CHAPITRE IV
Premier hiver à Sydney.— Imprévoyance du gouvernement anglais et ses suites.— Fermeté du gouverneur. — Retour des navires de transport en Europe. — Prétendue découverte d'une mine d'or par un conrtct. — Suite de cet incident. — Insuffisance des récoltes et de la pêche.- Conflits avec les indigènes.— Nouvelles favorables de File de Norfolic. — Établissement de Rose-Hill et de Crescent. — Envoi du Supply à Norfollc et du Syrius au cap de Bonne-Espérance. — Épidémie parmi les indigènes des environs de Sydney.— Mort du jeune Arabanoo.— Retour du St/rtus. — Première représentation théâtrale. — Découverte du Ha wleesbury.— Affranchissement de quelques convicts à l'expiration de leur peine. — Établissement de watchmen choisis parmi les convicts, — Collisions entre les convicts et les peuplades indigènes. — Enlèvement de deux indigènes par le gouverneur. — Dans quel but. — Réduction dans les rations. — Salubrité du climat.— L'ile de Norfollc suffit à la nourriture de ses habitants.— (1789).
Le premier hiver passé en Australie par les colons anglais leur prouva la salubrité du climat de cette contrée. La saison, il est vrai, fut beaucoup moins rigoureuse que les chefs de rétablissement ne Favaient espéré; vingt -sept convicts seulement avaient succombé depuis le débarquement, et la plupart des causes qui contribuèrent surtout à peupler Thôpital provisoire sont entièrement étrangères au lieu choisi pour rétablissement pénal. L'immoralité des nouveaux colons y leurs désordres de tout genre , les fatigues du voyage , Tusage trop prolongé des salaisons , et plus encore des maladies invétérées et contractées en
Europe, avaient, bien plus que les effets du climat, contribué à la mortalité» Mais si le climat n'avait pas occasionné de plus grandes pertes à la petite colonie, elle n'en était pas moins sujette à d'autres causes d'affaiblissement dues à l'imprévoyance des hommes d'État appelés à diriger l'expédition. Ainsi, d'après un rapport du chirurgien White, de la fin du mois de juin, il se trouvait encore parmi les transportés cinquantedeux hommes incapables de travail par leur âge ou leurs infirmités. C'étaient donc cinquante -deux membres inutiles et à charge dans une jeune société dont l'activité était la première condition d'existence.
Un autre vice de la direction première se faisait non moins vivement sentir. Par un oubli difficile à expliquer, aucun surveillant n'avait été mis sous les ordres du gouverneur pour inspecter la conduite et les travaux des conincts; aucun économe, aucun agent comptable n'était chargé de la garde des vivres et des approvisionnements. Un commissaire nommé Miller, homme trèscapable sans doute, avait été, il est vrai, préposé à cette partie du service ; mais il était seul , et il n'avait sous ses ordres aucun employé subalterne pour le seconder. Le gouverneur se vit donc forcé de choisir des surveillants et des employés du commissariat parmi les convicts eux-mêmes , avant d'avoir pu reconnaître avec assez de certitude la réforme de ces hommes qu'il allait donner pour modèles aux compagnons de leur captivité. Le résultat de ces vices de combinaison était facile à prévoir. Un désordre fâcheux s'étabUt dans le détail de l'économie intérieure , et Tinfluence désirable manqua trop souvent à des surveillants bien moins connus de leurs chefs que de leurs subordonnés. Cependant l'infatigable activité du gouverneur Philip sut
sitôt que la réalité du fait sera constatée. Daily produisait un morceau de minerai à Tappui de sa déclaration; mais le mystère dont le convict enveloppait sa découverte, les circonstances peu probables dont il accompagnait avec une réserve étudiée ses équivoques révélations, ne permettaient guère au gouverneur de .fonder quelque espoir sur l'existence d'une mine d'or. Néanmoins il donna l'ordre à un capitaine de se rendre sur les lieux avec Daily pour vérifier sa découverte.
