LXXII. — Mesure pour mesure
La question se pose maintenant de savoir comment il se fait qu'en dépit de ce flux constant, les choses nous apparaissent relativement stables. A cette question, Heraclite répondait que, grâce à l'observation des « mesures », et en vertu de celles-ci, la masse agrégée de chaque forme de matière demeure la même dans ce long circuit, quoique la substance dont elle est formée change constamment. Certaines « mesures » du « feu toujours vivant » sont toujours en train de s'allumer, tandis que des « mesures » égales s'éteignent sans cesse (frg. 20 ; 30 D) ; et ces mesures, le
le TipTjari^p comme la forme sous laquelle l'eau monte vers le ciel. Mais les Grecs savaient très bien que les trombes ci'èvent et tombent.
soleil ne les excédera pas. Toutes choses sont «échangées» contre le feu, et le feu contre toutes choses (frg. 22), et cela implique que pour chaque chose qu'il prend, le feu en rend autant. « Le soleil n'excédera pas ses mesures » (frg. 29 ; 94 D).
Et cependant les « mesures » ne doivent pas être regardées comme absolument fixes. Le passage de Diogène cité plus haut nous apprend que Théophraste parlait d'une prépondérance alternante des exhalaisons claires et des sombres, et Aristote parle d'Heraclite comme expliquant toutes choses par l'évaporation ^ C'est de cette manière, en particulier, qu'il rendait compte de l'alternance du jour et de la nuit, de l'été et de l'hiver. En outre, dans un passage du traité pseudo-liippocratique Trepi ^nxirriq, qui est presque certainement d'origine héraclitique ^ il est question d'une « avance du feu et de l'eau », en relation avec le jour et la nuit, et avec le cours du soleil et de la lune ^ Enfin
1 Arist. de An. B, 2, 405 a 26 : tt]v àvaOujxîaatv è^ -qç ràXXa auvîoTYîatv.
2 La présence d'éléments héraclitiques dans ce traité a été mise eu lumière par Gesner, mais Bernaj's a été le premier à en faire un ample usage pour la reconstitution du système Les ouvrages relatifs à cette question ont en grande partie vieilli depuis la publication des Hippokiatische Untersiichungen de Cari Fredrichs (1899), où nous a été donné pour la première fois un texte satisfaisant des sections qui nous intéressent ici. Fredrichs montre que (comme je l'ai dit déjà dans ma première édition) l'ouvrage appartient à la période d'éclectisme et de réaction que j'ai brièvement caractérisée au | 184, et il fait ressortir que le chap. 3, que l'on supposait autrefois être essentiellement héraclitique, provient en réalité de quelque œuvre fortement influencée par Empédocle et par Anaxagore. Je pense toutefois qu'il se fourvoie en attribuant la section à un « physicien » anonyme de l'école d'Archelaos, ou même à Archelaos lui-même ; elle ressemble beaucoup plus à ce que nous pourrions attendre des éclectiques héraclitiques que Platon décrit dans le Crat. 413 c (voir p. 163, note). Il a certainement tort de soutenir que la doctrine de l'équilibre du feu et de l'eau n'est pas héraclitique, et il n'3' a pas de motif valable pour séparer de son contexte la remarque citée dans le texte parce que, fortuitement, elle concorde presque mot pour mot avec le commencement du chap. 3. Comme nous le verrons, ce passage aussi est d'origine héraclitique.
^ Ilspt StatTï];, I, 5, passage que je lirais comme suit : ^[J-îpTj -/.al sùtppévr] zn\ TO {Jtrj/.iaxpv zal s).(i)^to-oV -rjXtoç, aeXqvr^ èîtl to [ii^xiaTOv xal iXàyiazoy' Tî'jpoç scpoooç /.al uôaToç. En tous cas, le sens est le même, et la phrase
dans le frg. 26 (66 D), nous lisons que le feu « avance ». Tous ces faits paraissent intimement liés. Nous devons donc essayer de voir si, dans les autres fragments, il n'y a rien qui se rapporte à ce sujet.