CHAPITRE IX
Départ de Honter.— Il est remplacé par sir Philip Gidley King, ancien gouverneur de Norfolk. — Administration de ce dernier. — Création d'une école de jeunes filles à Pa'-amatta. — Commencement du commerce d'exportation de la Nouvelle-Galles.— Voyage de découTertes des côtes de l'Australie par Flinders. — Expédition française envoyée pour le même objet par le premier consul Bonaparte.— Bencontre des deux expéditions française et anglaise sur les cdles méridionales de l'Australie.— Arrivée de l'expédition française à Sydney. — Son séjour à la Nouvelle- Galles. — Extraits de la relation de Pérou.
Le gouverneur Hunter s'embarqua pour l'Europe le 28 septembre 1800, immédiatement après l'arrivée de son successeur, Philip Gidley King, de sorte qu'il n'y eut aucune interruption de service dans la direction suprême des affaires. King était ce même officier que nous avons vu le premier remplir les fonctions de lieutenant-gouverneur de l'île de Norfolk. C'était pour la colonie un inappréciable avantage d'avoir à sa tête un homme qui avait partagé tous les désastres de ses commencements. Aussi les premiers actes du nouveau gouverneur ne se ressentirent pas de cette hésitation qui aurait accompagné le début d'un administrateur arrivé d'Angleterre dans l'ignorance des hommes et des choses. Les besoins de la colonie lui étaient connus comme ses ressources. Appréciateur juste et éclairé de l'administration de son prédécesseur Hunter, il s*appli-
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qua simplement à la continuer; ce qui faisait Téloge de l'un et de l'autre.
Malgré la faiblesse de la population , le nombre des enfants commençait à s'accroître dans une proportion remarquable. Aucune société n'était plus en droit d'attendre le bienfait de l'instruction primaire; déjà quelques écoles étaient ouvertes. King en institua une nouvelle à Paramaitta pour soixante orphelines ou jeunes filles pauvres , qu'il fallait soustraire aux mauvais exemples de leurs parents. Une dotation de douze mille trois cents acres, et les animaux domestiques nécessaires pour exploiter un aussi vaste domaine , furent affectés à cette institution. Les jeunes filles adoptées ainsi par l'État devaient, à la fin de leur éducation, être mariées aux frais du trésor public, et recevoir pour dot une concession de terrain avec quelques troupeaux; c'était préparer à l'avenir de la colonie de bonnes mères de famille. Bientôt un règlement du gouverneur attribua aux dépenses de la maison des orphelines le produit des licences accordées par la veate des liqueurs spiritueuses. A cette époque, près du quart du revenu colonial était consacré à l'instruction publique.
Les relations de Sydney avec le reste du monde allaient prendre une face nouvelle. Jusque alors cette ville, dont un petit nombre d'érudits et quelques armateurs répétaient seuls le nom, n'avait connu que le commerce d'importation , qui lui enlevait son faible numéraire ; déjà des objets de luxe et de parure s'étaient fait remarquer dans les envois d'Europe. Le temps était venu d'ouvrir les voies au commerce d'exportation. L'Australie n'avait livré encore au monde civilisé que des objets d'histoire naturelle et des armes de sau-
yageSy destinés àTexamen des savants ou à Fornement des musées. Elle trouva d'abord dans ses bois propres à la mâture des vaisseaux et dans l'exploitation de ses mines de charbon, les éléments d'un commerce profitable avec le cap de Bonne -Espérance ; des rapports ouverts en même temps avec Taïti contribuèrent à maintenir l'abondance dans la colonie.
La découverte du détroit de Bass avait rappelé l'attention de l'Europe sur les terres australes. La Grande- Bretagne comprenait enfin combien il importait à sa gloire maritime de ne pas souffrir plus longtemps qu'une ligne imaginaire de mille kilomètres, voisine d'une de ses colonies les plus importantes, figurât sur les cartes sous le nom de Côle inconme, et Tillustre compagnon de Bass venait de faire approuver à l'amirauté un plan de voyage pour compléter la reconnaissance de la Nouvelle - Hollande , dont le lieutenant Grant avait récemment exploré une partie. Les instructions données à Londres au savant navigateur pouvaient être modifiées à Sydney, d'accord avec le gouverneur King. Plusieurs dispositions furent en effet changées, et Flinders commença l'exploration de la côte sudouest, en allant de l'ouest à l'est.
