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CHAPITRE XI

Nomination du capitaine Bligh au gouyernement de la Nouyelle-Galles.

— Préventions des colons contre le nouveau gouverneur. — Rigueur arbitraire de son administration.— Plaintes et murmures des colons.

— Arrestation du capitaine Mac-Arthur.— Soulèvement contre Biig|h. . — Sa déposition. — Incertitude historique. — Johnston.— Administration intérimaire. — Prospérité de la terre de Yan-Diémen, appelée désormais Tasmanie. — Les Bushr-Rangers,^ Arrivée du gouverneur Macquarie.— Son début.— Son caractère.— Débordements de THawkesbury. — Mesures prises par Macquarie. — Son activité.— Travaux publics.— Progrès de l'industrie.— Alignements. — Mort de Colllns;- La Tasmanie. — Fin de TafTaire de Bligh. — Indigènes. — Villagemodèle.- Marché public. — Dollars de l'Inde. — Sécheresse de trois ans.— Découverte d'un passage dans les Montagnes Bleues.— Création d'une route.— Voyage de Macquarie au delà des Montagnes Bleues.— Fondation de Bathurst.— (1807-1815.)

Le capitaine William Bligh fut nommé gouvernear de la Nouvelle -Galles -du -Sud en remplacement du capitaine King. G^était un marin distingué , ancien compagnon de Cook, comme son prédécesseur. Il était déjà connu par deux voyages entrepris pour naturaliser l'arbre à pain dans les Antilles, et chercher un nouveau passage de l'océan Pacifique aux mers de l'Inde. Malheureusement il y avait dans sa carrière navale un épisode qui inspirait aux habitants de Sydney des préventions fâcheuses. A l'époque où il commandait la Bounty, frégate de la marine royale ,

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l'équipage, après s'être révolté contre lui , s'était emjparé du bâtiment, et avait abandonné le capitaine sur une frêle embarcation à la merci des flots (1). Cet événepent, qui avait eu un immense retentissement, était attribué surtout à des abus de pouvoir et à une excessive rigueur de la part du capitaine Bligh.

Que cette réputation ait pu contribuer au choix de Bligh , c'est ce qu'il est permis de penser sans inculper le ministère anglais. Pour une population presque entièrement composée d'hommes longtemps en hostilité ouverte avec les lois de leur pays , la faiblesse d'un gouverneur devait sembler plus à craindre que sa sévérité ; et si des débats judiciaires avaient mis au jour des torts réels et une dureté sans excuse , il était constant aussi que Tespoir de jouir de toutes les douceurs de l'existence sous le climat enchanté de Taïti avait surtout entraîné les matelots à la révolte. Quelque dangereux qu'il fût de confier à Bligh un pouvoir sans limite, on pouvait se flatter qu'instruit par une leçon cruelle, il n'en abuserait point, et saurait se renfermer dans les bornes d'une sévérité sans passion.

Malheureusement il n'en fut pas ainsi , et les craintes

' (1) Celle révolte avait eu lieu le 28 avril 1789. Bligh fut embarqué de force, avec dix-huit hommes qui lui étaient restés fidèles, dans une chaloupe de vingt -deux pieds de long, et abandonné au milieu de l'Océan , dans Tarchipel des iles des Amis. Avec cette frêle embarcation non pontée, Bligh efifectua une traversée de quatre cent quatrevingt-deux myriamètres en quarante-huit jours, et aborda, sans avoir perdu un seul homme, à Ule de Timor. Delà il gagna Batavia et revint en Angleterre, où il continua sa carrière maritime et obtint de l'avancement.

Une partie de Téquipago de la Bounty se réfugia dans l'ile de Pitcairn , où elle s'établit avec des femmes amenées de Taïti. Cette île est encore occupée aujourd'hui par les descendants de ces singuliers colons. Cette révolte a fourni à Byron le sujet de son poëme de Vile ou Christian et ses compagnons.

