CHAPITRE X
Activité et richesse de la colonie.— Extension des relations commerciales.
— Amélioration de la population de la colonie. — Enlèyement d'un bâtiment par des cont?icf«. — Esprit processif des colons. — Fondation d'un journal à Sydney. — Prise de possession de la terre de Van-Diémen.
— Avantages de cette nouvelle colonie. — Fondation d'Hobart-Town.— Décadence de la colonie de Norfoik.— Éyacuatiqn de cette île. — Fon^ dation d*York-Town sur la terre de Van-Diémen.— Révolte des convicts irlandais. — Elle est apaisée. — Abondance extraordinaire des récoltes de 1804 et 1805.— Amélioration extraordinaire des races animales. — Abus de la faculté de créer des billets à ordre pour remplacer le numé* raire. — ModiQcalion introduite dans l'administration de la justice.— Fin de Tadministration de King. — ( 1800-1806. )
A l'époque où les navires de découverte commandés par le capitaine Baudin sillonnaient les mers de TÂus- Iralie, chaque jour ajoutait à Tiraportance des établissements anglais. Le nombre des habitations s'accroissait rapidement ; des carrières venaient d'être reconnues ; King encourageait les constructions nouvelles; et à Sydney, comme à Paramatta, des édifices en pierre s'élevant de toutes parts, remplaçaient les premières maisons en bois qui commençaient à tomber en ruine; le gouverneur ne permettait de les relever qu'avec une architecture meilleure et sur un alignement régulier.
Tous les végétaux utiles naturalisés sur ces bords multipliaient à l'envi les sources de richesses; seule
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dans cette transplantation si heureuse, la vigne, malgré les premières apparences les plus favorables, trahissait Tespoir de l'Angleterre, qui, dans ses immenses possessions, n'avait pas encore trouvé un sol convenable à son importante culture. Des vignerons de Bordeaux y amenés à grands frais dans la colonie , cherchaient en vain à proléger les ceps transportés des Canaries, du Gap ou de Bordeaux, contre l!influence pernicieuse des vents du nord-ouest et les ravages des insectes destructeurs.
Nous avons vu dans la relation de Pérou que la multiplication des troupeaux, favorisée par le croisement des plus belles races et par la nature aromatique des végétaux indigènes , offrait à la colonie un élément plus certain de prospérité.
Pour les vêtements et pour les vivres , la colonie pouvait maintenant se passer de la métropole. L'esprit d'entreprise, qui accompagne dans tout l'univers les enfants dé la Grande-Bretagne, commençait à créer des richesses. Des manufactures s'élevaient: on se livrait surtout avec ardeur à la pêche des phoques et de la baleine , et la marine coloniale expédiait vers le détroit de Bass des sloops et des schooners construits dans ses chantiers.
Une activité toujours croissante régnait dans le mouvement du port. Dé nombreux navires partis des points du globe les plus opposés s'y réunissaient pour parcourir ensuite toutes les mers. Des vaisseaux de la marine royale apportaient des convicts, tandis que les bâtiments du commerce et les baleiniers venaient chercher quelques jours de repos dans une relâche hospitalière. Des expéditions dirigées par les armateurs de la colonie se dirigeaient vers le cap
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de Bonne-Espérance ou les îles de la Société , et les produits de la Nouvelle-Galles-du-Sud, transportés sur des bâtiments dont la moindre parcelle provenait de ses richesses intérieures , révélaient au monde les rapides progrès d'un peuple improvisé.
La population de la colonie avait été sensiblement améliorée par Tenvoi d'un grand nombre d'Irlandais déportés pour délits politiques. Plusieurs Français , exilés de leur patrie par les désastres révolutionnaires , donnaient à la fois l'exemple du travail et celui de l'industrie. Les con\ncfs émancipés , témoins de plusieurs fortunes presque subitement conquises, appréciaient de mieux en mieux toutes les ressources de leur position nouvelle, et l'ordre public était rarement troublé.