Le bruit des récentes découvertes des navigateurs anglais avait eu aussi du retentissement en France. La tempête révolutionnaire venait enfin d'être calmée , et le premier consul Bonaparte tenait d'une main ferme le gouvernail de l'État. Au milieu des préoccupations que lui donnaient la réorganisation au dedans et la guerre au dehors , il résolut d'envoyer une expédition scientifique aux terres australes, et il traça lui-même une partie des instructions destinées aux chefs de l'entreprise. L'expédition devait, d'après le plan du pre-
mier consul, « après avoir touché à rile-de-France, se diriger vers l'extrémité méridionale de la terre de Van- Diémen, doubler le cap sud de cette terre, reconnaître toutes les côtes orientales de cette grande île, pénétrer dans le détroit de Bass par celui de Banks , fixer avec exactitude les points d'entrée et de sortie du premier de ces détroits , compléter la reconnaissance des îles Hunter , attaquer ensuite la côte sud-ouest de la Nouvelle-Hollande , la prolonger jusqu'au point où s'était arrêté l'amiral d'Entrecasteaux , etc.... » Deux bâtiments) le Géographe et le Naturaliste, étaient destinés à cette expédition , dont le commandement fut confié au capitaine Baudin. Un nombre considérable de savants, de naturalistes, de dessinateurs, firent partie de ce voyage. Le premier consul demanda et obtint sans difficulté des saufs- conduits de tous les gouvernements maritimes avec lesquels la France était alors en guerre, et les deux navires partirent. du Havre le 19 octobre 1800.
On a pu remarquer que, comme Flinders, le capitaine Baudin avait pour principale mission de visiter la côte encore inconnue du sud-ouest de l'Australie; seulement, tandis que Flinders exécutait son exploration en allant de l'ouest à l'est, le navigateur français, suivant ses instructions, entreprenait le même travail en allant de l'est à l'ouest. Les deux expéditions se rencontrèrent sur le théâtre de leurs travaux communs, et la plus grande loyauté présida à leur entrevue. A cette époques de guerre et de rivalité nationale , ce n'était "^qu'aux extrémités du monde que les savants de Londres et de Paris pouvaient renouer des relations interrompues par le malheur des temps. Flinders et Baudin, après s'être croisés, prirent chacun la route
honorable à notre chef, que celui d'un morceau du bois de cette chaloupe enchâssé dans un large étui d'argent , autour duquel étaient gravés les principaux détails de la découverte du détroit de Bass.
d C'est à la cale dite de VHôpital que doivent être déchargés les navires des particuliers : au delà de l'hôpital et sur la même ligne est la prison , pourvue de plusieurs cachots susceptibles de contenir cent cinquante à deux cents prisonniers ; une haute et forte muraille l'environne \ une garde nombreuse veille nuit et jour à sa sûreté. Non loin se trouve le magasin destiné à recevoir les vins, les liqueurs fortes ^ les salaisons et les autres approvisionnements de ce genre ; en face est la place d'armes, où la garnison vient chaque matin défiler la parade, au bruit d'une musique nombreuse et bien composée, qui appartient au régiment de la Nouvelle-Galles-du-Sud. Toute la partie occidentale de celte place est occupée par la maison de M. le gouverneur général, derrière laquelle il existe un vaste jardin , qui se recommande également à l'intérêt du philosophe et du naturaliste par le grand nombre de végétaux utiles qu'a su y réunir de tous les pays di> monde son respectable possesseur actuel, M. Pater^n, membre de la Société Royale de Londres, et voyageur distingué. Entre la maison et le magasin dont je viens de parler, on remarque la maison publique d'éducation.... Derrière la maison du gouverneur, dans un très-grand magasin, sont déposés tous les légumes secs, toutes les farines qui appartiennent à l'État; c'est une espèce de grenier public, destiné surtout à l'entretien des troupes et des personnes qui reçoivent leur subsistance du gouvernement. Sur toute la longueur de la grande place de Sydney régnent des casernes, en avant
desquelles il y a plusieurs pièces d'artillerie de campagne ; les édifices destinés au logement des officiers forment les parties latérales de cette place , et le magasin à poudre en occupe le milieu. Près de là, dans une petite maison particulière , se rassemblent habituellement les principaux administrateurs civils et militaires; c'est une espèce de café entretenu à frais communs, où l'on a réuni différents jeux, et notamment un billard. Derrière la place d'armes que j'ai précédemment décrite on voit s'élever une grosse tour carrée , qui sert d'observatoire à ceux des officiers anglais qui s'occupent d'astronomie. Deux beaux moulins à vent établis sur la crête de la colline de l'ouest terminent de ce côté la série des principaux monuments publics.