Quelques heures après leur départ , le convict revient seul , annonçant que l'existence de la mine est reconnue, et que l'officier le renvoie à Sydney pour en ramener une garde de quelques soldats. Tous les doutes sont dissipés ; les chefs de l'établissement accueillent avec une paternelle bienveillance l'homme qui ouvre à la colonie un avenir d'opulence et de prospérité. Déjà un lieutenant se dispose au départ avec une partie de sa compagnie, pourvus des instruments nécessaires, quand tout à coup reparaît le capitaine , qui déclare que Daily ne lui a fait découvrir aucune mine , mais que sous un prétexte frivole il s'est éloigné de lui pour revenir seul à Sydney. On jette aussitôt en prison cet homme dont peu d'instants auparavant la colonie répétait le nom avec honneur ; on lui fait subir un interrogatoire, pendant lequel il garde un silence obstiné ou ne répond que d'une manière évasive; enfin on le condamne à une sévère correction.
Cependant , au milieu de toutes ses réticences y le convict reste inébranlable sur un seul point, la vérité de sa première déclaration. Une seconde épreuve va être tentée, et la colonie en suspens doute et espère encore. Un nouveau détachement s'embarque avec
L'AUSTRALIE. Ixl
l'auteur de la découverte ; mais avant d'aborder au rivage, le commandant déclare d'un ton ferme que tout subterfuge, que toute tentative d'évasion sera immédiatement suivie d'une fusillade , et Daily avoue enfin son étrange imposture : l'échantillon de minerai qu'il avait présenté comme preuve de sa découverte avait été fabriqué par lui-même à l'aide d'un mélange de cuivre, de terre etde quelques parcelles d'or obtenues d'un anneau brisé. Daily fut immédiatement ramené à Sydney, et condamné à une punition exemplaire. On se perdit en conjectures sur le but et les espérances que cet homme avait pu concevoir en imaginant cette fable. Était-ce une simple mystification qu'il avait voulu faire, sans calculer les chances fâcheuses qu'elle pouvait avoir pour lui? avait- il compté sur quelque avance pécuniaire? ou n'avait-il voulu qu'attirer l'attention sur lui? C'est ce qui n'a jamais été éclairci. Quelques-uns, en bien petit nombre il est vrai, persistèrent, malgré ses dénégations, à croire à la réalité de la découverte de Daily; seulement, disaient -ils, quand il a vu qu'on n'était pas disposé à lui accorder les conditions qu'il avait mises à la révélation de son secret, il a préféré le garder pour lui-même, espérant qu'à l'expiration de sa peine il retrouverait son trésor, dont il profiterait seul et qu'il ne serait pas obligé de partager avec tout le monde. Nous n'aurions pas parlé de cette dernière conjecture , si soixante ans plus tard la découverte réelle ou feinte de Daily ne s'était réalisée, et si aux richesses dues à la fertilité de son sol n'étaient venues s'ajouter celles de ses mines d'or, rivales des mines de la Californie. Quoi qu'il en soit , l'affaire de Daily, après avoir occupé pendant quelques instants les esprits des colons, tomba peu à peu dans
Foubli, et fit place à des préoccupations plus sérieuses y parce qu^elles touchaient à des intérêts bien plus actuels.
Déjà huit mois s'étaient écoulés depuis la fondation de Sydney, et la récolte des grains menaçait de ne pas répondre à l'opinion qu'on s'en était formée d'abord. D'un autre côté , les produits de la pêche étaient loin de réaliser l'espoir qu'on avait conçu en Angleterre, où l'on pensait qu'à elle seule elle pourrait alimen'ter l'établissement. Jamais, dans les occasions les plus heureuses, les pêcheurs ne rapportèrent les vivres de la journée ; à peine fournirent-ils quelquefois la nourriture de deux cents hommes. Dans cet état inquiétant-, la distribution hebdomadaire fut diminuée d'une livre de farine par tête , et une mesure fort sage porta la réduction à un tiers de la ration pour les canvicls qui ne travaillaient pas. Mais cette diminution dans la distribution occasionna une recrudescence de vols , et un redoublement de sévérité de la part de l'autorité.
