Chevaldin, Et. sur les jargons de Pathelin, p
2. Voir Jean Bouchet, Epistres morales, 1545, fol. xxxrirr. — Picot, Rec. général des sotties, t. II, pp. 5 et 12. |
3. Voir surtout 13; 15-19; 52-54. La figure du berger, ce rustre qui surgit en voisin, celle du juge qui siège par tournées (1227), etc., tout cela accentue encore cette impression.
&. Il s'appelait probablement Philippe. Voir Lebeuf, Hist. de la ville et du diocèse de Paris,t. V, et l’éd. de Pathelin de Holbrook, Index des noms, p. 109.
d'Iverneaux (dont la forme latine était Hibernalia) se prête admirablement à une des plaisanteries les plus aimées, les plus classiques à l’école de Pathelin: celle qui consistait à associer l’idée d'abbé ou d’abbaye avec certains mots et certaines images évoquant l'hiver, la « froidure » et comme nous dirions aujourd’hui «la dèche » !. Ainsi en est-il de l’abbé de Froictz-Vaux, des Froides-Vallées, de Frévaux, pauvre hère mythique personnifiant la « purée » et que plaisantent sans merci la Farce des galans et du monde (1445) et le Monologue des sotz joyeux de la nouvelle bande. Villon, dans une de ses ballades en jargon, semble bien avoir employé dans le même sens, non pas « Iverneaux », mais son très proche voisin « Ivernois » :
Se devers quay, par un temps d'ivernois?.
En somme, ce pauvre abbé d'Iverneaux à qui notre farce attribue cette soudaine postérité de vingt-quatre bouches à nourrir serait simplement le frère de l'abbé de Froides-Vallées et le cousin de l’abbé cambrésien de « Lescache-Profit ». Il suffirait que l’auteur eût connu le nom de l’abbaye d'Iverneaux pour être tenté d'en jouer et d'y accrocher un calembour comme il y en a tant dans Pathelin. Et ainsi cette allusion n'aurait pas la signification concrète et locale qu’on lui attribue.
Mais il y a encore autre chose : l’abbaye d’Iverneaux était à une lieue de Brie-Comte-Robert. Or, à Brie-Comte-Robert, un prince fort connu des poètes et encore vivant au moment de Pathelin, Charles d'Orléans, possédait un château où il allait volontiers $. Ainsi il n'était pas nécessaire que les premiers spectateurs de Pathelin fussent des résidents habituels de la région parisienne pour goûter l'évocation du monastère briard. Il suffisait que leur pensée suivit le bon duc dans ses voyages.
{. Comparez dans Pathelin même : « C’est trestoute froidure. C’est peu d'acquest » aux vers 1374-75, où ces synonymes de « dèche » s'expliquent eux-mêmes.
2. L. Sainéan, Sources de l'argot ancien, t. 1, p. 131. 3. Voir Pierre Champion, Vie de Charles d'Orléans, 1911.
En résumé, quel qu'’ait été le lieu de représentation originel de Pathelin, la provenance immédiate de l'œuvre et de l’auteur est normande. La langue le suggère, le traitement des monnaies suivant une valeur rigoureusement spéciale à la Normandie le prouve. D'autres indices le confirment encore que nous réservons pour la partie de notre étude où nous abordons l'identité personnelle de notre homme.
Et fault il que le prestre rie Quant il deüst chanter sa messe ?
(Path., 854-55)
A côté des indices qui situent Pathelin peu après 1464 et en Normandie il en est d'autres qui révèlent le « milieu » de l’auteur, c’est-à-dire le groupe social auquel il appartient et dont les occupations et les préoccupations, les sentiments et les ressentiments ont laissé des traces dans son œuvre. |
Un de ces indices est l'anonymat de Pathelin. Par anonymat nous n’entendons pas simplement que la farce de Pathelin ne soit pas formellement signée (car cela ne la distingue pas des autres farces du temps), mais que son auteur soit resté inconnu ou innomé parmi ses contemporains. En effet, il s'agit ici d'une œuvre qui, de très bonne heure (ainsi que l’atteste le document de 1469), a été non seulement célèbre mais proverbiale. Il s’agit d'un auteur dont la maîtrise à la fois aisée et savante proclame un artiste conscient de la valeur de ce qu'il fait. Or cet homme qui a pris la peine d'écrire une œuvre comique d’une tenue et d’une longueur exceptionnelles semble avoir pris autant de peine pour rester inconnu. Nous disons qu'il y a là, même pour le xv* siècle, de quoi surprendre. Si Pathelin était une œuvre subversive, l'explication de son anonymat serait facile. Mais il faut une analyse très attentive pour déceler dans notre farce autre chose que des traits satiriques impersonnels ou des allusions d'une discrétion toute
amortie et « fourrée » de prudence. Dès lors nous sentons que XVII 3
ce n'est pas la crainte qui a empêché l’auteur de se laisser connaître, mais bien plutôt le sentiment d'un écart entre le genre où se jouait sa verve et le milieu auquel ses habitudes et son habit le rattachaient.
La persistance de l'auteur de Pathelin à rester inconnu, difficile à expliquer s'il avait été un laïque, serait impossible à comprendre s’il avait été de la Basoche à laquelle on a souvent voulu le rattacher. Et ici nous voudrions une fois pour toutes faire justice de cette thèse !: Tout d'abord, répétons-le, il nous paraît impossible d'imaginer qu'un suppôt de la Basoche, s’il eût écrit Pathelin, s'en fût caché ou quil ne se fût trouvé personne autour de lui pour rendre à la Basoche son honneur et son dû. La Basoche n’a jamais péché par la modestie. Les auteurs de pièces basochiennes comme Guillaume Tasserie, André de la Vigne, Pierre Gringore, se sont si peu cachés de les avoir faites que, de tout le reliquat comique du temps, leurs œuvres sont précisément les seules qui soient signées! D'ailleurs, nous l'avons déjà souligné, parmi les contemporains aucun basochien n’a réclamé notre farce pour la Basoche. Ni Connibert, l'auteur du Veterator (traduction latine de Pathelin), ni Yves Morel, son éditeur, tous deux basochiens férus de basoche, n’en soufflent mot. Et même Morel, dans la dédicace du Veterator à son oncle Connibert qui en était l’auteur, admire qu'un basochien ait pu être en même temps « un si habile disciple d’Apollon ». « Le fait est rare en notre siècle, dit-il, et bien plus rare ‘encore dans les siècles précédents » ?. Se fût-il exprimé ainsi s’il eût su ou cru que l’auteur de Pathelin (l'original du Veterator) était un basochien? De même Jean Bouchet, grand basochien s'il en fut, dans l’épitaphe de Pierre Blanchet où il loue ce dernier « d'avoir fait jouer sur échaffeaulx basoche », ne
4. Exposée par Adolphe Fabre dans ses Clercs de la Bazoche (pp. 176 et suivantes), la thèse en question a été aussi indiquée par Maignan dans le Journal des Savants de 1858. On la retrouve dans la plupart des histoires de la littérature jusqu'à la fin du xix° siècle. C'est, comme l'attribution vague à Villon, une de ces opinions diffuses dont il n’y aurait aucun intêrêt à énumérer les partisans,