« Â la pointe est de la crique se trouve une seconde batterie, dont le feu croise avec avantage celui de la batterie des signaux. Sur le rivage, en se rapprochant de la ville, on rencontre une petite saline où des Américains, établis à cet effet au Port-Jackson depuis 1795, préparent, en faisant évaporer de l'eau de mer, une partie du sel employé dans la colonie. Plus loin, et vers le fond du port, est la cale dite du Gouvernement, parce que l'usage en est réservé pour les agents et les navires de l'État. Entre cette cale et la saline est le lieu d'abattage en carène pour les vaisseaux ; les quais naturels en sont tellement à pic, que, sans aucune espèce de travail ou de dépense de la part des Anglais , les plus gros navires y peuvent être abattus sans danger. Près de la cale du Gouvernement on voit trois magasins publics : dans l'un sont réunis tous les objets nécessaires aux divers usages de la vie domestique , tels que poteries, ameublements, ustensiles de toute espèce,
balleries de cuisine, instruments d'agriculture et de labourage , etc. etc. Le nombre de ces objets est véritablement immense, et le mode d'administration en est plein de sagesse et de générosité. Sur ces bords lointains, en effet, les marchandises de l'Europe sont d'un si haut prix, qu'il eût été pour ainsi dire impossible à la population qui s'y trouve de se procurer celles qui sont indispensables aux premiers besoins de la vie. Le gouvernement anglais y a pourvu : de grands magasins entretenus à ses frais regorgent de tout, et tout s'y délivre à des prix fixes extrêmement modérés. On tient en réserve dans la maison voisine les divers habillements destinés soit aux troupes, soit aux convicls; il s'y trouve aussi de grands amas de toiles et de cordages pour les navires du gouvernement. Le dernier des trois bâtiments dont je parle est une espèce d'atelier public, où travaillent les filles et les femmes condamnées. Derrière ces magasins est située la maison du gouverneur, construite à l'italienne, entourée d'une colonnade aussi simple qu'élégante, et devant laquelle se développe un très-beau jardin , qui descend jusqu'au rivage de la mer. Déjà dans ce jardin le pin de Norfolk, le superbe columbia, s'élève à côté du bambou de l'Asie ; plus loin l'orange du Portugal , la figue des Canaries , mûrissent à l'ombre du pommier des bords de la Seine ; le cerisier, le pêcher, le poirier, l'abricotier, vivent confondus au milieu des banksias, des metrosideros , des correas, des malaleucas, des casuarinas, des eucalyptus et d'une foule d'autres arbres indigènes. Au d^là du jardin du gouvernement et sur le revers d'un coteau voisin, on voit le moulin à vent, la boulangerie et les fours de l'État, destinés surtout à la préparation du biscuit, et susceptibles d'en fournir
par jour huit à neuf cents kilogrammes. Non loin d'une crique prochaine , et dans le lieu que les naturels connaissent sous le nom de Wallamoula, est située la charmante habitation du commissaire du gouvernement, M. Palmer; un ruisseau d'eau douce la traverse , et vient se jeter dans le fond de la crique , qui forme elle-même un port aussi sûr que commode.