A ces désordres, qui altéraient quelquefois la paix intérieure, vinrent se joindre des conflits avec les peuplades voisines. En peu de temps quatre coni>icts avaient été tués , deux autres avaient été blessés, et chaque jour les naturels se montraient plus hostiles. Mais quoique Philip manquât le plus souvent de preuves suffisantes, les circonstances qu'il parvenait à réunir indiquaient assez que ces déplorables événements avaient presque toujours été le résultat d'ordres transgressés. A côté du dangerde laisser impunies ces agressions des naturels, se plaçait le danger plus grand encore de sévir injustement contre eux. Cependant, malgré ces hostilités réitérées, et quoiqu'une zagaie eût été dirigée sans provocation contre le gouverneur, qu'elle n'atteignit pas, lesrela-
tions ne cessèrent jamais entièrement. Les convicts seuls et sans armes se voyaient presque toujours attaqués , et les naturels n'ep venaient pas moins aider les pêcheurs dans leurs travaux , satisfaits d'ordinaire de la faible part qu'on leur donnait. Un jour ils prétendirent à l'égalité du partage , et cette contestation ne put se terminer sans voies de fait. Une autre fois aussi ils vinrent à main armée tuer une chèvre, qu'ils réussirent à enlever. Dans cette circonstance un jeune naturel fut fait prisonnier. Le gouverneur, comptant avec raison bien plus sur les effets de la bonté que sur l'usage de la force, retint le jeune homme à Sydney et le combla d'égards et de bons traitements. Le projet de Philip était surtout de lui apprendre la langue anglaise, et de former un interprète pour ses relations avec les peuplades les plus rapprochées : peu de mesures pouvaient promettre des avantages aussi certains à l'avenir de la colonie.
Tous ces travaux ne faisaient point perdre de vue l'île de Norfolk. Trente -deux nouveaux habitants venaient d'y être envoyés avec quelques animaux domestiques. L'abondance régnait dans ce petit établissement , quoique ses premiers troupeaux eussent été décimés par les maladies et les accidents, comme ceux des fondateurs de Sydney. Déjà l'on avait l'espoir qu'après le court espace de deux ans l'île de Norfolk posséderait assez de plantes céréales pour ne plus réclamer les envois de la mère patrie. Un seul grain d'orge y avait produit jusqu'à cent vingt-quatre tiges, et le navire qui venait de transporter les nouveaux colons à Norfolk, était revenu à Sydney chargé de bois de construction.
A la Nouvelle - Galles , les limites de la colonie
s^étaient graduellement étendues. Déjà plusieurs champs hors de la vue de Sydney s'ouvraient à Fagricullure : le nom de Rose-Hill s'était ajouté à la nomenclature coloniale , et de Tautre côté du havre un petit établissement venait de se former sous le nom de Crescent. Enfîn, au moment où la seconde année de la colonie allait commencer, une juste confiance dans les secours de la mère patrie , et quelques succès parmi beaucoup d'espérances trompées , permettaient d'envisager sans effroi les chances de l'avenir.
Les avantages obtenus dans l'ile de Norfolk et l'espoir raisonnablement fondé sur la fécondité d'un sol plus propre à l'agriculture que celui des environs de Sydney, avaient déterminé le gouverneur à donner, sans attendre les secours de l'Angleterre, toute l'extension possible à cet établissement, si faible encore. Vers le commencement de l'année 1789, le Supply partit du Port-Jackson , avec vingt-un hommes , six femmes et trois enfants pour cette destination. En même temps le gouverneur envoya le Syîius au cap de Bonne- Espérance pour y chercher des vivres et des bestiaux, destinés à remplacer ceux qu'on avait perdus. Après le départ de ce dernier navire, le havre immense du Port-Jackson , aujourd'hui sans cesse sillonné par une foule de bâtiments de toute grandeur et de tout pays^ ne contenait plus qu'une petite chaloupe, lancée récemment pour porter des vivres à quelques détachements employés sur divers points peu éloignés : c'était le seul lien entre Sydney et le reste du monde.
Le Supply ne tarda pas à revenir après avoir accompli sa mission. La population de Norfolk s'était accrue par la naissance d'un enfant. Ce premier-né de la race humaine sur le sol d'une ile si nouvellement habitée
avait reçu le nom de la terre que seul, entre tous les hommes , il allait bientôt pouvoir nommer sa patrie. La naissance de cet enfant avait coïncidé avec la découverte d'un complot formé par les convicts de Norfolk pour s'emparer du Supply et aller fonder un établissement à Taïti ou dans quelque autre île de TOcéanie. Mais le lieutenant King^ ayant découvert la conjuration au moment où elle allait s'exécuter, fit mettre aux fers les principaux chefs, et prit avec énergie toutes les mesures de précaution nécessaires pour prévenir de pareilles tentatives. La nouvelle de ce complot si heureusement déjoué détermina Philip à renforcer de quinze hommes la garnison de l'île de Norfolk.
