‹ L'Australie: découverte--colonisation--civilisationChapitre 6 sur 23 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Chaleur excessive.— Ses effets. — Ëvasion de quelques cont7tcf5.^ Continuation de la sécheresse.— Arrivée de nombreux navires avec des déportés et des vivres. — Révolte à bord de VÀlhemarle,^ Dévouement d'un convtct. — Récompense qui lui est accordée. — Changement du nom deRose-Hill en celui de Paramatta. — Nouveaux pouvoirs accordés au gouverneur.— Sceau particulier de la Nouvelle-Galles.— Mesures prises par le gouverneur.— Émancipation de coniic^*.— Projets d'évasion.— Idée des convicts à cet égard.— Tentatives de quelques Irlandais. — Révolte parmi les condamnés. — Hostilités avec les indigènes.— Progrès de l'agriculture. — Menaces d'une nouvelle famine. -* Arrivée du lieutenant-gouverneur Francis Grose.— Épidémie.— Arrivée de navires d'Angleterre et de Calcutta.— Craintes de la disette dissipées. — Reprise des travaux. — Encouragements donnés par le gouverneur à la colonisation. — Retour du gouverneur Philip eu Europe. -^ Regrets de la colonie. — ( 1791-1792. )

Les chaleurs excessives qui avaient désolé la colonie dans les derniers mois de 1790 prirent une intensité nouvelle au commencement de Tannée suivante : en février ( mois qui répond pour ces climats à notre mois d'août), Pair devint si brûlant et la sécheresse si ardente, que les oiseaux tombaient morts, et qu'un homme pouvait à peine exposer son visage pendant quelques minutes au souffle du vent. Tout espoir de récolte était perdu ; aucun secours n'arrivait d'Angleterre , et la colonie avait déjà subi trop de privations pour ne pas désirer la plus sévère économie dans la distribution des vivres. Dès la fin de mars il fallut

rites portugaises, qui se chargèrent de les remettre au premier navire qui ferait route pour la Grande- Bretagne.

Un service aussi important rendu par un c(mvict méritait une éclatante récompense. Une gratification de cent piastres et la liberté dedescendre à terre dans toutes les relâches furent d'abord accordées à Barrington ; et, à peine débarqué à Sydney, il fut nommé surveillant des condamnés à Rose-Hill, ou plutôt à Paramatta ; car déjà le nom anglais imposé par le gouverneur à la seconde ville de l'Australie avait été remplacé par une dénomination empruntée à l'idiome des peuplades indigènes. Ce dernier nom s'est seul conservé , et c'est celui sous lequel nous désignerons désormais cette localité.

La colonie comptait déjà près de quatre ans d'existence ; le désordre de la première occupation avait fait place à un établissement régulier. Le navire de l'Etat, la Gorgone, avait apporté au gouverneur des dépêches qui ajoutaient encore à l'étendue de ses. droits une précieuse faculté. Le roi l'autorisait à remettre, soit absolument , soit conditionnellement , les peines prononcées par les tribunaux, sous la seule réserve d'envoyer en Angleterre des rapports officiels qui permissent de comprendre dans les amnisties générales du royaume les criminels rendus par lui à la liberté. Ce nouveau bienfait de la mère patrie produisit un très -bon effet sur l'esprit des condamnés.

La Nouvelle-Galles-du-Sud reçut en même temps un sceau particulier. D'un côté, Ton voyait les armes et les titres du roi ; de l'autre , des convicts, abordant à Botany-Bay, reçus par l'industrie entourée de ses attributs : un ballot de marchandises, une ruche d'abeilles

et .des instruments aratoires ; elle faisait tomber leurs fers, en leur montrant des bœufs employés au labourage et une ville s'élevant au sommet d'une colline sous la protection d'un fort; les mâts d'un vaisseau paraissaient au loin dans la baie ; sur l'exergue on lisait : Sigillum Nov, Camb. Aust. ; et pour devise : Sic foriis Eiruria creviL Nous ferons remarquer, à cette occasion , qu'à l'époque de la confection de ce sceau on ne connaissait pas encore à Londres la fondation de Sydney et l'installation de la colonie au Port-Jackson ; on croyait encore que, suivant la lettre des instructions ministérielles , l'établissement principal avait été formé à Botany-Bay. Cette erreur a longtemps subsisté dans le reste de l'Europe , où, pendant un grand nombre d'années, on a regardé Botany-Bay comme le cheflieu des établissements anglais en Australie.

