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CHAPITRE III

Fondation de Sydney. — DiflQcultés qu'éprouve le gouverneur. — Premières constructions. — Installation du gouverneur et des cours de Justice criminelle, civile et d'amirauté. — Établissement dans Tile de Norfolk.— Le lieutenant King gouverneur de cette île.— Exploration de Broken-Bay. — Maladies parmi les convicts, — Premiers résultats de l'installation. — Premières relations avec les indigènes.— Leurs hostilités contre les Anglais de Sydney et contre les Français relâchés à Botany-Bay. — Nouvelles de l'ile de Norfolk.— Recensement des animaux domestiques ( 1788 ).

Après la cérémonie de prise de possession du magnifique havre de Port-Jackson , on songea à donner un nom au lieu choisi pour recevoir la capitale de Tempire naissant. Le gouverneur avait d'abord désigné celui d'Albion, ce vieux nom entouré de tant de souvenirs et si cher encore à l'orgueil britannique ; mais l'esprit de flatterie l'emporta, et le nom de lord Sydney, qui , en sa qualité de premier secrétaire d'État, avait dirigé l'expédition , fut imposé à l'emplacement que les premiers colons allaient occuper. Philip avait préféré une des anses les moins étendues, à cause de la proximité d'un ruisseau et de la plus grande facilité du mouillage à une très- faible distance de la terre, qui permettait de débarquer sur les lieux mêmes les munitions de toute espèce , avantage inappréciable pour une colonie dénuée de tout moyen de transport.

Le territoire dont Sydney allait plus particulièrement

devenir la capitale reçut le nom de comté de Cumberland. On assigna pour limites au nouveau comté : à Test, le Grand Océan austral; à l'ouest, les montagnes connues plus tard sous les noms de Garmarthen et de Lansdown ; au nord , la partie septentrionale de Broken-Bay; et au sud, la partie méridionale de Botany-Bay.

Ces préliminaires terminés, le gouverneur songea à mettre à exécution les plans tracés à Londres pour la fondation de la colonie. Ici il éprouva une déception plus cruelle encore que celle qu'il avait ressentie à Botany-Bay. Il avait compté trouver parmi les convicts des ouvriers de différents métiers, des agriculteurs , des hommes de peine, endurcis aux travaux les plus indispensables , exigés pour un nouvel établissement de la nature de celui qu'il était chargé de fonder. Par une déplorable fatalité, le choix de ce premier convoi semblait avoir été fait dans des idées tout opposées. Provenant presque tous de Londres et de villes manufacturières, ces condamnés étaient, à peu d'exceptions près, inhabiles aux travaux des champs et à la construction des édifices. A peine en trouva- t-il quelques-uns capables de remplir les fonctions de chefs d'ateliers ; les connaissances nécessaires à l'exercice du commerce ou d'une industrie spéciale aux manufactures, et les habitudes de la domesticité, remplaçaient chez la plupart la pratique des seuls travaux réclamés par les besoins d'une colonie naissante. Fonder une société neuve avec les éléments d'une société vieillie, déjà atteinte par une dépravation invétérée, c'était une entreprise presque au-dessus des forces humaines ; et ce qu'il y eut plus d'une fois de décourageant dans les détails rehausse encore le mérite du résultat.

Les condamnés les moins impropres aux travaux les plus urgents furent d'abord débarqués ; ils étaient au nombre de cent douze. On commença par construire la maison du gouverneur avec les matériaux préparés à Londres à cet effet et transportés sur la flotte ; en même temps on disposa un enclos pour recevoir les animaux domestiques qui avaient résisté aux fatigues de la navigation, et on éleva quelques tentes pour les malades. Mais le nombre de ces derniers ayant augmenté considérablement, on interrompit les travaux commencés pour construire un hôpital général. Pendant ce temps le lieutenant Darves , chargé , par le bureau des longitudes , de diverses observations scientiRques, présidait à rétablissement d'un observatoire où il réunit les instruments fournis par l'amirauté. Ainsi, les premiers monuments d'une terre sans souvenirs furent consacrés à l'humanité et aux sciences , ces deux inappréciables conquêtes d'une civilisation avancée.

