‹ L'aurore de la philosophie grecqueChapitre 97 sur 240 · LXXIV. — a. Sommeil et veille · texte numérisé non relu

LXXIV. — a. Sommeil et veille

Mais ce n'est pas tout. L'homme est sujet à une certaine oscillation dans ses « mesures » de feu et d'eau, et cela donne naissance aux alternatives de sommeil et de veille, de vie et de mort. Le passage classique sur ce sujet est un passage de Sextus Empiricus, qui reproduit l'analyse de la psychologie héraclitique donnée par Enésidème (un sceptique, circa 80-50 av. J.-C.)*. En voici la teneur (R. P. 41 ; DV 12 A 16) :

Le philosophe naturaliste est d'avis que ce qui nous entoure ^ est rationnel et doué de conscience. Selon Heraclite, quand nous aspirons cette raison divine par la respiration, nous devenons des êtres raisonnables. Dans le sommeil, nous oublions, niais à notre réveil, nous redevenons conscients. Car dans le sommeil, quand les ouvertures des sens se ferment, l'esprit qui est en nous est coupé du contact avec ce qui nous entoure, et seule est conservée notre relation avec lui par la respiration comme une sorte de racine (de laquelle le reste peut sortir à nouveau) ; et quand il est ainsi séparé, il perd la faculté de

111 y a, semble-t-il, une claire allusion à ceci dans Epicliarme, frg. 2 Diels (170 b Kaibel) : « Considère maintenant aussi les hommes. L'un croît et l'autre diminue, et tous sont en proie à un cliangement incessant. Ce qui change dans sa substance (xarà cpûotv), et ne reste jamais dans le même lieu sera déjà chose différente de ce qui a péri. Ainsi toi et moi, nous étions différents hier, et sommes maintenant de tout autres gens, et nous deviendrons de nouveau autres et ne serons plus jamais les mêmes, et ainsi de suite. » Ce langage est mis dans la bouche d'un débiteur qui n'a pas envie de payer. Voir Berna\'^s sur le aoçavo- ;jLEvoc ^ôyo; (Ges. Abh. I, p. 109 sq.

- Sextus cite «Enésidème suivant Heraclite». Natorp (Forschiingen, p. 78) est d'avis qu'Enésidème combinait en réalité l'héraclitisme avec le scepticisme. Diels, d'autre part (Dox. p. 210, 211), soutient qu'Enésidème ne fait qu'analyser les théories d'Heraclite. L'usage que nous faisons de ce passage n'est affecté en rien par cette controverse.

3 To TïspiÉ^jov :^piàî, opposé mais parallèle à ro irepié^ov xov 'mc\>.ov.

HERACLITE d'ÉPHÈSE 17o

mémoire qu'il avait auparavant. Mais quand nous nous réveillons, il regarde à travers les ouvertures des sens comme à travers des fenêtres, et, se réunissant à l'esprit qui l'entoure, il reprend la faculté de la raison. De même, alors, que des charbons qui changent et deviennent ardents quand on les approche du feu, et s'éteignent quand on les en éloigne, la partie de l'esprit environnant qui séjourne dans notre corps perd sa raison quand elle en est coupée, et pareillement elle reprend une nature semblable à celle du tout quand le contact est établi à travers le plus grand nombre d'ouvertures.

Dans ce passage, il y a évidemment un abondant mélange d'expressions postérieures et d'idées plus récentes. En particulier, l'identification de « ce qui nous entoure» avec l'air ne peut pas être d'Heraclite, car Heraclite ne peut rien avoir connu de l'air, qui, de son temps, était regardé comme une forme de l'eau (§ 27). La mention des pores ou ouvertures des sens lui est probablement étrangère aussi, car la théorie des pores est due à Alcméon (§ 96). Enfin, la distinction entre l'esprit et le corps est beaucoup trop nettement tirée. D'autre part, le rôle important assigné à la respiration peut très bien être héraclitique, car nous l'avons déjà rencontré chez Anaximène. Et il est difficile de ne pas croire à l'authenticité de l'excellente comparaison de l'esprit avec les charbons qui brûlent quand on les approche du feu (cf. frg. 77; 26 D). La vraie doctrine d'Heraclite était sans doute que le sommeil était produit par l'empiétement des exhalaisons humides et sombres de l'eau que renferme le corps, empiétement qui fait que le feu se ralentit. Dans le sommeil, nous perdons le contact avec le feu du monde, qui est commun à tous, et nous nous retirons dans un monde à nous (frg. 95; 89 D). Dans une àme où le feu et l'eau sont également balancés, l'équilibre est rétabli le matin par une avance égale de l'exhalaison claire.

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