Plus la colonie prenait de développement , et plus l'autorité avait à exercer de surveillance ; aussi , quoique la population eût été presque doublée par l'arrivée des derniers convois , malgré l'introduction d'une grande quantité de liqueurs fortes amenées par les bâtiments de transport qui venaient de débarquer les. convictsi, on n'eut point à regretter les fâcheux désordres que pouvait faire craindre cette réunion de circonstances si propres à engendrer des excès de tout genre parmi des hommes dont les mauvaises habitudes ne pouvaient être encore effacées. Si, dans cette occasion , le maintien de la tranquillité publique fut dû principalement à l'active vigilance et à la paternelle sévérité de l'autorité publique, il est juste aussi de reconnaître qu'elle fut secondée par l'amélioration morale des nouveaux colons, dont une partie commençait à bien comprendre l'avenir réservé à

leur persévérance dans des habitudes laborieuses.

Le gouverneur, cherchant toujours à attacher les nouveaux colons au sol de leur seconde patrie , annonça que l'option était laissée aux convicts dont la peine expirait : soit de former, avec le secours de l'autorité , un établissement agricole; soit de contracter un engagement d'un an ou de dix-huit mois, avec un salaire proportionné à leur travail ; soit, enfin , de retourner en Angleterre, mais seulement à leurs frais et sans aucun aide du gouvernement. La mauvaise composition des premiers convois se fit encore sentir dans cette circonstance. La plupart des hommes rendus à la liberté ne trouvaient point à exercer dans une colonie naissante les professions qu'ils s'étaient choisies dès leur enfance au milieu du luxe des villes. Aucun d'eux ne voulut contracter un engagement à terme ; les plus sages demandèrent des concessions de terrain ; et les autres , bien que dénués de toute ressource pécuniaire , prirent la détermination de retourner en Europe. La présence de nombreux navires de transport, et Tespoir d'obtenir leur passage en qualité de matelots, contribuèrent surtout à cette résolution, dont l'exemple pouvait entraîner des conséquences fâcheuses. Plusieurs réussirent à se faire recevoir par les capitaines.

Le gouverneur, pour attirer l'attention publique sur des intérêts mieux entendus , crut devoir balancer le mauvais effet de celte première option en augmentant le nombre des planteurs libres. Usant pour la première fois du droit précieux que venait de lui conférer le gouvernement, il émancipa treize convicts, sous la condition expresse de ne point quitter la colonie avant l'expiration du terme fixé par leur sentence. Le choix leur fut laissé de former des établissements agricoles

OU de se livrer à des entreprises industrielles. On pense bien que ces grâces ne portèrent que sur des individus qui s'étaient signalés par leur bonne conduite ou par des services éininents rendus à la colonie.

L'accroissement du nombre des convicts dans la colonie .avait aussi surexcité, surtout parmi les nouveaux venus, les idées d'évasion. Une singulière opinion s'était accréditée généralement parmi eux: c'était la possibilité de parvenir par terre à Timor et à la Chine. Us étaient persuadés qu'en suivant les côtes , et en yJYant d'huîtres et d'autres animaux marins, on atteindrait un établissement chinois , et qu'à cent cinquante milles vers le nord devait se rencontrer une horde d'aborigènes , moins noirs que les peuplades voisines de Sydney, beaucoup plus avancés dans la civilisation , et trafiquant avec les Hollandais de Timor. Plusieurs prétendaient qu'à la même distance existait un peuple au teint cuivré , qui s'empresserait d'accueillir les déportés fugitifs ; d'autres assuraient même , d'après les récits incohérents des naturels du pays, qu'au delà des Montagnes Bleues, au bord d'un lac immense , un peuple blanc habitait une opulente cité. Là, dans les plus douces voluptés, ils devaient couler •des jours libres et sans travail. Cette peinture d'un nouvel Eldorado parlait surtout aux imaginations irlandaises, si amies du merveilleux. Au mois de novembre vingt fils de la veî*te Erin, accompagnés d'une seule femme, partirent ensemble pour cette terre de liberté, et ne tardèrent point à s'égarer dans les bois, où les attendaient les plus cruelles privations. Quelques autres s'échappèrent à diverses reprises pour les rejoindre , et bientôt on en compta plus de quarante , errant dans les forêts à demi morts de besoins. Ils ne s'étaient guère

éloignés de Sydney; chaque jour plusieurs venaient se livrer à la merci du gouverneur, ou se voyaient repris par les détachements envoyés à leur poursuite. L'état misérable dans lequel ils reparaissaient, et le bruit de la mort de leurs compagnons , moissonnés par la faim ou assassinés par les sauvages, détourna d'un semblable projet la plupart des convicls qui partageaient leurs illusions. Mais jamais ce fol espoir ne s'est entièrement dissipé.