Pendant ces opérations préliminaires on avait achevé le débarquement. On entreprit alors de bâtir un magasin destiné à renfermer les vivres apportés par les navires de transport. La cognée retentit pour la première fois dans une forêt aussi vieille que le monde , et bientôt un vaste espace de terrain , éclairci et nivelé à la hâte, se trouva disposé pour recevoir cette construction et d'autres non moins indispensables. Le gouverneur profita de cette circonstance pour faire procéder à son installation avec une sorte de solennité. Le 7 février, il fit ranger les troupes en bataille sur l'emplacement nouvellement déblayé ; les con{>icts occupèrent une place distincte, et, en présence de Philip , entouré des principaux officiers civils et mili-

taircs, le juge-avocat Collins donna lecture de la commission du gouverneur et des lettres patentes portant création de cour de justice criminelle , de justice civile et de vice-amirauté. Plusieurs salves de mousqueterie et de l'artillerie des vaisseaux y un discours du gouverneur accueilli avec acclamations par les soldats et les convicts, une revue de troupes et un banquet terminèrent la cérémonie.

La cour criminelle dont nous venons de parler était composée du juge-avocat et de six officiers de terre et de mer désignés par le gouverneur. Sa juridiction embrassait toute la colonie ; sa compétence, tous les crimes de trahison, de non -révélation de trahison, de meurtre, de faux, de félonie (1), de faux serment. 11 lui était prescrit de suivre les lois d'Angleterre, autant que pourraient le permettre les circonstances et la situation de l'établissement pénal. Le juge-avocat devait dresser dans chaque affaire un acte d'accusation ; les témoins ne pouvaient être entendus qu'après avoir prêté serment. La majorité toujours requise pour toute espèce d'arrêt devait être de cinq voix au moins pour une condamnation capitale ; le jugement se prononçait dans la même forme que le verdict d'un jury anglais, et nulle exécution à mort ne pouvait avoir lieu sans l'ordre du roi , exprimé par le gouverneur dans une autorisation revêtue de son sceau et de sa signature.

La cour de justice civile devait se composer du jugeavocat et de deux habitants, avec appel au gouverneur, et du jugement du gouverneur au roi en son conseil ,

(1) 1^ mot félonie, dont la s'gniQcation est très -restreinte dans la langue française, possède en Angleterre un sens plus étendu. Dans la jurisprudence anglaise il comprend à peu près tous les crimes capitaux , et Ton sait combien ils sont nombreux.

mais seulement lorsque la valeur de l'objet en litige dépasserait trois cents livres sterling. Cette cour avait l'administration des successions vacantes et devait recevoir le dépôt des testaments. Des lettres patentes attribuaient aussi au gouverneur, au lieutenant-gouverneur et au juge- avocat, les pouvoirs des juges de paix tels qu'ils sont institués en Angleterre.

EnGn, une cour de vice -amirauté connaissait des délits maritimes, sous la présidence du gouverneur, également investi du droit de convoquer une cour martiale. Les délits militaires étaient soumis aux lois anglaises comme dans les autres colonies.

De ces divers tribunaux, la cour criminelle fut la première appelée à fonctionner, ce qui se conçoit facilement quand on pense aux éléments dont était composé ce pretoier essai de colonisation, et à l'importance qu'il y avait de ne laisser aucune faute impunie, si l'on voulait garantir la sécurité de l'avenir. Dès le lendemain de l'installation officielle du gouverneur, la cour criminelle fut convoquée pour juger divers délits. Plusieurs peines corporelles peu graves furent prononcées dans cette première audience ; mais le mois de février ne s'était pas écoulé , que déjà la cour avait prononcé six condamnations à mort, pour des vols commis avec circonstances aggravantes. Un seul de ces six condamnés subit toute la rigueur de sa sentence ; quatre virent leurs peines commuées en celle du bannissement dans un lieu inhabité; le sixième obtint la vie sauve, sous condition de remplir désormais les fonctions d'exécuteur des hautes œuvres.

Les instructions de lord Sydney prescrivaient au gouverneur de former le plus promptement possible une petite colonie dans l'île de Norfolk, de vingt

kilomètres de long sur douze de large, située au nordouest de la Nouvelle-Zélande , à douze cents kilomètres de Botany-Bay, et découverte par Cook en 1774. Ce grand navigateur avait vanté surtout la fécondité du sol et la richesse de la végétation , dont les produits lui paraissaient avoir des rapports remarquables avec ceux de la Nouvelle-Zélande. La profondeur de la terre végétale , le grand nombre de beaux arbres propres aux constructions , l'abondance de l'eau douce , des palmistes et des plantes alimentaires , la facilité de cultiver le lin de la Nouvelle-Zélande {phormium lenax)^ qu'il avait vu croître spontanément, les avantages enfin d'une côte poissonneuse , tout dans ses récits recommandait cette île pour un établissement colonial ; mais l'expérience venait de démontrer à Botany-Bay que Cook était parfois trop prodigue de louanges pour ses découvertes.

