‹ L'auteur de la farce de PathelinChapitre 12 sur 67 · Cf. Ch. Oulmont, La Langue de Pierre Gringore, p · texte numérisé non relu

Cf. Ch. Oulmont, La Langue de Pierre Gringore, p

&. Ed. Galiot du Pré, 1532, vers 1249-57.

5. Ce sont les Franciscains de Fécamp que visait en fait ce brocard. Cf. le glossaire de l'édition de Holbruok, qui cite l'Histoire du Bréviaire de Rouen, par l'abbé A. Colette, 1902, pp. 1412-13, 132-33, 156.

de vraisemblance que toute autre région. Sans doute la plupart des traits qu'on y relève n'ont qu'une spécificité relative, étant donné qu’au xv° siècle déjà les dialectes d'oïl mordent largement sur le français de Paris!. Mais si on peut partir, comme nous l’avons fait, ne serait-ce que d'une seule particularité appartenant à une aire dialectale donnée, le faisceau des autres traits relevant en principe de cette même aire acquerra du même coup une certaine valeur de présomption. Des formes picardes-normandes comme piece : despesche nous ont fourni ce point de départ ; d’autres formes nous ont permis de préciciser comme plutôt normandes que picardes les réminiscences dialectales de l’auteur.

D'ailleurs, si on ne peut vraiment faire la preuve linguistique de la provenance de Pathelin, ce n'est pas à nous qu'incombe le fardeau de cette preuve. Il retombe sur ceux qui objecteraient une antinomie foncière entre la langue de l’œuvre et la provenance normande que nous lui assignons. Or, nous aurons du moins montré que cette antinomie n'existe pas. Rien dans la langue de Pathelin ne s'oppose à notre thèse d'un auteur qui pense en termes de Normand.

Même si la langue de Pathelin n’avait pas l'accent de terroir que nous lui trouvons, d’autres indices inviteraient à croire à l'origine normande de l’auteur : telle est l'allusion à « la grantfroidure » de «cesthyver » (245) dont nous avons parlé à propos de la date de Pathelin. Cet hiver a été très rigoureux en Normandie ainsi que l'indique le fait même qu'il a été mentionné dans la Chronique du Mont-Saint-Michel. Telle est encore l'allusion au retrait lignager : aux vers 198-99, Pathelin, pour persuader au drapier qu'il a l'argent nécessaire au paiement du drap, lui dit :

J'avois mis appart quatre vings Escus, pour retraire une rente.

Plus loin, aux vers 7157-59, le drapier, faisant allusion à cette

1. Voir F. Brunot, Hist. de la langue française, t. 1, livre 111, passim.

É6 ogle a

affirmation de l'avocat, précise lui-même, avec plus de détails que ce dernier ne l'avait fait, l'opération en question :

Hé Dieu | quel retraieur de rentes Que ses parens ou ses parentes Auroient vendus |

Ce curieux commentaire avec ce détail des parents nous apprend qu’il s’agit bien ici du retrait lignager, droit en vertu duquel « un parent du côté et ligne d'où un bien était venu, pouvait retirer ce bien des mains de celui qui l'avait acheté, pourvu que l'action en retrait lignager eût été intentée dans le délai d’un an et un jour et avec toutes les formalités requises. Le retrait lignager n'était en vigueur que dans les pays de droit coutumier ! ». Or, un texte contemporain de notre farce prouve que le retrait lignager figurait parmi les coutumes de la Normandie. En effet, dans un amortissement accordé par Louis XI, le 16 décembre 1463, en faveur du Chapitre de Bayeux, nous lisons : « ...pour ce que le temps dedans lequel, selon la coutume de nostre dict pays de Normandie, les parens et lignaigers d'icelly chevalier se peuvent encore clamer pour recevoir par lignage ledict fief ou membre du fief, n’est pas encore expiré...? » |

Si l’allusion au retrait lignager, sans être spécifique, prouve tout au moins que la Normandie est un des pays où pouvait habiter l’auteur de Pathelin, l’allusion à la valeur des monnaies établit que c'est bien en termes d’habitant de la Normandie que pense cet auteur.

Dans les vers 275-719, Pathelin marchande six aunes de drap :

Combien Monte tout ?

La Deaarisn Nous le sçaurons bien :

A vingt et quatre solz chascune, Les six, neuf frans.