des colons ne tardèrent pas à se justifier. Bligh s'était fait une idée fausse de la société nouvelle qu'il était appelé à régir. Convaincu de la nécessité d'une administration forte, il prit trop souvent l'arbitraire pour l'énergie , et la rigueur pour la fermeté. Une fois entre dans cette carrière périlleuse , sans conseillers d'une position assez indépendante , sans surveillance possible de la mère patrie, sans le contre-poids de la publicité, il fallait une âme bien au-dessus du vulgaire pour savoir s'arrêter, et Bligh s'abandonna tout entier à l'enivrement du pouvoir. Quelque exagération qu'un observateur impartial reconnaisse dans les plaintes unanimes de la colonie et dans les prétentions contrariées de ses principaux membres ; quelque part qu'il faille faire à la susceptibilité des intérêts froissés, en opposition avec l'intérêt général, l'histoire doit flétrir un despotisme militaire porté jusqu'à la déraison. La doctrine du bon plaisir avait remplacé la légalité ; et ' Bligh , s'écartant à chaque pas de la ligne tracée par ses honorables prédécesseurs, se livrait à toute la violence , à tous les caprices d'un caractère qui ne connaissait aucun frein. Sous lui, le droit le plus précieux du gouverneur, le droit de faire grâce, tomba en désuétude. Une administration sans principes déterminés, toujours exceptionnelle dans ses détails , toujours partiale dans les distributions de conincts, des vexations, des préférences également sans motifs , des contrariétés continuelles pour quiconque encourait le déplaisir de Bligh, réunirent bientôt dans une haine commune les officiers et les colons, les condamnés et les soldats. Effet bizarre des passions humaines ! cet accord unanime de la colonie , que les premiers gouverneurs , malgré de constants efforts, n'avaient jamais pu se

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flatter d'obtenir, quelques mois d^une administration illégale le firent régner pour la première fois.

Dans toute la Nouvelle -Galles on ne s'entretenait que de Tégoïsme capricieux du gouverneur , de son insatiable cupidité , de son avarice sordide; Bligh, indifférent à ces murmures y continuait à se livrer sans contrainte à toutes ses passions ; des concessions furent annulées sous les plus frivoles prétextes, des maisons démolies sans indemnité comme sans raison d'utilité publique ; on vit des hommes libres emprisonnés sans aucune forme légale, et fouettés publiquement sans condamnation judiciaire. A toutes les plaintes qui s'élevaient, Bligh, se complaisant dans une froide ironie , répondait par le conseil d'interjeter appel de ses décisions devant les tribunaux d'Angleterre. Mais ce fut surtout dans la prohibition des liqueurs spiritueuses que le nouveau gouverneur, incapable d'aucun ménagement, développa toute la dureté de son caractère; c'était toucher la plaie la plus sensible de la colonie. Sans doute le bon ordre exigeait, dans cette matière d'un intérêt si pressant, l'exercice d'une grande sévérité , et plus d'une fois la colonie avait souffert , dans ses premières années , de l'inexécution des lois prohibitives; mais, sans se départir en rien de ses devoirs, Bligh aurait pu, par quelques actes d'indulgence, éloigner de lui une partie de la responsabilité des mesures nécessaires. Il préféra braver l'opinion , et la colonie tout entière lui attribua exclusivement le maintien d'une législation que repoussaient tant d'intérêts privés. Dans cet état de choses, la contrebande promettait d'immenses avantages ; elle se faisait avec audace , et la rumeur publique accusa le gouverneur d'en partager les profils illicites avec le plus riche concessionnaire de la colonie.

Soudain , soit passion , soit justice , soit intérêt froissé, soit seulement désir de se laver d'un soupçon déshonorant, Bligli fait arrêter son prétendu complice. C'était le capitaine John Mac-Arthur, dont nous ayons déjà eu occasion de parler. Doué d'une aptitude remarquable pour les entreprises agricoles, et d'un esprit de conduite trop rare parmi ses concitoyens , Mac-Arthur avait vu prospérer tous ses établissements. Ses succès n'avaient pas manqué de faire des envieux : la veille encore l'opinion générale lui imputait , à tort peutêtre , une partie de l'odieux que faisaient peser sur le gouverneur les mesures prohibitives relativement aux liqueurs spiritueuses. Un instant suffit, comme cela arrive souvent sur de plus grands théâtres, pour le transformer en héros de la faveur populaire. Sa fortune rapide, la supériorité de son rang et de ses connaissances, le bruit de son ancienne intelligence avec le gouverneur, tout fut oublié. La colonie ne vit plus en lui que le défenseur de ses droits , victime de la cupidité de Bligh; la jalousie, qui calculait naguère les immenses avantages obtenus par Mac-Arthur de l'introduction frauduleuse des liqueurs prohibées, se tut devant l'éloge d'une généreuse indépendance, bravant avec non moins d'énergie que de raison des lois arbitraires et intolérables.