Cependant le projet de fuir la colonie fermentait toujours dans les têtes les plus turbulentes, et une entreprise audacieuse ranima chez plusieurs convicts des espérances assoupies. Un ancien lieutenant de marine, nommé Stev^art, méditait depuis longtemps les moyens de s'emparer d'un bâtiment : sûr de réunir au dernier moment assez d'hommes déterminés, il n'avait aucun complice. Un navire richement chargé était à l'ancre , muni de provisions pour un slong voyage : Stev^art invite séparément les convicis sur lesquels son choix s'est arrêté à venir le joindre près de la rade à une heure convenue : là il leur expose ses plans ; aussitôt une chaloupe est enlevée , et en peu d'instants Stev^art et ses compagnons , maîtres du bâtiment, ont emprisonné l'équipage. Ce navire se nommait le Harrington. Déjà il cinglait à pleines voiles lorsque ce coup de main hardi fut aperçu. Mais le succès ne devait pas couronner un projet si audacieux. Une
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frégate anglaise captura les fugitifs dans les mers de l'Inde, et bientôt une tempête engloutit les deux navires sur les côtes de File de Luçon.
Des tentatives fréquentes d'évasion et l'esprit singulièrement processif des planteurs réclamaient , bien plus que la sûreté publique, la vigilance continuelle de l'autorité. Comment croire que, dans un État dont les archives renferment si peu de contrats civils, la profession d'homme de loi ait pu conduire en peu d'années à la fortune? Le fait est cependant attesté par les témoins les plus dignes de foi ; et ce n'était point une exception , c'était la règle commune.
Aucune amélioration sensible ne s'était introduite chez les peuplades indigènes. On remarquait seulement, et cette observation ne doit point être négligée par les philologues, que, connaissant à peine quelques-unes des locutions anglaises les plus habituelles, ils n^gnoraient aucun des mystères de ces vocabulaires des prisons qui forment, sous le nom à^ argot, un idiome à part dans la langue nationale.
La Nouvelle-Galles devait bientôt avoir une littérature à elle. Déjà le gouverneur publiait un journal hebdomadaire, sous le titre de Sydney' s Gazette and NeW'South-Wales Ad{>ertiser (Gazette de Sydney et Moniteur de la Nouvelle-Galles-du-Sud) , et la malignité publique se repaissait de ces nouvelles à la main qui ont fait si souvent les délices des plus grandes nations. Sydney comptait des frondeurs et des pamphlétaires, des caricatures et des écrits anonymes. Ces satires, plus ou moins spirituelles , étaient le plus souvent dirigées contre les actes de l'autorité et contre la personne du gouverneur lui-même. L'amour -propre intéressé de King ne parvint point à découvrir les auteurs d'un tel
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calculs rigoureux établissaient pour File de Norfolk un surplus de dépenses excédant de beaucoup ses produits. Des défrichements exécutés sans aucune mesure avaient entièrement détruit le rempart des grands arbres qui, la préservant de Tinfluence des vents d^est, garantissaient Tabondance de ses récoltes. Dès l'administration de Hunter, on avait commencée proclamer hautement que l'occupation de l'île de Norfolk entraînait des frais considérables , sans offrir aucun avantage qui ne lui fut commun avec la Nouvelle- Galles ; on insistait surtout sur les difficultés de l'approche, défendue par la violence des vagues et la continuité des récifs. Enfin, après de longues discussions, l'abandon fut décidé. Cependant les colons obtinrent l'option de demeurer dans l'île sans secours du gouvernement, ou d'être transportés à la terre de Van- Diénien avec quelques avantages. Le gouverneur promettait à quiconque accepterait cette expatriation nouvelle le transport ou le remplacement de ses troupeaux, de ses meubles, de ses instruments aratoires. Une concession de quatre acres devait tenir lieu d'un acre de terrain cultivé, et la perte des terrains en jachères devait être réparée par une étendue double. Le service de deux conpicte et des vivres pendant une année complétaient les promesses qui devaient favoriser l'émigration.