Un événement dont les suites pouvaient devenir plus graves encore vint inquiéter la colonie. Malgré, une expérience de plusieurs années , et sans doute à cause du petit nombre des agents de l'autorité, le système vicieux des distributions hebdomadaires avait été repris depuis l'arrivée du dernier convoi. Avant la fin du troisième jour, quelques hommes imprévoyants manquaient déjà de vivres. De là des transactions onéreuses, et trop souvent des vols. Un jour, une altercation commencée entre ces malheureux dégénéra en un rassemblement tumultueux; des menaces furent proférées; les mutins se portèrent en vociférant devant la maison du gouverneur. C'était le premier exemple de révolte donné à la colonie. 11 importait de montrer une grande fermeté. Philip sut concilier l'humanité avec la justice; son aircalme et résolu , ses remontrances paternelles et sévères à la fois , firent une profonde impression sur ces hommes égarés : tout rentra dans l'ordre sans aucune concession, sans aucun signe de faiblesse; mais un meilleur système fut repris , et les distributions journalières prévinrent le retour de semblables désordres.

Le gouverneur apportait toujours les mêmes précautions à empêcher toute espèce de rixe entre les convicls et les indigènes. Quelques actes isolés d'agression

commis par ces derniers n'avaient pas sensiblement altéré la confiance générale ; mais un tort inexcusable de quelques con^cts vint détruire la bonne harmonie qui s'était si difficilement établie. On avait eu beaucoup de peine à déterminer les naturels à entretenir avec le superflu de leur pêche un commerce d'échange. Un homme dans la force de l'âge ^ et d'une intelligence supérieure à celle de la plupart de ses compatriotes , commençait à se livrer avec zèle à ce trafic avantageux. Un jour il arriva dans une pirogue neuve, qu'il montrait aux Européens avec une sorte d'orgueil. Celte pirogue, laissée sous la sauvegarde de la bonne foi publique , fut mise en pièces par des con^icts pour le seul plaisir de la destruction , au mépris des injonctions les plus positives, qui leur prescrivaient de ne jamais s'emparer des objets appartenant aux indigènes. Quand le jeune pêcheur découvrit l'attentat qui le privait de son plus riche trésor, une rage inexprimable s'empara de lui ; il jura vengeance , et le gouverneur ne parvint à le modérer qu'en faisant fustiger sévèrement les coupables en sa présence. Il demandait leur mort; il fallut lui promettre que l'un d'eux serait pendu , et cette promesse fut remplie ; mais les lenteurs judiciaires ulcérèrent encore cet homme , qui ne pouvait comprendre les formes de la justice européenne. Il blessa dangereusement le premier Anglais qu'il rencontara ; tout commerce fut interrompu , au grand préjudice de la colonie. Les naturels commirent plusieurs actes de violence , et Bennilong lui-même^ que Philip avait traité en véritable père, se distingua parmi les sauvages les plus hostiles. Le gouverneur se vit contraint de mettre hors la loi cet homme sur lequel il avait fondé son espoir le plus sûr pour la civilisation des peuples indigènes. Cependant

Philip n'en persévéra pas moins dans son inépuisable patience; ses soins furent les mêmes pour conquérir la conGance des naturels : il attendait tout du temps, et le temps, dans sa marche insensible, ramena peu à peu à Sydney des hommes qu'y appelaient leurs besoins. Plusieurs, atteints par des maladies, furent, d'après leur demande, traités à l'hôpital, et leur reconnaissance contribua au rapprochement désiré. Bennilong lui-même fit sa paix avec le gouverneur, et lui donna des marques d'une déférence et d'une amitié qui ne se démentirent plus par la suite.

L'agriculture de la Nouvelle-Galles se perfectionnait avec rapidité. Le sol était mieux connu, les défrichements mieux calculés, et l'accroissement des troupeaux promettait dans un court délai des engrais nécessaires pour un terrain peu productif par lui-même. La colonie comptait alors neuf cent vingt acres en exploitation agricole, et Paramatta l'emportait déjà sur Sydney pour l'étendue des champs mis en valeur. Les soldats se livraient à la culture des jardins ; de nombreuses semences de légumes, des arbres à fruit transportés d'Europe , des jets de bananiers et d'orangers pris au Brésil , avaient ajouté à l'espoir de l'avenir.