Le gouverneur nomma le lieutenant King surintendant et commandant de l'île de Norfolk ; et, vers le milieu de février, le Supply mit à la voile avec les colons destinés à cette nouvelle expatriation. Par une exception unique alors dans les annales des peuples, Sydney, qui ne possédait encore aucun édifice achevé, et qui n'existait que de nom, allait, pour un autre point du globe, devenir la mère patrie. Un aide -chirurgien , un sous-officier, deux soldats , deux hommes habitués à la culture du lin , principal objet de rétablissement, neuf convicts et six femmes, qui s'étaient presque tous proposés de leur propre mouvement , s'embarquèrent sous les ordres du lieutenant King. Le Supply portait avec eux des provisions pour six mois, un grand nombre de graines, et tous les instruments aratoires nécessaires aux premiers travaux. Les

détails particuliers à cet établissement secondaire se reproduiront successivement <lans le cours de Thistoire de l'Australie.

Dans les premiers jours de mars, le gouverneur, accompagné de plusieurs officiers, et montant avec sa suite deux grands canots, voulut explorer le havre de Broken-Bay dont parle Cook, et qu'il avait eu un instant l'intention de choisiç pour siège de la colonie. Cette reconnaissance lui démontra encore combien il avait été heureux dans sa détermination précipitée. Bien qu'égal en étendue au havre du Port -Jackson, celui de Broken-Bay ne peut lui être comparé pour la sûreté du mouillage , et la côte y est presque partout aride et rocailleuse.

Cette excursion , quoique bien courte , puisqu'il n'y a que onze kilomètres de Sydney à Broken-Bay, avait été contrariée par le mauvais temps, et la plupart des voyageurs rentrèrent malades à Sydney, où les travaux commencés avaient aussi éprouvé des contrariétés. Plusieurs édifices importants, hôpital, magasin de vivres, quartier destiné aux troupes, cabanes pour les con{>icts, tout avait été entrepris presque simultanément ; et la mauvaise qualité des bois de charpente , jointe au défaut presque absolu de ciment, contribuait, avec le peu de bonne volonté des travailleurs, à retarder des constructions également nécessaires. Cependant le nombre des malades augmentait chaque jour; on en comptait déjà plus de deux cents, dont l'indispositiori plus ou moins grave provenait surtout de l'abondance des pluies. Toutes les provisions , tous les médicaments destinés aux malades restaient encore sous les tentes exposés aux intempéries de la saison , et le détachement de troupes chargé de la garde des commets élevait à la hâte des

toits d'herbes sèches et des murs de terre pour se procurer provisoirement des abris. Pressé par de si impérieuses nécessités, le gouverneur se vit contraint, dans ce premier moment , à retarder la construction d'un fort ; et cependant^, si une révolte eût éclaté parmi les déportés y les chefs de TétabUssement pénal se seraient trouvés presque entièrement à leur merci ; mais chez les condamnés, comme chez les hommes libres , le sentiment du besoin présent remportait sur toutes les habitudes passées.

Au milieu du désordre inséparable d^une pareille réunion de nouveaux habitants sur une terre où il fallait tout créer, déjà quelques résultats avantageux avaient été obtenus. Des travaux venaient d'être terminés pour favoriser le débarquement des vivres, des approvisionnements de toute espèce et d'une artillerie peu nombreuse. Un perfectionnement s'introduisait en même temps dans la construction des cabanes provisoires , par la combinaison de deux espèces de bois très-abondantes dans les environs du Port-Jackson. Le terrain , naguère obstrué d'arbres , commençait à s'éclaircir, et une sage prévoyance avait même arrêté les progrès trop rapides du déboisement, dont l'excès pouvait menacer l'existence du seul filet d'eau qui arrosât Sydney. Déjà quelques murs en briques s^ élevaient, et le gouverneur désigna, autant que pouvait le permettre l'état des choses, les divisions principales de la cité naissante.

Pendant les six premières semaines , les relations étaient restées peu fréquentes avec les naturels du pays ; leur accueil avait paru amical dans la courte relâche à Botany-Bay; quelques-uns même avaient aidé avec empressement les pêcheurs anglais , et leur assistance