La plupart des habitants de Tîle de Norfolk furent transportés au Port - Dalryraple , sur la rivière de Tamar, où la ville d'York-Town s'élevait, sous l'administration du lieutenant-^ colonel Paterson, chargé de diriger ce second établissement formé sur la terre de Van-Diémen. Plusieurs choisirent le séjour d'Hobarl-Town, et quelques-uns préférèrent rester dans
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leurs premiers établissements, où, livrés à leurs seules ressources , ils réalisèrent de grands bénéfices en fournissant des vivres frais aux baleiniers et aux navires de commerce.
Des soins plus graves encore que ce développement du système de colonisation ne tardèrent pas à captiver toute Tattention du gouverneur. Déjà plusieurs fois la tranquillité publique avait été compromise par la turbulence des convicts irlandais y qui formaient alors près de la moitié de la population* Déportés la plupart pour délits politiques, c'étaient des hommes résolus qui avaient pris les armes dans les insurrections de rirlande ; et si la nature de leurs fautes n'entraînait aucune dégradation morale , elle devait faire redouter des émeutes difficiles à réprimer. Sur ces bords éloignés, ils rêvaient, comme sur leur terre natale, le secours d'une expédition française, et chaque jour ramenait la crainte de quelque coup de main audacieux.
Cette crainte n'était que trop légitime : tout à coup deux cents convicts irlandais , employés à des défrichements près de la ville naissante de Castle-Hill, arborent l'étendard de la révolte. Bientôt maîtres des armes et des munitions des planteurs les plus voisins, ils se dirigent tumultueusement vers les magasins publics près de l'Hawkesbury. Déjà, entraînant sur leur passage tous leurs compatriotes, ils marchaient au noipbre d'environ treize cents vers Paramatta, lorsque, atteints dans leur route par un détachement du corps de la Nouvelle-Galles sous les ordres du major Johnston, ils en vinrent aux mains avec les troupes régulières, qui ne tardèrent pas à les dissiper. La mêlée fut peu sanglante. Des promesses d'amnistie contribuèrent à
et même tourner leurs armes contre sa personne.
La principale cause des désordres était l'abus de la faculté laissée au}( colons de suppléer au défaut du numéraire par des billets à ordre ou par un signe représentatif , tel que les liqueurs spiritueuses. A peine voyait -on à Sydney quelques piastres d'Espagne. Le système du papier- monnaie mis en circulation par le gouverneur, et toujours accepté à Londres sans aucune difficulté , devait suffire à toutes les transactions de la colonie ; mais la dangereuse liberté de souscrire des billets entraînait chaque jour des planteurs à se procurer des jouissances présentes par une simple signature y et multipliait dans la colonie le nombre des débiteurs insolvables. C'était une source féconde de contestations judiciaires qui rendaient les habitants de Sydney le peuple le plus processif peut-être de l'univers entier. Aussi tout le numéraire de la colonie était-il presque exclusivement partagé par les hommes de loi et les débitants de liqueurs spiritueuses.
En cet état de choses , quelques modifications avaient été introduites dans l'administration de la justice ; l'unanimité des voix était exigée pour la peine capitale y et la cour de vice-amirauté devait, d'après une organisation nouvelle, se composer du juge-avocat et de douze membres choisis parmi les habitants les plus distingués dans les entreprises agricoles et commerciales.
Tel était l'aspect en général satisfaisant qu'offrait la colonie après six ans d'administration du gouverneur Ring. Il avait habilement continué l'œuvre de Philip et de Hunter, et acquis honorablement ses droits à la retraite. 11 obtint la permission de se retirer dans sa terre natale, laissant à son successeur une tâche qui ne devait rien présenter de pénible, si l'union se
rétablissait solidement entre l'autorité civile et Tautorité militaire. Malheureusement le nom de ce successeur donnait peu d'espoir de voir réaliser ce vœu des bons citoyens de la colonie.