LXXV. — b. Vie et mort
Mais, dans aucune âme, le feu et l'eau ne sont également balancés pour longtemps. L'un ou l'autre acquiert la pré-
dominance, et le résultat, dans l'un ou l'autre cas, est la mort. Examinons successivement chacun de ces cas. C'est, nous le savons, la mort pour les âmes de devenir eau (frg. 68; 36 D) ; et c'est justement ce qui arrive aux âmes qui recherchent le plaisir. Car le plaisir est une mouillure de l'àme (frg. 72 ; 77 D), comme on peut le voir par l'exemple de l'homme ivre, lequel, en le poursuivant, a mouillé la sienne à tel point qu'il ne sait pas où il va (frg. 73; 117 D). Même quand on se laisse aller honnêtement à la jouissance des coupes, il est plus difficile de cacher sa folie qu'en d'autres temps (frg. 108; 95 D). C'est pourquoi il est si nécessaire pour nous de réprimer le dérèglement (frg. 103 ; 43 D) ; car quel que soit le désir qui s'empare de notre cœur, celui-ci le poursuit au prix de la vie, c'est-à-dire du feu qui est en nous (frg. 105; 85 D). Voyons maintenant l'autre cas. L'àme sèche, celle qui renferme le moins d'humidité, est la meilleure (frg. 74; 118 D); mais la prépondérance du feu cause la mort aussi bien que celle de l'eau. C'est une mort très différente, cependant, et elle assure de « plus grandes portions » à ceux qui en meurent (frg. 101 ; 25 D). Ceux qui tombent dans la bataille partagent apparemment leur sort (frg. 102; 24 D). Nous n'avons aucun fragment qui nous dise directement en quoi consiste ce sort, mais le groupe de déclarations que nous allons examiner ne laisse que peu de doutes à cet égard. Ceux qui meurent de la mort du feu et non de la mort de l'eau deviennent, en fait, des dieux, mais non au sens dans lequel la seule sagesse est dieu. Il est probable que le fragment corrompu 123 (63 D) se rapporte à ce sort inattendu (frg. 122 ; 27 D) qui attend les hommes quand ils meurent.
De plus, si l'été et l'hiver sont un et se reproduisent nécessairement l'un l'autre par leur «tension opposée», il en est de même de la vie et de la mort. Elles aussi sont une, nous dit Heraclite, et une aussi la jeunesse et le grand âge (frg. 78; 88 D). Il s'ensuit que l'àme doit être tantôt vivante et tantôt morte ; qu'elle ne se transforme en feu ou en
eau, selon les circonstances, que pour recommencer une fois de plus son incessant vo^^age en haut et en bas. L'àme qui est morte d'excès d'humidité descend sur la terre ; mais de la terre se forme de l'eau, et de l'eau s'exhale une fois encore une àme (frg. 68 ; 60 D). C'est également ainsi (frg. 67 ; 62 D) que dieux et hommes sont en réalité un. Ils vivent la vie et meurent la mort l'un de l'autre. Ceux des mortels qui meurent de la mort du feu deviennent immortels ^ ; ils deviennent les gardiens des vivants de des morts (frg. 123 ; 63 D) - ; et ces immortels deviennent mortels à leur tour. Toute chose est en réalité la mort de quelque chose d'autre (frg. 64; 21 D). Les vivants et les morts prennent sans cesse la place les uns des autres (frg. 78; 88 D), comme les pièces d'un jeu d'enfant (frg. 79; 52 D), et cela s'applique non seulement aux âmes qui sont devenues eau, mais à celles qui sont devenues feu et sont maintenant des esprits gardiens. La fatigue réelle est la continuation dans le même état (frg. 82 ; 84 D) et le réel repos est le changement (frg. 83; 84 D). Dans n'importe quel autre sens, le repos est l'équivalent de la dissolution (frg. 84; 125 D) '. C'est ainsi
* Le mot populaire est employé ici en raison de son eft'et paradoxal. Strictement parlant, ils sont tous mortels à un point de vue et immortels à un autre.
- Nous pouvons sans hésiter attribuer à Heraclite l'opinion que les morts deviennent les démons gardiens des vivants ; elle apparaît déjà dans Hésiode, Travaux et Jours, 121, et les communautés orphiques l'avaient popularisée. Rohde, Psyché, p. 442 sq. (2«éd., II, 148 sq.) se refusait à admettre qu'Heraclite crût à la survivance de l'âme après la mort. Strictement parlant, c'est sans doute une inconséquence ; mais, avec Zeller et Diels, je pense qu'une inconséquence comme celle-là peut fort bien être admise. Nombre de penseurs ont parlé d'une immortalité personnelle, bien qu'il n'y eût en réalité aucune place pour elle dans leurs systèmes. Il vaut la peine de noter à ce propos que le premier argument dont se sert Platon pour établir la doctrine de l'immortalité dans le Phédon est justement le parallélisme héraclitique de la vie et de la mort avec le sommeil et la veille.
3 Ces fragments sont cités par Plotin, Jamblique et Noumenios exactement dans cet ordre d'idées (voir R. P. 46 c), et il ne me paraît pas possible de soutenir avec Rohde que ces écrivains n'avaient pas de motifs pour les interpréter ainsi. Ils connaissaient le contexte, et nous ne le connaissons pas.
qu'eux aussi naissent encore une fois. Heraclite évaluait à trente années la durée du cycle qui maintient l'équilibre de la vie et de la mort, soit au temps le plus court dans lequel un homme peut devenir grand-père (frg. 87-89; DV 15 A 19) \