Parvenu à la cinquième année de son existence (1792), l'établissement anglais de la Nouvelle-Gallesdu-Sud réunissait près de quatre mille Européens. Dans l'année qui venait de s'écouler, la colonie avait perdu cent quatre-vingt-huit habitants. Ce nombre excédait à peine, malgré l'accroissement de la population, celui des pertes de la précédente année.

Par une inconcevable imprévoyance que nous avons déjà eu tant de fois à signaler, Sydney n'avait pas encore pu, depuis sa fondation, envisager l'avenir avec

sécurité;carjainais jusque alors les approvisionnements envoyés par la mère patrie n'avaient compensé l'accroissement de la population apporté par les mêmes convois. L'état des magasins publics au commencement de 1792 présageait bientôt de nouvelles privations si des vivres tardaient à arriver. Le 14 février, un navire de la marine royale, le Pilt, vint aborder au Port- Jackson, amenant sir Francis Grose en qualité de lieutenant-gouverneur de la Nouvelle-Galles, et de major -commandant les troupes de la colonie. Sur le même bâtiment se trouvaient une compagnie de soldats, trois cent quatre-vingt-dix convicts, quaranteneuf femme^ condamnées, cinq enfants et sept femmes libres. Le Pilt n'apportait avec ces cinq cents colons nouveaux que des provisions pour quarante jours , en étendant la distribution à la colonie tout entière. Aussi, dès le mois d'avril, il fallut encore avoir i;ecours à une nouvelle réduction de vivres, suivie comme toujours de nombreux désordres. Survint bientôt une mortalité qui décima les con^icts transportés par les derniers convois ; sans ce triste fléau une épouvantable famine eût dévasté la colonie. Quelles pénibles réflexions devait inspirer un semblable calcul aux habitants de l'Australie !

Cependant, vers le commencement de juin , les maladies se ralentirent; la chasse et la culture des jardins produisirent quelques résultats heureux , et la colonie souriait à l'espérance de trouver dans la récolte prochaine des provisions suffisantes pour une année entière. Mais les tristes réalités du présent dévoraient les promesses de l'avenir. Si des vivres n'arrivaient point d'Angleterre, les grains destinés aux semences allaient être sacrifiés aux impérieuses exigences du moment.

marquait chez quelques corn>icts émancipés une slcHj yité que rien n'avait pu faire soupçonner pendant la durée de leur peine. Le sentiment de l'intérêt personnel bien calculé réveillait chez ces hommes des facultés assoupies, et promettait à la colonie des membres industrieux de la société qui se formait.

D'après ce que nous venons de dire jusqu'ici , on voit que la colonie entrait insensiblement dans une voie de progrès qui présageait d'heureux résultats pour l'avenir; mais elle était menacée d'une perte qui pouvait compromettre cet avenir que l'on commen-? çait à entrevoir. Philip, après cinq ans d'une administration aussi pénible que consciencieuse, se détermina à prendre un repos indispensable à sa santé , altérée par de longues veilles et des soins multipliés. Il déclara son intention de retourner en Europe sur le navire qui venait d'arriver de Calcutta. Il remit la direction suprême des affaires au major sir Francis Grose, lieutenant-gouverneur, arrivé depuis peu de mois, et le 11 décembre 1792 Philip partit sur l'Atlantique. Bennilong et un autre naturel, nommé Jemmera-Wanik, voulurent l'accompagner en Europe. Avec ces premiers voyageurs des peuplades australiennes , le gouverneur emportait des collections nombreuses choisies dans tous les règnes de la nature, et quelques animaux vivants des espèces les plus singulières de ce singulier pays.

Le vide que laissait dans la colonie le départ de son fondateur fut vivement senti par la plupart des habitants; mais une considération d'intérêt pubUc modéra les regrets causés par le départ du gouverneur : Sydney allait avoir à Londres un protecteur éclairé ; et ses conseils, que le gouBrernement ne pourrait se dispenser

d'accueillir, donnaient à la colonie une garantie certaiqe contre le retour des fausses mesures et des actes d'imprévoyance qui avaient apporté taut d'obstacles à son développement.

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