Vers le commencement d'avril de cette année (1 789) , une violente épidémie se déclara parmi les naturels. La mortalité fut horrible. L'épidémie ne s'était pas répandue jusque dans la ville, ou plutôt dans le camp (car Sydney n'était encore autre chose qu'un camp); mais, malgré le danger de l'introduire parmi les colons, les sentiments d'humanité du gouverneur, et plus encore l'intérêt de la chose publique , ne permettaient pas de laisser périr sans secours la population tout entière. Il se présentait une occasion de faire apprécier à la fois aux sauvages habitants de l'Australie les bienfaits de l'humanité et les avantages des connaissances européennes. Un jeune garçon et une jeune fille furent amenés à l'hôpital, où deà soins habilement dirigés sauvèrent leur existence ; mais ce résultat heureux fut bien chèrement acheté. Arabanoo, ce jeune sauvage que le gouverneur faisait instruire sous ses yeux, s'empressa de prodiguer à ses deux compatriotes les soins les plus touchants. Rempli d'intelligence et de bonne volonté, bientôt il avait pu rendre à la colonie
tous les services qu'elle espérait de son éducation j m^k il fut atteint lui-même de la contagion , et les secours de Fart restèrent impuissants ; il expira le huitième jour, regretté de tous les habitants. Un seul Européen et un nègre déporté furent frappés par répidémie; Tun et l'autre y succombèrent.
Au moment où l'épidémie commençait à ralentir ses ravages, le Syrim revint du cap de Bonne-Espérance. En ajoutant aux magasins de l'État les vivres dont il était chargé , la colonie pouvait attendre quatre mois encore les secours de la mère patrie , sans diminuer les rations; et, d'après les nouvelles rapportées par le Syrius, il était certain que les envois d'Angleterre ne se feraient pas attendre aussi longtemps.
Depuis plusieurs mois, tous les officiers et les principaux employés de la colonie occupaient des maisons séparées , maisons à la vérité très -incommodes et mal construites; dans le désordre d'un premier établissement, c'était beaucoup, et il eût été difficile d'obtenir mieux. Déjà la garnison et une partie des con^ victs , surtout à Rose-Hill , avaient quitté les tentes pour des cabanes grossières, il est vrai, mais qui les protégeaient plus sûrement contre l'intempérie des saisons. Jusque alors on n'avait pu tirer des ouvriers que dix mille briques par mois; ils commencèrent à en livrer trente mille.
Les historiens de la colonie remarquent, comme une particularité singulière, qu'une représentation théâtrale eut lieu cette année-là à l'occasion de l'anniversaire de la naissance du roi Georges 111 (4 juin 1789). Quelques conçois, qui en avaient reçu la permission, célébrèrent cette solennité en jouant devant le gouverneur et les principaux employés une pièce de
Farquhar, intitulée V Officier de recrutement. On se méprendrait étrangement si Ton jugeait la prospérité de la colonie par cette circonstance futile. Au milieu de ces fêtes et de ces récréations dramatiques , signes ordinaires de l'aisance et du bien-être d'un peuple, la misère et la disette menaçaient encore la colonie. Les productions de la nature n'avaient point répondu à l'espoir des habitants. La prochaine récolte présentait un aspect assez favorable; mais les besoins delà colonie avaient à peine permis de consacrer une faible partie des grains à ensemencer les terres, et, sans aucune exagération, les rats menaçaient par leurs dégâts l'existence de la colonie. Ces animaux destructeurs, pénétrant par troupes dans les magasins et dans les jardins , exerçaient de grands ravages et dévastaient surtout les plantations de blé de Turquie.
Au milieu de ces contrariétés, une excursion du gouverneur dans les environs de la baie eut, par une exception trop rare, un résultat heureux. Jusqu'à présent on ne connaissait encore que de faibles ruisseaux ; Philip découvrit une rivière, qu'il nomma Hawkesbury, du nom d'un noble lord déjà distingué dans le monde politique , et qu'on a vu depuis , sous le titre de comte de Liverpool, à la tête du ministère anglais. Le gouverneur résolut sur-le-champ d'envoyer quelques colons sur les bords de l'Hav^kesbury. Nous verrons dans la suite que la fertilité étonnante de la vallée arrosée, mais aussi souvent inondée par cette rivière, lui valut le surnom de Nil de V Australie.