1. A. Chéruel, Dict. hist. des institutions, s. v. lignager. 2. Ordonnances des Rois de France, t. XVI, p. 145.

Pathelin s’écrie : « Six escus ! ! » Ainsi nous avons l'équation : 9 francs — 6 écus — 6 fois 24 sols. L’écu vaut donc 24 sols et le franc 2/3 de l’écu ou 16 sols. C'est la valeur de l'écu qui est la pièce de résistance de notre problème puisque ce sont les variations de l’écu qu'enregistrent les ordonnances et les tables monétaires. Mais nous nous occuperons d’abord du franc pour déblayer le terrain : Pasquier, qui dans ses Recherches de la France (VIII, 59) a le premier étudié ce passage de Pathelin, voit dans le franc dont il est question ici le synonyme de la livre. En quoi il a raison, car le franc a, dans notre passage, la même valeur par rapport à l’écu qu'avait la livre à l’époque de Pathelin?. De plus, la synonymie des mots franc et livre est déjà attestée longtemps avant Pathelin 3. Le franc, qui à l'origine était monnaie sonnante, est devenu, dès le dernier quart du xiv° siècle, monnaie de compte ‘. Il n’y a donc aucune difficulté à le voir employé comme tel dans notre farce. Quant à la valeur de 16 sols que Pathelin donne au franc, nous allons voir qu'elle est bien celle de la livre. |

Reste la question de notre écu à 24 sols. Tout d'abord, de quels sols s'agit-il? Parisis ou tournois ? Il y avait les deux et le parisis était plus fort d’un quart que le tournois. Pasquier

1. Les huit escus de Le Roy sont une coquille. Voir vers 631, 1327,

2. « 60 livres Lournois du poids et valeur de #0 écus d’or, ayant depuis cours pour 30 sols tournois chaque », Archives du Calvados, acte passé en la vicomté de Caen, le # novembre 1460. Nous citons cet acte parce que, outre l'équivalence de la livre et du franc de Pathelin par rapport à l'écu, il donne pour l'écu la même valeur en sols tournois qu'il a dans notre pièce.

3. «1726 francs valent 1726 livres». Comptes des Galées de Rouen pour l'an 1383, éd. Soc. de l'hist. de la Norm.,t. 23, p.647. Et Froissart : « Six mille livres, monnoyes de France... valent bien six mille francs ». Ed. 1559, t. IV, p. 115, an 1390.

». Cf. les Comptes des Galées de Rouen déjà cités. Vers 1440, en Normandie, à Elbeuf, les devis d’une maison à construire sont établis en francs. Bibl. nat., fr. 20.348, fo. 200-202. Cet emploi du franc comme monnaie de compte ressort neltement d'une expression comme « 400 francs en deniers » (c.-à-d. en monnaie), que nous trouvons en 1424 dans les comptes du receveur d'Auxois (Archives, Côte-d'Or, B. 2790, fo. 44r0),

croit que les sols du drapier et de Pathelin sont des sols parisis et que les 144 s.p. que font leurs six écus équivalent à 180 s.t., ce qui donnerait l’écu à 30 sols et le franc à 20 sols. Or, telle est bien la valeur traditionnelle du franc monnaie de compte et de la livre !. Mais, outre que le système parisis seul rend au franc de Pathelin la signification traditionnelle de pièce de 20 sols t., il y a d’autres raisons pour l'adopter avec Pasquier. Tout d’abord, il est expressément question de parisis aux vers 372 à 375 où Guillemette demande à Pathelin «en quel monnoye » il a payé le drap qu'il rapporte triomphant, et où l'avocat répond : « Dame ! j'avoye un parisi ». (Ce parisi est le denier à Dieu qu'il a, au début de la scène, remis au drapier.) Lorsque, après avoir reçu le parisis en question, le drapier parle des 24 sols que coûte l’aune de son drap, n'est-il pas raisonnable de penser qu’il sous-entend des sols parisis, des sols du même système monétaire que le denier qu'il vient de palper ?

Mais, surtout, il y a en faveur de la thèse des sols parisis l'anachronisme flagrant qu’entraîne la thèse adverse. Voyons en effet à quoi en arrive Génin, qui, lui, croit que les écus de Pathelin valent 24 s.t. Il situe l'action de Pathelin « vers 1356 sous le roi Jean ». Car c'est la seule période où l’on rencontre l’équivalence de l'écu à 24 s.t.?. Mais Génin aurait dû observer que dans un passage de Pathelin (vv. 1125-26) il

4. Si le franc et la livre, synonymes, sont devenus un tiers, puis, comme aujourd'hui, un cinquième de l'écu au lieu des 2/3 comme dans Pathelin, c'est que la valeur de l’écu en sols a augmenté tandis que celle du franc et de la livre est restée la même depuis 1365, où nous trouvons, cité par Du Cange, ce texte : « Unus denarius auri vocatus franc pro XX sols computatus ». Tabul, Brivat. Le franc de Pathelin à

16 s.p. (ou 20 s.t.) a la même valeur que dans le testament burlesque où Eustache Deschamps lègue ce qu’il n'a pas : A chascun povre qui vendra [viendra]

S'il a un franc on lui rendra X VI sols en bons parisis. :

La plaisanterie de Deschamps consiste en ce que le pauvre n’y gagnera rien. On lui rendra la monnaie de son franc, sans plus.