(c A peu de distance au sud de la ville de Sydney , à gauche de la grande route qui conduit de cet endroit à Paramatta, on rencontre les débris de la première potence dressée sur le continent de la Nouvelle-Hollande. Repoussée, pour ainsi dire, par le développement des habitations, cette potence a été remplacée par une autre du même genre qu'on aperçoit dans la même direction et tout près du village de Brick-Field. Ce village, qui se compose d'une quarantaine de maisons, réunit plusieurs fabriques de tuiles, de poteries, de faïences, etc.; la position en est agréable, et le sol, moins stérile que celui de Sydney, s'y prête avec plus d'avantage aux diverses espèces de culture introduites dans ces climats lointains. La grande route dont nous venons de parler passe au milieu de Brick- Field, tandis qu'un petit ruisseau la coupe par son travers avant d'aller se perdre dans le fond d'une crique voisine. Entre ce -village et Sydney est le cimetière public , remarquable déjà par plusieurs tombes très -grandes, et d'une exécution beaucoup plus recherchée qu'on ne devrait naturellement l'attendre des arts dans la colonie et de l'époque de sa fondation.
« Cependant une foule d'objets non moins intéressants se pressaient autour de nous : dans le port on
voyait réunis plusieurs bâtiments arrivés depuis peu de différents pays du mond^, et destinés pour la plupart à de nouvelles et hardies navigations. Ceux-ci, partis des rives de la Tamise ou du Shannon, allaient faire la pêche de la baleine sur les rivages brumeux de la Nouvelle-Zélande ; ceux-là, expédiés pour la Chine, après avoir déposé le fret qu'ils avaient reçu du gouvernement anglais pour la colonie, se préparaient à faire voile vers l'embouchure du fleuve Jaune ; quelques-uns, chargés de charbon de terre, devaient porter ce précieux combustible au cap de Bonne -Espérance et dans l'Inde. Plusieurs bâtiments plus petits allaient recevoir dans le détroit de Bass des fourrures rassemblées par les hommes établis sur les îles de ce détroit pour faire la chasse aux animaux marins qui les peuplent. D'autres navires , plus forts que ces derniers, montés par des navigateurs plus audacieux, plus nombreux , et pourvus de toute espèce d'armes , partaient pour les côtes de l'Amérique occidentale : encombrés de marchandises diverses, ces bâtiments allaient établir à main armée un commerce interlope extrêmement avantageux avec les habitants des rivages péruviens. Ici l'on préparait une expédition pour aller faire à la côte nord -ouest d'Amérique le riche commerce des pelleteries ; là on pressait l'armement de vaisseaux pourvoyeurs expédiés vers les îles des Navigateurs, des Amis et de la Société, pour en rapporter à la* colonie de précieuses salaisons. Dans le même temps l'intrépide Flinders se disposait à reprendre la suite de son grand voyage autour de la Nouvelle -Hollande, voyage terminé bientôt après par les plus grands désastres. Déjà la route du Port- Jackson était familière aux navigateurs américains, *et leur
pavillon ne cessa de flotter dans ce port pendant le séjour que nous y fîmes.
«c Tout cet ensemble de grandes opérations y tous ces mouvements de navires, imprimaient à ces rivages un caractère d'importance et d'activité que nous ne nous attendions point à rencontrer sur des bords nagqère inconnus de l'Europe , et notre intérêt redoublait avec notre admiration.
a La population de la colonie était pour nous un nouveau sujet d'étonnement et de méditations. Jamais peut-être un plus digne objet d'étude ne fut offert à l'homme d'État et au philosophe; jamais peut-être l'heureuse influence des institutions sociales ne fut prouvée d'une manière plus éclatante et plus honorable qu'aux rives lointaines dont nous parlons. Là se trouvent réunis ces brigands redoutables qui furent si longtemps la terreur du gouvernement de leur patrie : repoussés du sein de la société européenne , relégués 9 aux extrémités du globe , placés dès le premier instant de leur exil entre la certitude du châtiment et l'espoir d'un sort plus heureux y environnés sans cesse par une sufveillance inflexible autant qu'active , ils ont été contraints à déposer leurs mœurs antisociales. La plupart d'entre eux, après avoir expié leurs crimes par un dur esclavage , sont rentrés dans les rangs des citoyens. Obligés de s'intéresser eux-mêmes au maintien de l'ordre et de la justice pour la conservation des propriétés qu'ils ont acquises , devenus presque en même temps époux et pères , ils tiennent à leur état présent par les liens les plus chers.