Plus de deux ans s'étaient écoulés depuis le départ d'Angleterre, et plusieurs convicts avaient atteint le terme de leur condamnation; mais, par une inconcevable négligence, les actes constatant l'époque de la
libération des condamnés avaient été oubliés à Londres. Le gouverneur jugea convenable de se passer de ces pièces et de procéder, malgré leur absence , à l'affranchissement de ceux qui y avaient droit. Cette mesure était d'autant plus nécessaire que déjà plus d'un doute s'était élevé parmi les condamnés sur racconiplissement des promesses de libération ; le moment était donc venu de leur en démontrer la sincérité , et d'arrêter ainsi la fermentation qui se manifestait dans leurs rangs. Seulement, pour suppléer à l'absence des pièces authentiques , le juge-avocat reçut le serment de tous ceux qui prétendaient avoir épuisé leur peine. Il ne s'en présenta qu'un petit nombre, et l'événement démontra que nul n'avait voulu tromper la religion du gouverneur.
Dès ce moment la conduite des convicts devint en général plus régulière ; ils comprirent mieux leur position , et commencèrent à en recueillir les avantages. A Rose-Hill surtout , on les vit consacrer avec zèle les heures de repos à la culture de leurs jardins. Les condamnations judiciaires devinrent plus rares que dans les premiers temps de la colonie.
L'amélioration notable signalée dans la conduite des convicts méritait une récompense : le gouverneur choisit parmi ceux qui s'étaient montrés le plus sincèrement revenus de leurs erreurs , des watchmen, chargés , sous leur propre responsabilité, d'une police sévère: cette mesure nouvelle fut prise sur la demande instante des C(m\ncts eux-mêmes, demande qu'on n'était certes pas en droit d'attendre d'une société formée de pareils éléments. Les bons effets de cette institution ne pouvaient être douteux; ils surpassèrent bientôt les espérances du gouverneur. Plus d'un quartier de Londres
était moins sûr pendant la nuit que les rues de Sydney.
Les relations des convicis avec les peuplades indigènes étaient beaucoup moins satisfaisantes. Eux seuls, à ce qu'il paraît, apportaient obstacle à la bonne intelligence qui se serait facilement établie entre les anciens et les nouveaux habitants des terres australes. Un convict ayant disparu , sur le simple soupçon d'un attentat commis contre sa personne , seize de ses compagnons voulurent venger sa mort, prirent les armes et marchèrent à la rencontre des naturels. Avant que leur sortie de Sydney fût connue des chefs de l'établissement , déjà ils en étaient venus aux mains avec cinquante hommes armés. La mêlée fut meurtrière, surtout parmi les indigènes; du côté des convicts un homme fut tué et six autres blessés. Dans ce premier combat rangé dont l'Australie fut le théâtre, les Européens étaient trop évidemment les agresseurs ; car, après une enquête minutieuse', il fut reconnu que les griefs des Anglais pendant l'année tout entière s'étaient réduits à l'enlèvement de quelques cognées qu'on parvint à faire restituer, et à deux attaques contre des chasseurs isolés.
Pour prévenir le renouvellement de ces regrettables collisions, le gouverneur jugea qu'il devait à tout prix revenir à son système de se former parmi les naturels des interprètes , à l'aide desquels ces sortes de malentendus pourraient être facilement prévenus. Comme il ne pouvait compter assez tôt sur les deux enfants sauvés de l'épidémie , il donna l'ordre d'enlever deux hommes , et cet ordre fut promptement et heureusement exécuté. Les deux captifs furent amenés à Sydney, où l'aspect des deux enfants élevés parmi les Anglais dissipa en partie les appréhensions que leur
avait causées la manière dont on s'était emparé d^eux; les bons traitements que leur prodigua ensuite le gouverneur lui-même achevèrent de les rassurer. Seulement y pour retarder leur marche , une chaîne de fer assez pesante fut attachée à leur jambe ; on réussit à leur persuader que c'était une marque d'honneur. En voyant un certain nombre de con^cfs parés d'un semblable ornement, sans pouvoir comprendre la cause d'une pareille distinction , ils adoptèrent facilement cette idée. Comme ils se montraient contents de leur sort , sans avoir fait la moindre tentative d'évasion, la surveillance ne tarda pas à se relâcher, et le plus âgé des deux captifs réussit un jour à s'échapper avec sa chaîne ; après une longue hésitation , son compagnon se disposait à le rejoindre , lorsque l'évasion fut découverte. Celui qui était resté au pouvoir des Anglais paraissait âgé d'environ vingt- cinq ans; il se nommait Bennilong : nous aurons occasion de parler de lui plusieurs fois par la suite.