Bligh ne parut pas s'occuper de cette disposition nouvelle des esprits. Confiant dans l'évidente culpabilité de son prisonnier, il se reposait pour cette fois sur l'observation des formes légales, quand tout à coup, le 26 janvier 1808, éclate un soulèvement militaire; les troupes entourent en bon ordre l'hôtel du gouverneur, un détachement y pénètre sans résistance, et Bligh , découvert dans la couche de l'un des derniers

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serviteurs de sa maison, est conduit devant le lieutenant-colonel Geoi^cs Johnston y commandant en chef de la garnison. Pâle et muet de crainte, le gouverneur croyait toucher à ses derniers instants. Mais aucune démonstration hostile, aucune insulte ne l'accueillit. Autour de lui le plus grand calme ; dans tous les yeux une ferme résolution. Frappé de stupeur, à peine put-il entendre les assurances formelles de Johnston , qui lui promettait la vie sauve , et lui assignait pour prison l'hôtel du gouvernement, jusqu'au jour où il pourrait s'embarquer pour l'Angleterre.

Ainsi se termina en moins d'une heure , et sans effusion de sang , une révolution qui chez un tel peuple semblait devoir causer tant de déchirements. La tranquillité publique ne fut pas un seul instant compromise ; aucun convict ne prit une part active au mouvement ; mais la colonie vit avec une joie unanime la déposition de Bligh. Aucun travail ne fut interrompu; on eût dit que chacun des membres d'une société formée de tant d'éléments inflammables , voulait justifier cet abus de la force par la plus stricte observation de l'ordre.

Un demi -siècle ne s'est pas encore écoulé depuis cet événement; cependant, au ^ilieu de tant de contemporains , après tant de récits publiés , après des débats solennels , il est impossible de constater d'une manière précise quelles manœuvres Tout préparé. Il y avait tant d'intérêt de la part de Bligh à exagérer 1 odieux de la révolte, tant d'intérêt de la part de la colonie tout entière à pallier la faute commune, que ce fait, si rapproché de nos jours, doit demeurer à jamais un exemple frappant d'incertitude historique.

Quelques présomptions plausibles permettent seu-

lemenl de soupçonner dans le capitaine Mac-Arthur le fauteur aussi bien que la cause accidentelle de la révolte. Il est certain qu'il avait pris un grand ascendant sur l'esprit du 'lieutenant -colonel Johnston , homme de moyens peu étendus , mais plein de droiture , qui , sans s'écarter jusque alors du devoir de l'obéissance passive , avait souffert plus qu'aucun autre de l'intolérante autorité du gouyerneur. Que l'ambition du commandement, que l'espoir de succéder à Bligh aient puissamment contribué à l'entraîner à la révolte, c'est une opinion qu'il n'est pas plus permis de rejeter que d'admettre sans réserve ; mais il est surtout probable que , croyant le bonheur de la colonie attaché à Féloignement de Bligh , et doutant à peine de l'approbation du ministère , quand tous les faits seraient bien connus à Londres, Johnston se laissa facilement persuader par Mac- Arthur. Dans la disposition unanime des esprits, une trame habilement préparée n'était pas nécessaire ; il n'était pas besoin de réunir des conjurés ; il suffisait de se mettre à la tête des troupes et de marcher droit à l'hôtel du gouverneur. Telle est l'opinion la plus yraiserablable sur un acte qui ne sera jamais bien clairement expliqué.

L'administration de Bligh avait duré dix-huit mois sans se signaler par aucun établissement d'utilité publique , et jusque alors elle n'avait- tenu place que par des griefs dans les annales de l'Australie. 11 n'était pas permis d'attendre du lieutenant-colonel Johnston, son successeur provisoire , une marche active et des plans suivis, tant qu'un jugement définitif n'aurait pas été porté à Londres sur la suspension du gouverneur. La colonie allait voir ses développements ralentis par un de CCS intérim qui , chez des peuples plus avancés dans

l'ordre civil, se bornent à Texpédition des affaires de détail, en tenant en réserve tous les grands intérêts et toutes les améliorations projetées. Mais l'impulsion était donnée, et Pévénement le plus capable de compromettre la colonie n'ayant pas immédiatement entraîné de suites fâcheuses , la marche du temps devait suffire pour amener d'elle-même quelques résultats heureux. Sydney avait plus besoin encore de vieillir sans trouble que d'être bien administrée.