avait été généreusement récompensée. Divers petits présents contribuèrent surtout à maintenir d'abord une bonne intelligence si précieuse à conserver. Le gouverneur avait menacé de peines sévères quiconque attenterait au droit de propriété , en enlevant les misérables objets que l'extrême confiance de ces sauvages laissait exposés à tous les regards ; mais les instruments de chasse et de pêche, les armes, les ornements de ces peuplades offraient encore , dans leur grossière simplicité, un appât trop vif aux mains avides des comicis; les objets enlevés aux naturels rencontraient bientôt des acheteurs parmi les équipages des navires destinés à retourner en Angleterre, où de semblables raretés devaient exciter l'empressement et la générosité des curieux. La surveillance la plus active et de rigou-* reuses punitions ne purent arrêter entièrement ce trafic entre les condamnés et les matelots ; aussi une extrême réserve ne tarda-t-elle pas à remplacer les relations de bon voisinage , et le gouverneur lui-même, dans son excursion à Broken-Bay, remarqua parmi les naturels une défiance inusitée. Bientôt, usant de représailles, ils enlevèrent à leur tour quelques instruments aratoires , et défendirent leur butin en lançant des pierres contre les Européens qui les poursuivaient; quelques coups de fusil tirés sur eux déterminèrent les hostilités.

Plusieurs convicis furent blessés dans les bois par les naturels, qui n'attaquaient jamais les hommes armés ; tous attestaient que nulle provocation n'avait eu lieu de leur part. La gravité des peines attachées à une semblable faute ne permettait pas d'attendre de ces hommes la moindre sincérité. Les circonstances étranges, les mensonges évidents dont ils entouraient

mettaient à la mâture des vaisseaux dMnépuisables ressources. A Norfolk, comme à Sydney, on ressentait les désastreux effets de la composition mal combinée du premier envoi de convicts. Le nombre des colons travailleurs confiés à l'administration du lieutenantgouverneur King ne s'élevait qu'à onze, et encore parmi eux fallait-il compter un enfant de quinze ans et un vieillard de soixante -douze. Cependant les premiers travaux exigeaient une infatigable activité. L'île entière ne présentait pas à ses premiers habitants le moindre espace de terrain qui ne fût couvert d'arbres élevés, entrelacés entre eux par des lianes épaisses ; et Tâcreté de la sève d'une espèce d'arbre, attaquant les yeux des ouvriers, les condamnait souvent à une inaction de plusieurs jours , accompagnée de cuisantes douleurs. Cette circonstance imprévue retarda singulièrement les premiers travaux. Les premières cultures furent aussi contrariées par une multitude extraordinaire de rats qui dévoraient les semences confiées à la terre ; d'un autre côté , la pêche , quoique souvent heureuse, ne réalisa point toutes les espérances que Ton avait d'abord fondées sur cette ressource. Malgré de si grands inconvénients, les colons avaient bon espoir de se suffire bientôt à eux-mêmes; un règlement plein de sagesse défendait d'abattre aucun palmier; et le lieutenant-gouverneur avait accordé aux nouveaux habitants de Norfolk les journées des samedis pour se former des jardins particuliers , sous la réserve expresse de révoquer cette permission chaque fois que la conduite d'un convict cesserait d'être satisfaisante.

Vers cette époque , le gouverneur fit le recensement des animaux domestiques , dont l'accroissement pou*

vait seul promettre à la colonie une prospérité durable. C'est un curieux document à mettre sous les yeux du lecteur que le résultat de ce recensement , qui nous montre sur quelles faibles ressources reposait alors une partie de l'avenir de la colonie naissante. Il existait au m»is de mai 1788 à Sydney un étalon , trois juments, trois poulains, deux taureaux, cinq génisses, vingtneuf bêtes à laine, dix-jieuf chèvres, soixante-dix-huît cochons, cinq lapins, dix -huit dindes, vingt-neuf oies, trente -cinq canards, cent quarante-deux poules et quatre-vingt-sept poulets. Quelques jours après le recensement, cinq brebis et un agneau furent trouvés morts, étranglés, à ce que l'on présume, par des chiens sauvages. Mais une perte plus irréparable encore se fit bientôt sentir : deux taureaux et quatre génisses disparurent à la fois , par suite de la négligence du convict préposé à leur garde. Une seule génisse restait; faible et épuisée, il fallut la tuer, et ajourner pour longtemps une des espérances les mieux fondées de prospérité future. Qui aurait pu prévoir alors que dans un petit nombre d'années la Nouvelle-Galles compterait les chevaux et les têtes de bestiaux par milliers , que le produit de la tonte de ses brebis suffirait pour alimenter les manufactures d'Angleterre , et affranchir la mère patrie du tribut qu'elle payait pour cet objet à l'étranger? Qui aurait pu prévoir enfin qu'en 1855, et au moment où nous écrivons ces lignes, l'Australie enverrait à l'exposition universelle de Paris des échantillons de ses magnifiques laines, à côté de l'or et des produits déjà si remarquables de son sol et de son industrie ?

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