Dans le mois de novembre , le manque de vivres commençant à se faire sentir, il fallut réduire les rations aux deux tiers pour les hommes seulement. Celles des femmes avaient toujours été plus faibles ; l'égalité s'établit. Bientôt on s'aperçut que la ration donnée le samedi pour la semaine tout entière était souvent épuisé« dès le mardi ; il fallut apporter remède à cette imprévoyance signalée depuis plus d'un an , et qui avait causé quelques vols. Deux distributions eurent lieu par semaine ; les hommes mariés et les surveillants se virent seuls traités comme auparavant.
Dans cet état de privation , tous les préjugés que l'on avait pu conserver contre la salubrité du climat durent s'évanouir sans retour. Peu de maladies nou—
velles se déclarèrent , et beaucoup de maladies apportées d'Angleterre furent entièrement guéries. La récolte de Rose-Hill produisit deux cents boisseaux de froment, trente-cinq d'orge et une faible quantité d'avoine et de blé de Turquie. A Sydney, où l'orge seule avait été semée, le produit fut de vingt-cinq boisseaux. Sans l'attente prochaine des secours de l'Europe , la colonie, livrée à ses propres ressources, avec aussi peu de défrichements et bien moins encore de terres ensemencées, aurait été menacée d'une effroyable disette. A l'île de Norfplk, la récolte du froment et du maïs avait produit vingt fois la semence , et promettait de suffire aux besoins de plusieurs mois , en permettant d'ensemencer une étendue double de terrain. De meilleurs résultats auraient été obtenus sans la paresse et la mauvaise volonté des travailleurs; car il semblait que , dans le choix des colons de Norfolk, le gouverneur avait eu moins en vue d'augmenter la population laborieuse confiée aux soins du lieutenant King , que d'éloigner de Sydney les sujets les plus dangereux. Cependant, malgré le mauvais vouloir d'une partie de ces convicts, qui refusaient souvent de travailler et qui se faisaient un jeu de détruire les plantations et même les animaux domestiques , tout annonçait qu'avant le terme de deux années, en maintenant la plus stricte surveillance et une juste sévérité, les colons de Norfolk pourraient se passer des secours du gouvernement.
libération des condamnés avaient été oubliés à Londres. Le gouverneur jugea convenable de se passer de ces pièces et de procéder^ malgré leur absence y à Taffranchissement de ceux qui y avaient droit. Cette mesure était d'autant plus nécessaire que déjà plus d'un doute s'était élevé parmi les condamnés sur l'accomplissement des promesses de libération ; le moment était donc venu de leur en démontrer la sincérité , et d'arrêter ainsi la fermentation qui se manifestait dans leurs rangs. Seulement, pour suppléer à l'absence des pièces authentiques, le juge-avocat reçut le serment de tous ceux qui prétendaient avoir épuisé leur peine. Il ne s'en présenta qu'un petit nombre, et l'événement démontra que nul n'avait voulu tromper la religion du gouverneur.
Dès ce moment la conduite des convicts devint en général plus régulière ; ils comprirent mieux leur position , et commencèrent à en recueillir les avantages. A Rose-Hill surtout, on les vit consacrer avec zèle les heures de repos à la culture de leurs jardins. Les condamnations judiciaires devinrent plus rares que dans les premiers temps de la colonie.
L'amélioration notable signalée dans la conduite des convicts méritait une récompense: le gouverneur choisit parmi ceux qui s'étaient montrés le plus sincèrement revenus de leurs erreurs , des watchmen, chargés , sous leur propre responsabilité, d'une police sévère: cette mesure nouvelle fut prise sur la demande instante des convicts eux-mêmes, demande qu'on n'était certes pas en droit d'attendre d'une société formée de pareils éléments. Les bons effets de cette institution ne pouvaient être douteux; ils surpassèrent bientôt les espérances du gouverneur. Plus d'un quartier de Londres
était moins sûr pendant la nuit que les rues de Sydney.