Deux années se passèrent ainsi jusqu'à l'arrivée d'un nouveau gouverneur, sans incidents comme sans progrès remarquables. Si quelques missionnaires protestants , exilés de Taïti par les dissensions du règne de Poniaré II, n'étaient pas venus chercher un asile à Sydney, l'histoire de cette époque se réduirait, comme de longues périodes des antiques annales, à l'ordre chronologique des successeurs provisoires du chef de l'État. Le lieutenant- colonel Johnston , appelé à Londres pour rendre compte de sa conduite, remit les rênes de l'administration au lieutenant -colonel Joseph Foveaux, qui bientôt les céda lui-même au colonel William Paterson, lieutenant -gouverneur de la colonie. Par une étrange fatalité, le papier ayant entièrement manqué à Sydney , la gazette hebdomadaire dut cesser de paraître pendant plusieurs mois. Une telle lacune dans la publication des actes du gouvernement ajoute encore à l'obscurité de cette période historique.

La terre de Van-Diémen, ou plutôt la Tasmanie, comme nous l'appellerons désorniais pour nous conformer à l'usage établi par les géographes modernes (1),

(1) Les géographes modernes donnent avec d'autant plus de raison le nom de Tasmanie à la grande île découverte par Tasn^an , qu'à Textré-

offrait à la même époque un spectacle plus animé. Quelques essais agricoles, mal dirigés d'abord, dans rignorance du climat et de ses ressources , avaient fait place à des travaux mieux suivis , et déjà une sorte de rivalité commençait à naître entre Hobart-Tov^n et Sydney. Une exploration plus exacte que les premières excursions avait révélé dans la jeune colonie des avantages inespérés: la nature du sol fertile sur tout le littoral, plus fertile encore dans Tintérieur des terres; l'abondance des eaux, la beauté des lacs, la largeur des rivières, la sûreté des havres, la présence reconnue de mines de fer, tout se réunissait pour justifier Toccupation de cette île , déjà si importante par sa situation.

Mais si la nature donnait aux nouveaux colons plus qu'ils n'avaient osé lui demander, l'ordre civil était loin de leur offrir la sécurité qu'ils avaient dû se promettre. Jamais Sydney, dans ses plus mauvais jours, n'avait eu à souffrir de semblables excès. L'intérieur des terres était ravagé par des bandes de déportés fugitifs qui attaquaient les planteurs à main armée, et poussaient l'audace jusqu'à menacer souvent dans d'insolentes lettres le lieutenant- gouverneur Gollins et les magistrats. Telle fut la terreur semée par ces misérables, qu'un grand nombre de colons abandon-nèrent leurs établissements commencés pour se rapprocher des postes occupés militairement ; mais l'autorité avait si peu de forces sous ses ordres, que l'impunité suivait presque toujours le crime. Un jour ces brigandages, qu'il sera difficile de couvrir entièrement d'un voile héroïque, tiendront une grande place dans les

mité opposée de TAustralie, k Touest da golfe de Garpentarie, existe une contrée aussi appelée terre de Van-Dlémen.

souvenirs populaires de l'Australie. La littérature s'emparera probablement de ces annales, et le Rob-Roy de la Tasmanie, le fameux Lémon, surpris et tué dans son sommeil, dominera sans doute quelque composition dramatique ou romanesque, lorsqu'une tradition confuse aura réuni les actions des plus célèbres bush-rangef'S (rôdeurs de buissons) sur la seule tête de cet homme , qui a laissé son nom au lieu témoin de ses derniers instants et à un grand lac du voisinage.

Enfin , l'arrivée d'un gouverneur mit un terme à la situation incertaine de la colonie de la Nouvelle-Gallesdu-Sud. Ce nouveau magistrat suprême était le colonel Lachlan-Macquarie. Débarqué le 28 décembre 1809, il fut installé dans ses fonctions le 1*' janvier suivant. Le bruit s'était répandu parmi quelques planteurs que le cabinet de Saint-James , éclairé par la déposition de Bligh, avait imposé des limites plus étroites à l'autorité de son successeur; mais l'événement du 26 janvier 1 806 n'avait pas été considéré à Londres sous le même jour qu'à Sydney; et, loin de restreindre des pouvoirs qui, à une telle distance de la mère patrie , ne pouvaient être trop étendus, le ministère avait prescrit au colonel Hacquarie de ne point modifier le système administratif suivi depuis la fondation.