c( Tandis que ces divers objets appelaient ainsi nos méditations les plus profondes, tous les administrateurs et tous les citoyens de la colonie se pressaient
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autour de nous pour réparer nos maux, pour nous les faire oublier. Nos nombreux malades , admis dans les hôpitaux du gouvernement , y recevaient des chirurgiens anglais les soins les plus empressés. M. Thompson , médecin en chef de la colonie, dirigeait lui-même le traitement de ces malades avec 'la plus touchante activité. Tout ce que le pays pouvait offrir de ressources fut mis à notre disposition. M. le gouverneur général nous ayant ouvert un crédit illimité sur le trésor public, on remit à notre chef des cédules royales imprimées , quMl pouvait , à son gré , remplir de telle somme quMl jugeait convenable, et ces cédules, sans autre garantie que la signature du commandant français, étaient acceptées par tous les citoyens avec une confiance bien honorable pour le gouvernement de notre patrie. Nos salaisons, nos boissons, notre biscuit, étaient à leur terme; on nous procura tous les moyens de renouveler ces provisions importantes , et plusieurs fois, on ouvrit les magasins de TÉtat pouii en tirer différents articles que les négociants n'avaient pu nous servir. Grâce à des secours aussi puissants , nous pûmes habiller nos équipages qui manquaient de tout , réparer nos deux navires , en acheter un troisième, et nous mettre en état de reprendre la suite de notre voyage. »
Quand on pense que quatorze ans auparavant Lapérouse n'avait pu se procurer sur les mêmes rivages aucune espèce de rafraîchissement , et qu'il avait été obligé de passer deux mois sur cette côte inhospitalière pour construire deux chaloupes et renouveler sa provision d'eau, ce contraste fait ressortir d'une manière frappante le progrès merveilleux de la nouvelle colonie. Reprenons le récit de Pérou :
a Dans le même temps nos recherches scientifiques recevaient les plus précieux encouragements. Un poste de soldats anglais, uniquement établi pour ce soin, veillait à la garde de notre observatoire, placé sur la pointe nord de la rive orientale de Sydney-Gove. Tout le pays était ouvert aux incursions des naturalistes. Le port d'armes, si difficilement accordé dans ces régions aux habitants eux-mêmes, nous avait été permis, ainsi qu'aux gens de notre suite ; des guides , des interprètes , nous étaient fournis pour nos courses les plus longues; en un mot, les procédés de Tadministration anglaise à notre égard furent si pleins de grandeur et de générosité, que ce serait manquer à tous les principes de Thonneur et de la justice que de ne pas consigner ici Vexpression de notre reconnaissance.
«c  l'exemple des chefs du gouvernement de la colonie , tous les citoyens les plus distingués nous accueillirent avec la plus délicate bienveillance. Chacun d'eux, se rappelant sans doute les nobles procédés de la France à l'égard des vaisseaux de Cook et de Vancouver (1), semblait se montrer jaloux d'acquitter sa part de cette honorable dette de la nation anglaise envers la nôtre. Souvent ils répétaient avec complaisance ce bel axiome que la France inscrivit la première au code des nations européennes : « La cause dès <K sciences est la cause des peuples [Causa scientiamm, «c causa populorum). »
« Cependant l'objet essentiel de notre séjour au Port-
Ci) Dans un temps où tous les principes de la justice étaient méconnus en France , la Convention nationale ordonna par une loi de respecter les yaisseaux de Vdncouyer, n de leur fournir les secours donl ils auraient besoin. {Hôte de Péron.)
