LXXI. — Le sentier en haut
ET le sentier en BAS.
Heraclite paraît avoir développé les détails du flux perpétuel en se reportant aux théories d'Anaximène -. Il est improbable, cependant, qu'il expliquât les transformations de la matière par la raréfaction et la condensation \ Théophraste donnait, semble-t-il, à entendre que l'Ephésien le faisait, mais il reconnaissait que ce n'était nullement clair.
> Platon, Tht. 152 e 1 ; Crat. 401 d 5, 402 a 8; Arist. Top. A, 11. 104 b 22; de Cœlo, T, 1. 298 fc 30; Phys. 9, 3. 253 b 2.
î Voir plus haut, chap. I, | 29.
s Voir cependant la remarque de Diels, citée R. P. 36 c {Dox. p. 105).
Le passage de Diogène que nous allons citer a fidèlement reproduit cette appréciation \ Dans les fragments, en tous cas, nous ne trouvons rien sur la raréfaction et la condensation. L'expression employée est « échange » (frg. 22 ; 90 D) ; et elle est certainement très bien choisie pour désigner ce qui arrive quand le feu dégage de la fumée, et absorbe en échange du combustible.
Nous avons fait remarquer qu'à défaut d'Hippolyte, notre meilleure analj'^se de la doxographie théophrastique d'Heraclite est la plus développée des deux que nous donne Diogène Laërce. En voici la traduction :
Ses opinions sur des points particuliers sont les suivantes :
Il soutenait que le feu était l'élément, et que toutes choses étaient un échange du feu, produit par condensation et raréfaction. Mais il n'explique rien clairement. Toutes choses seraient produites en opposition les unes aux autres, et toutes choses seraient un écoulement comme un fleuve.
Le tout est fini, et le monde est un. Il naît du feu et est de nouveau consumé par le feu, alternativement à travers toute l'éternité, suivant certains cycles. Ceci arrive conformément au destin. Ce qui conduit à la naissance des opposés est appelé Guerre et Lutte ; ce qui conduit à la conflagration finale est Concorde et Paix.
Il appelait changement le chemin en haut et en bas, et soutenait que le monde vient à l'existence en vertu de cela. Quand le feu est condensé, il devient humide, et quand il est comprimé, il se transforme en eau ; l'eau, étant congelée, se transforme en terre, et c'est là ce qu'il appelle le chemin en bas. Puis la terre se liquéfie de nouveau, et d'elle naît l'eau, et de celle-ci tout le reste ; car il rapporte presque chaque chose à l'évaporation de la mer. C'est le chemin en haut. R. P. 36.
Il soutenait aussi que les exhalaisons naissaient à la fois de la mer et de la terre, quelques-unes claires et pures, d'autres sombres. Le feu était nourri parles claires, et l'humidité par les autres.
Il ne s'explique pas très clairement sur la nature de ce qui entoure le monde. Il soutenait toutefois qu'il y avait en lui des auges dont les faces concaves étaient tournées de notre côté, et dans lesquelles les exhalaisons Claires étaient réunies et produisaient des flammes. Celles-ci sont les corps célestes.
> Diog. IX, 8 : oaœwç o'oùâev îXTÎ&srat.
HERACLITE d'ÉPHÈSE 167
La flamme du soleil est la plus claire et la plus chaude, car les autres corps célestes sont plus éloignés de la terre, et pour cette raison donnent moins de lumière et de chaleur. La lune, d'autre part, est plus rapprochée de la terre, mais elle se meut à travers une région impure. Le soleil se meut dans une région claire et sans mélange, et en même temps est juste à la distance convenable de nous. C'est pourquoi il donne plus de chaleur et de lumière. Les éclipses du soleil et de la lune sont dues au fait que les auges se tournent du côté d'en haut, tandis que les phases mensuelles de la lune sont produites par une révolution graduelle de son auge.
Jour et nuit ; mois, saisons et années ; pluies et vents, et choses analogues sont dues aux diverses exhalaisons. L'exhalaison claire, quand elle s'allume dans le cercle du soleil, produit le jour, et la prépondérance de l'exhalaison opposée produit la nuit. L'accroissement de chaleur provenant de l'exhalaison claire produit l'été, et la prépondérance de l'humidité provenant de l'exhalaison sombre produit l'hiver. C'est en conformité avec ceci qu'il assigne les causes des autres choses.
Quant à la terre, il ne donne aucune indication claire sur sa nature, pas plus qu'il ne le fait sur celle des anges.
Telles étaient donc ses opinions. R. P. 39 b.
