‹ L'aurore de la philosophie grecqueChapitre 9 sur 240 · VII. — 4>Y2Ii · texte numérisé non relu

VII. — 4>Y2Ii

A ma connaissance, aucun historien de la philosophie grecque n'a clairement établi que le mot employé par les anciens cosmologistes pour exprimer cette idée d'une subs-

1 Sur Adonis-Thammuz, Lityersès, Linos et Osiris, voir Frazer, le Rameau d'Or, voL III, pp. 143 sq., 168 sq., 272 sq.

2 L'expression épique àt^âvatoç xat à'^r^pwç paraît avoir suggéré cette idée. Anaximandre appliquait les deux épilhètes à la substance première (R. P. 17 et 17 a; D. V, 2, 15 et 11.) Euripide, décrivant la félicité de la vie vouée à la science (fr. inc. 910), dit : àfravaTOO... œijcsiuç xoopov aY^p» (R. P. 148 c fin.)

tance permanente et primordiale n'était autre que le mot u>6gi<;, et que le titre de Trspi cpuCTecoç, si communément donné à des œuvres philosophiques du VI« et du V^ siècle avant J.-C. ^ signifie simplement : « De la substance primordiale. » Platon et Aristote emploient tous deux ce terme dans ce sens, quand ils discutent de la philosophie ancienne *, et son histoire montre assez clairement quelle en a dû être la signification originelle. Dans le langage philosophique grée, cpuortç désigne toujours ce qui est primaire, fondamental et persistant, par opposition à ce qui est secondaire, dérivé et transitoire ; ce qui est « donné » par opposition à ce qui est fait ou devient. Il est vrai que Platon et ses successeurs entendent aussi par cpjcjç la condition la meilleure ou la plus normale d'une chose ; mais c'est justement parce qu'ils tenaient le but de tout développement comme antérieur au processus par lequel il est atteint. Pareille idée était totalement inconnue aux pionniers de la philosophie. Ils cherchaient l'explication du monde incomplet que nous connaissons, non dans sa fin, mais dans son commencement. Il leur semblait qu'il leur suffirait d'enlever toutes les modifications que l'art et le hasard y avaient introduites pour arriver à ce qui était définitivement réel ; et ainsi la recherche de la cpj(7tç d'abord dans le monde en général, puis dans la société humaine, devint le principal intérêt de l'époque dont nous avons à nous occuper.

Le mot apx^ P^'' lequel les premiers cosmologistes passent d'habitude pour avoir désigné l'objet de leur recherche, est, dans ce sens, purement aristotélicien. Il est tout à fait naturel qu'il ait été employé dans l'esquisse historique

1 Je ne veux pas dire par là que les philosophes employaient euxmêmes ce titre, car les anciens écrits en prose ne portaient pas de titres. L'écrivain mentionnait son nom et indiquait le sujet de son œuvre dans sa première phrase, comme le fait, par exemple, Hérodote.

2 Platon, Lois, 892 c 2 : çjotv PoJXovxai X^ysiv y^^saiv (i. e. tô s$ ou YÎ^vôtaO Tïjv Ttspl Ta TtpwTa {i. e. ttjv tùjv nptô-iuv). Arist., Phys, B, 1, 193a 21 : SioTisp ot [lèv Tùp, ol cï yîjv, ot â'àipa ©aaîv, o'<. oè uStup, oi S'svia toÛtouv, 0'. 3s Tiâvra TaùTa ttjv çuatv slvat tyjv tûv ovtujv.

bien connue du premier livre de la Métaphysique, car Aristote y éprouve les théories des anciens penseurs par sa propre doctrine des quatre causes. Mais Platon n'emploie jamais ce terme dans cet ordre d'idées, et il ne se trouve pas une fois dans les fragments authentiques des premiers philosophes. On ne le rencontre que dans les manuels stoïciens et péripatéticiens d'où sont dérivées la plupart de nos connaissances, et ces manuels répètent simplement Aristote. Zeller a montré dans une note ^ que ce serait un anachronisme de rapporter aux débuts de la spéculation le subtil usage qu'Aristote fait de ce mot. Pour Anaximandre, le mot àpy^/i ne pouvait signifier que «commencement», et ce que les premiers cosmologistes cherchaient, c'était beaucoup plus qu'un commencement, c'était le fond éternel de toutes choses.

Une très importante conclusion découle de l'exposé que nous venons de faire de la signification du mot ^>'jcjcç, à savoir que ce qui intéressait réellement les philosophes ioniens, c'était la recherche de la substance primordiale. Si leur unique objet avait été, comme le soutenait Teichmiiller, l'explication des phénomènes célestes et météorologiques, leurs investigations n'auraient pas été appelées irspi (a6<jeœç IdTropfn^, mais plutôt ivîpi o'jpavoO ou Trepi ^szewpwv. Et nous trouvons confirmation de ce fait en étudiant la manière dont se développa la cosmologie grecque. La pensée commune que l'on peut suivre à la trace à travers les représentants successifs d'une école est toujours celle qui concerne la substance primordiale, tandis que les théories astronomiques ou autres sont en général individuelles aux penseurs. Assurément, Teichmùller a rendu un bon service en protestant contre ceux qui exposaient ces théories

1 Zeller, p. 217, n. 2. Voir plus loin, chap. I, p. 57, n. 1.

- Nous avons, pour leur donner ce nom, l'autorité de Platon. Cf. Phédon, 96 a7 : taÔTT]; tî^î oo^piaç yjv §7j zaXoùoi itspt (çûasujç laropiav. Ainsi, dans le fragment d'Euripide que nous avons cité plus haut (p. 2, n. 2), l'homme qui sait voir «l'ordre toujours jeune de l'immortelle œûotç » est celui batti; t^; îa-optaç la-^e p.d(&Tjatv.

comme de simples curiosités isolées. Elles forment, au contraire, des systèmes cohérents, et qui doivent être tenus pour des touts. Mais il n'en est pas moins vrai que la philosophie grecque commença — comme elle finit — par la recherche de ce qu'il y a d'immuable dans le flux des choses.

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