Jackson se poursuivait de toute part avec une ardeur égale. Tandis que nos marins réparaient les vaisseaux fatigués, renouvelaient les provisions du voyage , les naturalistes étendaient leurs recherches sur toutes les parties de Phistoire physique de ce pays intéressant. Déjà le scorbut qui roidissait mes articulations engorgées commençait à céder à Tinfluence heureuse des aliments et du climat ; je dirigeai mes premiers pas du côté de Botany-Bay, dont Temhouchure se trouve à quelque» lieues au sud du Port- Jackson. Un chemin large et commode conduit par terre de Sydney-Tov^n à cette grande baie. Tout ce pays intermédiaire, aride et sablonneux , ne parait propre à aucune espèce de culture; aussi n'y trouve-t-on pas d'habitations européennes. Après avoir formé une assez haute colline, le terrain se développe en une plaine sablonneuse qui s'étend jusqu'aux bords marécageux de la rivière de Cook. Diverses espèces d'hakeas, de styphelias, d'eucalyptus , de banksias , d'embothryums , de casuarinas , croissent au milieu de ces sables , et de larges espaces sont exclusivement occupés par les xanthorreas , qui portent leurs épis gigantesques jusqu'à la hauteur de six à sept mètres. Dans le lointain on distingue la fumée de quelques feux ; ce sont ceux des hordes malheureuses qui vivent sur ces tristes rivages....
« Botany-Bay et ses environs sont connus des indigènes sous le nom de Gwea, et c'est à celte contrée qu'appartient la tribu des sauvages Gwea-Gal, qui reconnaissent Bennilong pour leur chef....
« Vingt -cinq milles environ à l'ouest de Sydney est la ville de Rose-Hill ou Paramatta; je ne tardai pas à partir pour l'aller visiter. Le .médecin en chef du Naturaliste, mon ami M. Bellefin, m'accompa-
gnait; un sergent du régiment de la Nouvelle-Gallesdu-Sud nous servait de guide, et devait, par Tordre du colonel Paterson , nous procurer les moyens de donner à nos recherches tout le développement possible. Une grande route conduit de Sydney -Town à Paramatta : sans être pavée, elle est belle et très-bien entretenue ; presque partout elle est assez large pour que trois voitures de front puissent y marcher aisément ; des ponts ont été jetés aux endroits ou les eaux les rendaient nécessaires, et nulle espèce d'obstacle n'y ralentit la marche du voyageur. Ouverte au milieu de ces vastes forêts , si longtemps respectées par la hache, cette grande route se dessine au loin comme une immense avenue de feuillage et de verdure. Une douce fraîcheur, un agréable ombrage, régnent toujours sous ces berceaux toufTus, dont le silence n'est troublé que par les cris et les jeux des perruches éclatantes et des autres oiseaux qui les peuplent.
« Tout le terrain par lequel on s'avance ainsi vers Rose-Hill est généralement plat et offre à peine quelques faibles collines. A mesure qu'on s'éloigne du bord de la mer, il devient moins stérile , et la végétation y présente des produits plus variés. En quelques endroits les arbres laissent entre eux de plus larges intervalles; une herbe très-fine et très -odorante se développe à la surface du sol, comme un agréable tapis de verdure : c'est au milieu de ces pâturages que vivent les riches et nombreux troupeaux de moutons divers dont nous aurons à parler ailleurs. La douce température de ce climat, l'absence de toute espèce d'animaux féroces, la nature particulière et l'odeur agréable de la plupart des végétaux , ont été si favo-
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rables à ces bétes précieuses, que les plus belles races de TEspagne et de TAngleterre y réussissent également bien. Déjà la laine de ces animaux antarctiques remporte, ditron, sur les riches toisons des Âsturies, et les fabricants de Londres, qui la paient plus cher, Testiment aussi davantage.
c( Cependant les forêts s'entr'ouvrent çà et là; des défrichements plus ou moins étendus s'offrent au voyageur ; il découvre de jolies habitations ombragées par des arbres élégants ; il contemple avec une douce émotion ces champs nouveaux, où le faible graminée du nord s'élève sur les débris des puissants eucalyptus ; il retrouve avec plaisir, sur ces bords lointains, les animaux les plus utiles de sa patrie : les taureaux y bondissent avec une vigueur égale ou même supérieure à celle que développent leurs pères au milieu des froids pâturages de l'Hibernie; la vache, plus féconde, donne aussi plus de lait dans ces climats moins rigoureux que les nôtres; le cheval de l'Angleterre s'y présente avec la même force , avec la même fierté qu'aux rives de la Tamise; et le cochon de l'Europe s'améliore par ses croisements multipliés avec ceux des îles de la mer du Sud, qui lui sont supérieurs pour la taille et pour la qualité de la graisse et de la chair. Toutes les espèces de volailles n'ont pas moins bien réussi que nos grands animaux , et les basses-cours pullulent de différentes variétés d'oies, de poules, de canards, de dindes, de faisans, etc., dont plusieurs paraissent préférables à nos plus belles espèces européennes.