Mais quelquefois, dans les gouvernements où le pouvoir n'est soumis à aucun contrôle , le caractère personnel du chef de l'Etat supplée aux garanties que refusent les institutions. L'Australie trouva dans son nouveau gouverneur un homme aussi humain que sage, aussi affable que populaire, un administrateur habile, exempt de toute passion, en garde contre l'enivrement de l'autorité, et avide d'améliorations. Chargé d'exprimer à la colonie le mécontentement du

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roi , et de rétablir l'ordre , que le ministère n'avait pu croire aussi peu ébranlé, il engagea, dans une proclamation modérée , tous les habitants à oublier leurs discordes pour ne plus former qu'un peuple de frères; et, sans déployer un vain luxe de protestations de principes, il consacra aussitôt toutes ses veilles à diriger les progrès de la colonie.

La Nouvelle -Galles venait de supporter encore une fois le fléau d'un débordement de THawkesbury ; les troupeaux surtout avaient souffert de ce désastre. Un règlement plein de sagesse interdit provisoirement aux planteurs la faculté de mettre à mort, sans autorisation préalable, aucun animal domestique. Des navires furent expédiés pour se charger de riz et de blé dans les ports de l'Inde, et le gouverneur ne négligea aucun moyen de persuasion pour déterminer les planteurs à éloigner leurs établissements de ces rives dangereuses. Mais telle était l'abondance des terres d'alluvion que le Nil de la Nouvelle - Hollande déposait dans ses débordements, et la fertilité qu'elles promettaient aux agriculteurs, que l'année suivante seulement, après une inondation plus terrible encore , quelques colons commencèrent, avec l'aide du gouvernement, à transporter leurs bâtiments principaux sur les hauteurs voisines, et à reconnaître l'avantage de diviser leur culture pour en soustraire au moins une partie aux ravages du fleuve.

Bientôt, à la voix de Macquarie, une activité jusque alors inconnue s'établit dans l'administration , et des travaux urgents , que l'incertitude des affaires publiques avait fait abandonner, furent repris avec zèle, tandis que de nouvelles entreprises se poursuivaient avec un égal empressement. Un hôpital vaste , com-

mode et bien aéré, s^éleva comme par enchantement; et telle était à cette époque Timportance toujours croissante de la colonie , que la construction de cet édifice, commencée aux frais de TÉtat, fut acheyée par trois capitalistes de Sydney, qui se contentèrent, en échange de leurs avances, d'une nouvelle concession de terrain. Déjà la valeur totale des propriétés était estimée sept cent cinquante mille livres sterling (18,750,000 francs), et Tindustrie coloniale , prenant un essor nouveau , élevait des manufactures de draps communs, de poterie grossière, de chapellerie et de cordages.

D'autres améliorations, que la marche du temps et le maintien de la tranquillité publique ne suffisaient point pour amener d'elles-mêmes , exigeaient plus particulièrement les soins immédiats du gouverneur. Dans les premières années, aucune attention n'avait été donnée à la régularité de la ville naissante. Les édifices disséminés, pour ainsi dire, au hasard, faisaient de Sydney un labyrinthe presque inextricable. Malgré une vive opposition , Macquarie parvint à établir une apparence d^ordre dans ce chaos, et des alignements réguliers furent déterminés pour l'avenir. Le premier dénombrement exact date seulement de cette époque , où les rues de Sydney commencèrent à recevoir des noms. Vers le même temps un droit de péage fut établi pour l'entretien des routes , et . une école publique instituée d'après la méthode lancastrienne.

La Tasmanie, veuve de son premier lieutenantgouverneur, le colonel CoUins, enlevé par une mort subite , ne réclamait pas moins les soins assidus de Macquarie; entièrement subordonnée à l'administration 'supérieure de la Nouvelle- Galles, elle ne recevait

de l'Angleterre que des navires chargés de comncU; pour tous les objets de nécessité première que son sol ne produisait pas encore ou ne produisait qu^en insuffisante quantité , elle dépendait sans réserve de la métropole des terres australes. Le gouverneur sut concilier les intérêts de Sydney et les besoins d'Hobart-Town. L'administration intérimaire de la terre de Van-Diémen passa successivement du lieutenant Edward Lord au capitaine William Murray et au lieutenant-colonel Andrev\r Geils.