2. Exactement de 1353 à 1356 d'après les tables de Du Cange, Art. Monetla du Glossarium. La thèse de Génin est exposée dans l'introduction à son édition de Pathelin.

ex go SN

est fait allusion aux écus d’or « à la couronne ». Or, cette série monétaire n'a été créée que le 11 mars 1385 (n.st.) !. Ce seul terminus a quo de 1385 suffit à ruiner la thèse de Génin. Puisque les écus à 24 s.t. tels que les calcule Génin n'ont effectivement couru que vers 1356 sous le roi Jean, ces écus ne peuvent être ceux de notre pièce qui n’a rien à faire avec le roi Jean. Génin, en comptant les écus de Pathelin en sols tournois, les a sous-estimés d'un quart. Dès lors, la seule alternative pour échapper à l'impossible anachronisme de Génin, c'est de nous en tenir au compte du vieux Pasquier et de voir dans les écus à 24 sols de Pathelin des écus à 24 sols parisis, équivalant à 30 sols tournois. Mais Pasquier qui a bien posé le problème n’a pas su le résoudre. S'il a bien vu qu'à l’époque de Pathelin l'écu à faible valeur en sols, l’écu à 24 s.t., avait fondu depuis beau temps avec les neiges villonesques, Pasquier n'a pas su trouver la date à laquelle l'écu avait valu 24 s.p., comme dans Pathelin. C'est que Pasquier qui était Parisien voulait à toute force que Pathelin qu'il admirait fût une œuvre parisienne. Dès lors il n'a cherché qu'à Paris l’équivalence monétaire en question. Et il ne l'a pas trouvée.

Il a fallu qu'un érudit de nos jours, M. Foulet, vint éclairer la lanterne de Pasquier à la lumière d'un texte que l’auteur des Recherches ne semble pas avoir connu, et qui démontre qu'à l’époque de Pathelin l’écu valait bien ce qu'il vaut dans notre farce, 24 s.p. ou 30 s.t., — mais pas à Paris ?. Voici la teneur de ce texte. Par l'ordonnance du 7 juin 1456, issue au Chastellier près Esbreulle, Charles VII donne cours « aux escus d'or que du present faison faire pour XX VII sols VI deniers tournois ». Mais une autre ordonnance du même Jour et du même lieu, concernant le même écu d'or, énonce une tolérance spéciale pour le seul pays de Normandie :

. « Néantmoins, au regard de nostre pays et duché de Nor-

4. Bibl. de l'Ec. des Ch.,t. LXII (1911), p. 476, et Recueil de documents monélaires de Saulcy, 1888, t, II, p. 24. 2. Rom.,t. 45 (1919), p. 545.

mandie ou nos escuz courans a present ont cours pour trente solz des monnaies courans oudict pays, voulons et ordonnons pour aucunes causes a ce Nous mouvans et jusques autrement en soit par Nous ordonné, et sans préjudice du surplus contenu en noz dictes ordonnances generalles, que ledict escu demeure en son dict cours de trente solz tournois, et que lesdicts grans blancs courant en nostre dict royaume pour dix deniers tournois y ayent cours pour XI deniers tournois des monnoies courans oudict pays! ». Il ne faut pas craindre d’insister sur ce fait que cette tolérance est spéciale à la Normandie, et que l’ordonnance monétaire de Charles VII sur la valeur de l'écu était encore en vigueur après la date où se place le terminus ad quem de Pathelin (1469). Ainsi ce document est clair : la Normandie est à l’époque de Pathelin le seul pays où l'écu valût ce qu'il vaut dans Pathelin : 30 sols tournois ou 24 sols parisis.

Cette équation est la seule qui explique le passage en litige. Or, cette équation à son tour ne s'explique que par la Normandie. L'auteur de Pathelin parle « parisis», mais il pense et compte normand. |

Au reste, avant nous, plusieurs érudits s'étaient déjà prononcés pour la provenance normande de notre farce. Adolphe Fabre s'appuie sur l'allusion aux cornards des vers 192425 où le juge s’écrie

Sommes nous becjaunes Ou cornards ? ou cuidez vous estre ?

L'allusion avait en effet toute sa saveur s1 on était vraiment entre cornards. Or, à cette époque, qui dit cornards dit compères de Rouen ou d'Évreux ?. Johannes Bolte écrit : « Pathelin est probablement de 1465 et de Rouen » 3; Suchier reprend cette même opinion à son compte #. Enfin Chevaldin, s'appuyant

Page 1