Les relations des convicts avec les peuplades indigènes étaient beaucoup moins satisfaisantes. Eux seuls y à ce qu'il parait, apportaient obstacle à la bonne intelligence qui se serait facilement établie entre les anciens et les nouveaux habitants des terres australes. Un cornnct ayant disparu , sur le simple soupçon d'un attentat commis contre sa personne , seize de ses compagnons voulurent venger sa mort , prirent les armes et marchèrent à la rencontre des naturels. Avant que leur sortie de Sydney fût connue des chefs de l'établissement y déjà ils en étaient venus aux mains avec cinquante hommes armés. La mêlée fut meurtrière, surtout parmi les indigènes; du côté des conçicts un homme fut tué et six autres blessés. Dans ce premier combat rangé dont l'Australie fut le théâtre, les Européens étaient trop évidemment les agresseurs; car, après une enquête minutieuse^, il fut reconnu que les griefs des Anglais pendant l'année tout entière s'étaient réduits à l'enlèvement de quelques cognées qu'on parvint à faire restituer, et à deux attaques contre des chasseurs isolés.
Pour prévenir le renouvellement de ces regrettables collisions, le gouverneur jugea qu'il devait à tout prix revepir à son système de se former parmi les naturels des interprètes , à l'aide desquels ces sortes de malentendus pourraient être facilement prévenus. Comme il ne pouvait compter assez tôt sur les deux enfants sauvés de l'épidémie , il donna l'ordre d'enlever deux hommes , et cet ordre fut promptement et heureusement exécuté. Les deux captifs furent amenés à Sydney, où l'aspect des deux enfants élevés parmi les Anglais dissipa en partie les appréhensions que leur
avait causées la manière dont on s'était emparé d'eux ; les bons traitements que leur prodigua ensuite le gouverneur lui-même achevèrent de les rassurer. Seulement y pour retarder leur marche , une chaîne de fer assez pesante fut attachée à leur jambe ; on réussit à leur persuader que c'était une marque d'honneur. En voyant un certain nombre de con^cfs parés d'un semblable ornement, sans pouvoir comprendre la cause d'une pareille distinction , ils adoptèrent facilement cette idée. Comme ils se montraient contents de leur sort, sans avoir fait la moindre tentative d'évasion, la surveillance ne tarda pas à se relâcher, et le plus âgé des deux cap- tifs réussit un jour à s'échapper avec sa chaîne ; après une longue hésitation , son compagnon se disposait à le rejoindre , lorsque l'évasion fut découverte. Celui qui était resté au pouvoir des Anglais paraissait âgé d'environ vingt-cinq ans; il se nommait Bennilong : nous aurons occasion de parler de lui plusieurs fois par la suite.
Dans le mois de novembre , le manque de vivres commençant à se faire sentir, il fallut réduire les rations aux deux tiers pour les hommes seulement. Celles des femmes avaient toujours été plus faibles ; l'égalité s'établit. Bientôt on s'aperçut que la ration donnée le samedi pour la semaine tout entière était souvent épuisée dès le mardi ; il fallut apporter remède à cette imprévoyance signalée depuis plus d'un an , et qui avait causé quelques vols. Deux distributions eurent lieu par semaine ; les hommes mariés et les surveillants se virent seuls traités comme auparavant.
Dans cet état de privation , tous les préjugés que l'on avait pu conserver contre la salubrité du climat durent s'évanouir sans retour. Peu de maladies nou-
velles se déclarèrent y et beaucoup de maladies apportées d'Angleterre furent entièrement guéries. La récolte de Rose-Hill produisit deux cents boisseaux de froment, trente-cinq d'orge et une faible quantité d'avoine et de blé de Turquie. A Sydney, où l'orge seule avait été semée, le produit fut de vingt-cinq boisseaux. Sans l'attente prochaine des secours de l'Europe , la colonie, livrée à ses propres ressources, avec aussi peu de défrichements et bien moins encore de terres ensemencées, aurait été menacée d'une effroyable disette. A l'île de Norfolk, la récolte du froment et du maïs avait produit vingt fois la semence , et promettait de suffire aux besoins de plusieurs mois , en permettant d'ensemencer une étendue double de terrain. De meilleurs résultats auraient été obtenus sans la paresse et la mauvaise volonté des travailleurs; car il semblait que, dans le choix des colons de Norfolk, le gouverneur avait eu moins en vue d'augmenter la population laborieuse confiée aux soins du lieutenant King, que d'éloigner de Sydney les sujets les plus dangereux. Cependant, malgré le mauvais vouloir d'une partie de ces convicls^ qui refusaient souvent de travailler et qui se faisaient un jeu de détruire les plantations et même les animaux domestiques , tout annonçait qu'avant le terftie de deux années, en maintenant la plus stricte surveillance et une juste sévérité , les colons de Norfolk pourraient se passer des secours du gouvernement.