Cependant la mère patrie avait les yeux ouverts sur la colonie pénale. Bligh venait de rendre compte de son gouvernement devant un comité de la chambre des communes, et le lieutenant-colonel Johnston se voyait traduit à Londres, avec le capitaine Mac-Arthur, devant une cour martiale. Mais si l'événement de 1808 restait hors de doute quant au fait matériel^ comment, à une pareille distance des lieux, sans aucun moyen d'enquête, en présence des seules parties intéressées, apprécier avec exactitude toutes les circonstances d'un événement aussi étrange? Comment, sur de simples rumeurs , sur deux exposés contradictoires presque également revêtus des formes officielles, également suspects d'intérêt personnel , porter un jugement définitif?

Le dénoûment de ce drame judiciaire pouvait facilement se prévoir. Un seul fait restait à l'abri de toute incertitude , l'exemple d'insubordination donné par Johnston : il fut déclaré incapable de servir désormais dans les troupes du roi; et le capitaine Mac -Arthur, soit que l'évidence des torts de Bligh et l'obscurité de l'affaire eussent disposé les juges à l'indulgence, soit, comme le bruit s'en répandit alors, que l'influence

^e ses amis et de sa fortune contribuât puissamment à atténuer les charges élevées contre sa conduite, le capitaine Mac-Arlbur sortit triomphant de cette lutte , et revint à Sydney avec une concession de terrain plus considérable ; on lui permit même d^embarquer un bélier et quatre brebis de pure race espagnole provenant des bergeries royales (1). Bligh continua avec avancement la carrière de la marine y et Johnston ne fut point contrarié dans sa détermination de se retirer à Sydney; là, au milieu d'une population qui voyait en lui une victime du bien public, il vécut au sein de sa famille, entouré de la considération générale ; tandis que Mac«Arthur poursuivait avec une prospérité toujours croissante le cours de ses vastes entreprises.

Tous les essais tentés jusque-là pour introduire parmi les naturels de PAustralie les avantages les plus vulgaires de la civilisation étaient restés sans succès, et ces enfants de la nature, si peu ressemblants aux portraits de fantaisie des philosophes, ne devaient encore au contact des Européens que quelques vices de plus. Macquarie eut Tidée d'établir un village -modèle , espérant que la toute-puissance de l'exemple inspirerait aux peuplades indigènes l'amour de la vie sociale. En vain il fit bâtir des cabanes pour seize familles, qu'il plaça sous la direction d'un chef nommé Boaugaree, en qui l'on avait cru reconnaître une intelligence peu commune ; en vain il distribua à ces nouveaux colons des semences, des instruments aratoires et des lots de

(1) Le capitaine Mac-Arthur a continué de prospérer dans ses entreprises, et a laissé une brillante fortune à ses enfants. Son fils, qui fait partie du conseil colonial, vient d'être nommé par le gouverneur de TAustralie Tun des commissaires chargés de représenter les intérêts de la coloBie à rexposition universelle de Paris en 1855.

terrain défriché ; ils ne firent aucun usage des res-» sources mises à leur disposition , et rien ne put les faire sortir de leur paresse et de leur apathie habituelles. Macquarie ne se rebuta point; seulement, ajournant ses espérances à un avenir plus éloigné , il fonda une école pour les enfants indigènes. Nous verrons que cet essai ne réussit pas mieux que le premier.

Macquarie était plus heureux dans <^es entreprises relatives au bien-être de la colonie. L'établissement d'un marché public et d'une halle à Sydney obtint une approbation unanime et un succès complet. Il en fut de même d'une mesure qui eut pour effet, en augmentant le numéraire, de faciliter le développement des relations commerciales. Il fit venir de l'Inde une somme de dix mille livres sterling en dollars; pour entraver l'exportation, chaque pièce de monnaie avait été partagée en deux ; le centre , enlevé au moyen d'un emporte -pièce, était reçu sous le nom de dany pour quinze pences sterling, et le cercle pour cinq schellings.

Un fléau dont les conséquences auraient été bien plus funestes dans l'origine de la colonie , une sécheresse de trois ans (1812, 1813 et 1814) désolait alors les terres australes ; les troupeaux domestiques furent diminués d'un quart, et les troupeaux sauvages souffrirent une perte plus considérable encore.