« L'intérêt du voyageur s'accroît encore lorsqu'il vient à visiter l'intérieur des habitations qu'il rencontre. Sous ces toits agrestes, au milieu de ces forêts profondes, habitent en paix des brigands qui étaient
naguère la terreur de l'Europe , et qui , familiarisés pour ainsi dire avec le besoin du crime , semblaient ne devoir attendre d'autre terme à leurs forfaits que le supplice et la mort ; là vivent ces escrocs y ces filous y ces fripons de toute espèce , misérable vermine qui parait se multiplier d'autant plus que notre état social se perfectionne davantage. Tous ces malheureux, jadis le rebut et la honte de leur patrie, sont devenus, par la plus inconcevable des métamorphoses, des cultivateurs laborieux , des citoyens heureux et
a Pour jouir à notre aise de ce tableau touchant, nous entrions souvent, M. Bellefin et moi, dans ces habitations champêtres. L'accueil le plus obligeant nous était fait partout ; et lorsque nous venions à voir les soins empressés des mères pour leurs enfants , et que nous nous rappelions que peu d'années auparavant ces mêmes femmes étaient étrangères à tout sentiment délicat, cette nouvelle révolution dans les mœurs nous inspirait les réflexions les plus attachantes et les plus douces.
« Enfin nous arrivâmes à la vue de Paramatta : assise au milieu d'une plaine agréable, sur le bord de la rivière du même nom , rivière que de petits bâtiments peuvent remonter jusque-là, cette ville est moins considérable que Sydney ; elle se compose de cent quatre-vingts maisons environ, qui forme une trèsgrande rue parallèle à la rivière, et coupée à angle droit par une autre rue plus petite , qui d'un côté vient aboutir à un pont de pierre , et ^e l'autre se prolonge jusqu'à l'église. Ce dernier édifice, dont la construction est lourde et grossière, n'était pas encore terminé lorsque nous le visitâmes.
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<i  Tune des extrémités de la grande rue de Paramatta , on remarque des casernes susceptibles de recevoir deux cent cinquante à trois cents hommes d'infanterie : elles sont construites en briques, forment une espèce de grand fer à cheval , et ont en face une place bien entretenue et bien sablée , où les troupes de la garnison peuvent faire leurs exercices ordinaires.
« Le total de la population de Paramatta, en y comprenant sa garnison et les fermes voisines, peut être évalué de quatorze à quinze cents individus (1), livrés presque tous à la culture des terres, au soin des troupeaux et à la pratique d'un petit nombre d'arts mécaniques. On y trouve un hôpital bien entretenu, une prison assez forte , une maison de travail pour les femmes déportées , une maison d'éducation publique pour les jeunes tilles de la colonie, etc. etc. »
La fin des deux campagnes ne répondit pas à ces heureux commencements. Épuisés par les fatigues et les maladies , bien peu des hardis navigateurs qui avaient visité Sydney à la suite du capitaine Baudin revirent le sol natale Le chef de l'expédition lui-même mourut à l'Ile-de-France.
De son côté , Flinders , après une navigation pénible , fut arrêté par un naufrage dans le cours de ses travaux. S'étant sauvé à bord d'un petit navire , Vinvestigator, construit au Port- Jackson , il vint chercher à l'Ile-de- France l'hospitalité qu'avait reçue Baudin à Sydney deux ans auparavant. Malheureusement la guerre avait de nouveau éclaté entre les deux peuples. Plus d'un vaisseau anglais cherchait alors à pénétrer dans les
(1) Elle 8*élève aujourd'hui à dix mille babitants.
colonies françaises; le signalement de V Investigator ne pouvait se rapporter au navire que montait Flinders , et , par suite de cette erreur, le savant navigateur fut retenu prisonnier par ordre du général Decaen , gouverneur de File. Malgré les démarches des marins et des savants les plus illustres de la France , Flinders n'obtint la liberté qu'en 1810.