Il est évident que si nous pouvons nous fier à ce passage, on ne saurait s'en exagérer la valeur; et que nous le puissions, en somme, cela ressort du fait qu'il suit exactement l'ordre des matières adopté par toutes les doxographies dérivées du grand ouvrage de Théophraste. D'abord, nous avons la substance primaire, puis le monde, puis les corps célestes, et enfin les phénomènes météorologiques. Nous concluons donc qu'il peut être tenu pour authentique, à l'exception : premièrement, de la conjecture probablement erronée de Théophraste que nous avons mentionnée plus haut sur la raréfaction et la condensation, et, secondement, de quelques traces d'interprétation stoïcienne, qui viennent des Vetusta Placita.
Considérons les détails de la théorie. Le feu pur, nous dit-on, se trouve essentiellement dans le soleil. Celui-ci, de même que les autres corps célestes, est une auge ou peut-être une sorte de barque ; sa face concave, où se
réunissent et brûlent les exhalaisons claires de la mer, est tournée de notre côté. Comment le feu du soleil passe-t-il en d'autres formes ? Si nous consultons les fragments qui traitent du chemin en bas, nOus trouvons que la première transformation qu'il subit est celle qui le fait devenir mer, et, de plus, nous apprenons que la moitié de la mer est terre et l'autre moite Tzpriox'np (frg. 21 ; 31 a D). Nous verrons tout à l'heure la pleine signification de cette phrase ; il nous faut d'abord établir ce que c'est que le rcpriiyv/ip. Nombre de théories ont été mises en avant sur ce sujet ; mais, à ma connaissance, personne ^ n'a encore proposé de prendre ce mot dans le sens qu'il a partout ailleurs, c'està-dire celui d'ouragan accompagné d'une trombe enflammée". Et, cependant, c'est là sûrement la chose requise ici. Il est amplement attesté qu'Heraclite expliquait le passage de la mer au feu par le moyen d'évaporations claires ; et il nous faut une explication météorologique analogue du retour du feu à l'eau. Il nous faut, en fait, une chose qui représente également la fumée produite par la combustion du soleil, et l'état immédiat entre le feu et l'eau. Qu'est-ce qui répondrait mieux à ce but qu'une trombe enflammée ? Elle ressemble assez à la fumée pour être tenue pour le produit de la combustion du soleil, et elle descend certainement sous forme d'eau. Et cette interprétation acquiert en fait la certitude si nous la rapprochons de l'exposé que fait Aétius de la théorie héraclitique des TTjOr/CTT-^pjç. Ils étaient dus, nous dit-il, « à l'embrasement et à l'extinction de nuages^». En d'autres termes, la
' Ceci a été écrit en 1890. Dans son Herakleitos von Ephesos (1901) Diels entend comme moi le TcpiijoTi^p et traduit ce mot par Glutwind.
2 Cf. Herod., VII, 42, et, Lucrèce, VI, 424. Sénèqae(Qiiœst. Nat. II, 56) appelle ce phénomène igncus turbo. Les opinions des anciens philosophes à ce sujet sont réunies dans Aet. III, 3. Le -npïjaTyjp d'Anaximandre (chap. I, p. 69, n. 2) est une chose toute ditférente, mais il est très probable que les marins grecs nommaient ce phénomène météorologique d'après le soufflet du forgeron.
3 Aet. III, 3, 9 : 7tpY]0T^paî Ss xaxà veffûv èfiiîprjoei; xaî apéaetc (se. 'HpàxXetTOç àizotpatvsxai YÎlfvsoOai). Diels {Herakleitos, p. V) paraît considérer
vapeur claire, après s'être enflammée dans la coque du soleil et s'être de nouveau éteinte, réapparaît sous forme de nuée d'orage sombre et enflammée, et se transforme une fois de plus en mer. Au stade suivant, nous voyons l'eau passer continuellement à l'état de terre. Nous sommes déjà familiarisés avec cette idée (§ 10), et nous n'avons pas besoin d'en dire davantage sur ce sujet. Revenant au « chemin en haut », nous voyons que la terre se liquéfie dans la même proportion que la mer devient terre, de sorte que la mer est « toujours mesurée avec la même mesure » (frg. 23; 31 ft D). Pour une moitié, elle est terre, et pour une moitié -rrpri'j-r/iO (frg. 21). Cela doit signifier qu'à n'importe quel moment donné, la moitié de la mer s'engage dans le chemin en bas, après avoir été nuée orageuse enflammée, et que l'autre moitié prend |celui d'en haut, immédiatement après avoir été terre. Dans la proportion où la mer est augmentée par la pluie, l'eau se transforme en terre; dans la proportion où elle est diminuée par l'évaporation, elle est nourrie par la terre. Enfin, l'ignition, dans la coque du soleil, de lavapeur claire sortie de la mer, complète le cercle du « chemin en haut et du chemin en bas ».