Cependant ce temps de calamité marque dans les annales de la Nouvelle-Galles-du-Sud par une découverte importante , vainement tentée depuis l'établissement de la colonie, le passage des Montagnes Bleues. Après tant d'infructueuses tentatives, on avait fini par considérer comme une barrière infranchissable la chaîne de ces montagnes, qui se prolonge parallèlement à la mer, à une distance du littoral variant de

soiiante-dix à cent cinquante kilomètres. D'ailleurs, comme la colonie n'occupait alors au nord et au sud du Port- Jackson qu'une faible étendue de cent dix kilomètres vers le nord et de cinquante-cinq vers le sud, le besoin de reculer les limites de l'État ne se faisait point sentir. Seul, un ardent amour des sciences pouvait porter à une entreprise de découvertes de ce côté , et il ne manquait pas d'esprits aventureux que cet appât suffisait pour tenter. Macquarie , depuis son entrée en fonctions, n'avait cessé d'encourager cette tendance; il trouva de dignes auxiliaires dans le lieutenant Lawson et MM. Blaxland et Wentworlh, qui parvinrent, après des fatigues extrêmes et des obstacles sans nombre, à découvrir un passage à travers les Montagnes Bleues (1813). Sans s'avancer plus loin, ils revinrent à Sydney, fiers d'avoir, les premiers de tous les Européens , franchi cet obstacle , que les indigènes eux-mêmes regardaient comme insurmontable. Leurs traces furent aussitôt suivies par le sous-ingénieur Ewans , qui pénétra jusqu'à cent soixante kilomètres au delà du point nommé depuis le mont d'York , où s'étaient arrêtés Lawson et ses compagnons. Il donna quelques noms aux localités les plus importantes, et vint rendre compte au gouverneur du succès de son voyage.

Jusque alors on avait vu sur toutes les terres découvertes les voyageurs se frayer longtemps des sentiers avant que la nécessité des routes se fît assez impérieusement sentir pour commander des travaux dispendieux; mais, dans ce monde bizarre dont s'emparait une société non moins étrange , tout devait contrarier les règles invariablement suivies par l'antique civilisation. A peine Macquarie eut-il acquis la certitude de l'exis-

tence d'un passage à travers les Montagnes Bleues, quMl donna l'ordre d'entreprendre une route sur les traces des derniers voyageurs, et qu'il en confia la surveillance et la direction à M. William Gox. L'émancipation fut promise aux déportés qui s'offirirent volontairement pour travailler sous ses ordres, et peu de mois suffirent à l'accomplissement de cet important ouvrage, sans perte d'un seul homme. L'été de 181 3* avait vu la découverte d'un passage ; dans les premiers mois de 1815, des voitures chargées pénétraient au delà des Montagnes Bleues par une route sûre et parfaitement tracée dans une longueur de cent cinquante kilomètres, dont soixante -quinze au moins étaient bordés de rivières ou de ravines profondes. Plusieurs stations furent établies de distance en distance, avec des postes de vétérans; et le gouverneur, accompagné de lady Macquarie , voulut visiter aussitôt ces nouvelles possessions de l'empire britannique. Dans sa suite on remarquait auprès du docteur Redfern , du géographe Mechan et du peintre naturaliste Lewin, MM. Ewans et Oxley; l'un venait d'étendre les découvertes, l'autre allait bientôt leur donner une extension nouvelle. Cette expédition traversa sans fatigues les collines arides, les précipices continuels, les rochers à pic, les bois toufTus et épineux où les premiers découvreurs avaient trouvé d'impénétrables barrières. Macquarie donna en passant des noms à quelques points remarquables ; un amphithéâtre où la vue n'aperçoit point de bornes reçut l'illustre nom de Pitt. Le 7 mai 1815, le gouverneur détermina près de la rivière de Lachlan, sur un plateau assez élevé pour n'avoir point à craindre le fléau de l'inondation , l'emplacement où allait s'élever, non la première cabane, mais la première ville. Cette capitale

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naissante d'une province encore inhabitée reçut le nom du lord secrétaire d'Etat des colonies, Bathurst, et le 19 mai Macquarie était de retour à Sydney, satisfait de son exploration à travers de riches plaines qui , vues de loin, semblaient déjà cultivées. On n'avait rencontré que quelques tribus inoffensives et errantes, dont le langage n'offrait aucun rapport avec celui des peuplades de l'autre côté des montagnes, et l'on n'avait découvert aucune rivière navigable. Un rapport officiel fit connaître à la colonie les premiers résultats et l'importance àe la découverte, tandis que des dépêches .adressées à Londres réclamaient l'ordre de coloniser ces ûouvelles provinces.

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