où yàp oaiov SEan&Ceo&at Ttva xûv ôeôiv» ÈTttSeîaS-aî rs [ATjSevô; oÙtùjv [iTjSéva [xijS' ôXcuc, àxoûstv 8è %a>. ôpâv xadoXou xa' fiTj xatà [iépoç.
à cet effet, et il le faisait gouverner toutes choses par les « pensées de son esprit ». Il l'appelle aussi le « dieu unique », et si cela est du monothéisme, alors Xénophane était monothéiste, quoiqu'il ne le fût certainement pas au sens où ce mot est généralement compris. Le fait est que l'expression «dieu unique» éveille dans notre esprit toutes sortes d'associations qui n'existaient pas du tout pour les Grecs de ce temps- là. Il est probable que les contemporains de Xénophane l'eussent appelé athée plutôt que n'importe quoi d'autre. Comme le dit excellemment Edouard Meyer : « En Grèce, la question de savoir s'il y a un dieu ou plusieurs ne joue pour ainsi dire aucun rôle. Que la puissance divine soit conçue comme unité ou pluralité, est chose sans importance en comparaison de la question de savoir si elle existe et comment il faut en comprendre la nature et les relations avec le mondée »
D'autre part, c'est une erreur de dire, avec Freudenthal, que Xénophane était en n'importe quel sens un polythéiste -. Qu'il employât le langage du polythéisme dans ses élégies, on devait s'y attendre, et l'on ne pouvait s'attendre à autre chose, et quant à ses autres allusions aux « dieux », la meilleure explication qu'on en puisse donner, c'est de les rattacher à ses attaques contre les dieux anthropomorphiques d'Homère et d'Hésiode. En un cas, Freudenthal a serré de trop près une manière proverbiale de parler ^ Et moins que n'importe quoi, nous ne pouvons admettre que Xénophane concédât l'existence de dieux subordonnés ou spéciaux; car c'est justement l'existence de ces dieux-là qu'il avait particulièrement à cœur de nier. Mais en même
» Gesch. des Alterth. II, 5. 466.
- Freudenthal, Die Théologie des Xenophanes.
3 Xénophane appelle son Dieu « le plus grand parmi les dieux et les hommes », mais c'est là simplement une de ces « expressions polaires» auxquelles on trouvera des parallèles dans la note de Wilamowitz à VHéraklès d'Euripide, v. 1106. Cf. spécialement l'indication d'Heraclite (frg. 20) suivant laquelle « aucun des dieux ou des hommes » n'a créé le monde.
temps, je ne puis m'empêcher de penser que Freudenthal est plus près de la vérité que Wilamowitz, lequel prétend que Xénophane « représentait le seul vrai monothéisme qui ait jamais existé sur la terre M). Diels se rapproche davantage du but, à mon sens, quand il qualifie la doctrine du vieux poète de « panthéisme quelque peu étroit^ ». Mais toutes ces opinions auraient à peu près également surpris Xénophane lui-même. Il était en réalité le Weltkind de Gœthe, avec des prophètes à sa droite et à sa gauche, et il eût souri s'il eût su qu'un jour il serait regardé comme un théologien.
» Griechische Literatiir, p. 38 (3« édit., p. 62). - Parmenides Lehrgedicht, p. 9.